Position – Ne soyons pas dupes du soft power des régimes autoritaires !


Ce n’est pas un hasard si le concept de soft power a été formulé en 1990, peu de temps après la chute du mur de Berlin, par le politologue américain Joseph Nye. La « puissance douce » – qui s’oppose au hard power, le pouvoir de coercition politique et militaire – existait déjà avant, bien entendu, mais c’est avec la fin de la guerre froide et l’affirmation de l’hyperpuissance américaine qu’elle devient non seulement un concept d’analyse mais aussi un modèle d’influence attractif pour de nombreux États.

Premier d’entre eux, les États-Unis, terre du mainstream et grand exportateur de « mode de vie » (l’American way of life) à travers son influence politique, économique et culturelle. Après la chute de l’URSS, on a pu croire que le pouvoir militaire « dur », dont les États-Unis semblaient avoir le quasi-monopole, serait peu à peu remplacé par une hégémonie des valeurs démocratiques et libérales qui se diffuserait par des réseaux et canaux économiques et immatériels. À la « politique de la canonnière » se substituerait une diplomatie du mainstream1 visant à convertir le monde à l’économie de marché et à la tolérance mutuelle.

Dès les années 1990, il est apparu que cette hypothèse était pour le moins fantaisiste, ou utopique. Les conflits, loin de disparaître, semblaient s’intensifier aux marges de l’ex-Urss, et le « gendarme du monde » américain demeurait plus que jamais sur le qui-vive. Après le 11 septembre 2001, le recours au hard power contre les terroristes, États voyous et autres « ennemis de l’Amérique » s’est intensifié ; on a assisté à l’âge d’or du néoconservatisme en matière de politique étrangère. Pour les « faucons » qui conseillaient le président George W. Bush, la démocratie n’était pas uniquement une affaire de culture et d’influence ; il fallait la promouvoir coûte que coûte (tout comme les intérêts américains), si nécessaire par la force. Brandissant l’étendard de l’universalisme, l’Amérique réactivait l’esprit des croisades – mâtiné de références à la Guerre des étoiles – pour partir en guerre contre l’« axe du Mal ».

Avec l’arrivée au pouvoir de Barack Obama, cette période semble révolue, au profit d’une volonté de « diriger depuis l’arrière » (leading from behind) sans envoyer de soldats sur les terrains d’opération, et d’un redéploiement de l’influence américaine, d’une part vers la « reconstruction intérieure » (nation building at home), d’autre part vers la zone Asie-Pacifique dans le domaine international. Retour du soft power ? Certes, mais ce ne sont pas les États-Unis ni l’Europe qui en font ces derniers temps l’usage le plus inventif.

En effet, si les années 2000 ont été marquées par une volonté agressive de « démocratiser » le monde, on se trouve aujourd’hui dans une situation presque inversée : après l’utilisation par les démocraties du hard power, le soft power devient une arme de choix pour les régimes autoritaires de la planète, leur permettant d’asseoir leur réputation et leur légitimité sur la scène internationale. On l’a bien vu cet été lors de la crise syrienne, « résolue » par l’intervention de la Russie de Vladimir Poutine, qui a à nouveau fait de Bachar el-Assad un partenaire des négociations. Le 10 octobre 2013, la remise du prix Nobel de la paix à l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques a semblé valider cette « sortie de crise », alors même que la guerre se poursuit en Syrie2. Vladimir Poutine, en abandonnant une posture de blocage systématique pour proposer une solution et l’imposer à des partenaires – américains et européens – pris dans leurs propres contradictions, est parvenu à préserver ses intérêts, à ne pas abandonner son allié syrien tout en remettant la Russie au centre du jeu diplomatique.

Autre pays autoritaire adepte, à l’extérieur, de la puissance douce : le Qatar. Ces dernières années, ce petit émirat a investi ses pétrodollars dans de l’influence dans divers domaines, et notamment le sport. Le Paris-Saint-Germain a été racheté par Tamim ben Hamad Al Thani, qui a succédé à son père à la tête du Qatar en juin 2013, et le pays s’est vu attribuer l’organisation de la Coupe du monde de football de 2022. Il est peu probable que les récentes révélations du journal britannique The Guardian sur les conditions de travail inhumaines auxquelles sont soumis les immigrés (en majorité népalais) qui construisent les infrastructures amènent la Fifa à siffler la fin de la partie. Il est même question de décaler la date de la Coupe du monde, qui se déroule traditionnellement en été, pour éviter que les matches aient lieu par des températures qui peuvent atteindre les cinquante degrés.

Enfin, la culture est bien entendu un outil important du soft power et un domaine dans lequel, du moins dans les représentations majoritaires, l’Occident semble encore avoir la haute main, aussi bien en ce qui concerne la diffusion de ses propres créations que de celles d’artistes qui sont des dissidents dans leur pays (voir par exemple la forte mobilisation autour du cinéaste iranien Jafar Panahi en 2011). Mais les forces officielles sont aussi capables de contre-attaquer. Ainsi, le 1er octobre 2013 se tenait au théâtre du Châtelet la première du Détachement féminin rouge, spectacle du Ballet national de Chine3, qui fut créé, rappelons-le, par l’épouse de Mao pendant la Révolution culturelle pour chanter les louanges des combattants communistes contre les propriétaires fonciers réactionnaires qui asservissent les petites gens. Donner ce genre de spectacle – magistralement exécuté, il faut le dire – le 1er octobre, jour anniversaire de la fondation de la République populaire de Chine, n’est pas anodin. Ne livrer aucun élément de contexte sur la brochure distribuée par les ouvreuses est pour le moins maladroit. Comme de laisser la fondation KT Wong privatiser les salons du Châtelet pour un dîner privé, en y exposant une gigantesque tête de Mao Zedong. Le kitsch maoïste est à la mode aujourd’hui, en Chine comme ailleurs. Imagine-t-on un spectacle sur la dékoulakisation, avec tête de Staline à l’appui et applaudissements à tout rompre de la faucille et du marteau ? Difficilement. Didier Le Besque, qui gère les représentations de la compagnie en France, déclare qu’il s’agit d’un « spectacle époustouflant que l’on ne pouvait pas promouvoir il y a une quinzaine d’années pour des raisons politiques4 » : qu’est-ce qui a donc changé depuis une quinzaine d’années ? Le massacre de Tian’anmen reste un tabou en Chine, la répression politique demeure violente (le Prix Nobel de la paix Liu Xiaobo est toujours en prison), le régime n’a pas changé… Mais la Chine est aujourd’hui un acteur majeur sur le plan international, notamment dans le champ économique. Et les « raisons politiques » que l’on aurait de la condamner semblent descendre toujours plus bas dans la liste des priorités des divers gouvernements occidentaux.

Faut-il refuser toute action artistique, culturelle, sportive, diplomatique émanant de pays autoritaires ? Ne faut-il pas voir dans cet usage du soft power quelque chose de positif, une volonté de s’intégrer au jeu international ? Ce qui frappe, c’est que cette politique d’influence « douce » à l’extérieur se double bien souvent d’un regain de violence à l’intérieur. Comme si les deux sphères, globale et locale, étaient de plus en plus déconnectées. Et comme si l’écran de fumée du soft power permettait à des démocraties passablement affaiblies5 de faire l’impasse à peu de frais sur les voix dissidentes qui s’élèvent en Russie, en Chine, au Qatar, dans les Émirats ou ailleurs, et qui semblent avoir toujours plus de mal à se faire entendre.

  • 1.

    Voir Frédéric Martel, Mainstream. Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde, Paris, Flammarion, 2010.

  • 2.

    Les membres du comité Nobel ont tenu à préciser qu’ils avaient pris leur décision dès le mois d’avril, et qu’elle ne devait donc rien aux événements politiques et diplomatiques de la fin de l’été.

  • 3.

    Voir le compte rendu d’Isabelle Danto dans notre numéro d’août-septembre 2013.

  • 4.

    « Le Ballet chinois fait le grand écart au Châtelet », Le Monde, 28 septembre 2013.

  • 5.

    Voir Olivier Mongin, « Le grand recul démocratique », Esprit, octobre 2013.