Positions – Pour un avenir de la librairie


La hausse de la Tva sur le livre, passée le 1er avril 2012 de 5, 5 % à 7 %, aura au moins permis aux libraires de se faire entendre, et d’exprimer, dans les médias et auprès de leurs clients, les difficultés grandissantes qu’ils rencontrent dans leur métier, dont la Tva n’est qu’un exemple. Bien plus importante est l’évolution du marché du livre, notamment marquée par l’arrivée du numérique, qui oblige les libraires à repenser en partie leur métier, ce que les pouvoirs publics devraient les aider à faire, plutôt que de les fragiliser encore davantage.

Le métier de libraire n’a jamais reposé sur des marges importantes, mais celles-ci se sont drastiquement réduites ces dernières années (autour de 0, 3 % aujourd’hui), les achats en librairie diminuant au profit des achats en ligne ou dans les « grandes surfaces » du livre (elles-mêmes touchées par la crise – la Fnac va bientôt se lancer dans la vente d’électroménager pour tenter de compenser ses pertes, geste aux antipodes de ce que serait un (ré)engagement dans le livre). Faut-il adopter une posture résignée, en arguant d’une évolution inéluctable, d’une destruction nécessaire pour que puisse émerger un nouveau modèle de la chaîne du livre ? Ce serait oublier bien vite l’importance des libraires, leur rôle de conseil, d’animation culturelle auprès de leurs clients, les rencontres qu’ils orga­nisent, les livres qu’ils mettent en avant, et, bien sûr, le relais indispensable qu’ils représentent pour les revues, comme Esprit, qui leur doivent une grande partie de leur visibilité et de leurs ventes.

Que faire, alors, pour que, comme le demandait Le Monde récemment à l’éditeur Olivier Cohen (Éditions de l’Olivier), « les librairies ne soient pas la première digue emportée par la vague numérique1 » ? Les libraires ont déjà fait beaucoup pour continuer à attirer leurs clients, notamment en renforçant leur dimension de « carrefour culturel » à travers des manifestations autour du livre. Il leur faut également s’approprier l’offre numérique ; plusieurs initiatives ont ainsi vu le jour, comme celle de Guillaume Decitre, qui a créé une plate-forme de téléchargement ouverte aux libraires afin de concurrencer Amazon, Apple et les autres géants du secteur2. Ce choix peut s’accompagner de l’installation de bornes de téléchargement de livres en ligne dans les librairies. Plus qu’un simple atout commercial, ce genre d’initiative permet aux libraires d’étendre leur rôle de conseil au domaine numérique. Après tout, ce n’est pas parce que le lecteur lit un livre sur tablette plutôt que sur papier qu’il se contentera des avis des utilisateurs d’Amazon ; le libraire a encore tout son rôle à jouer. Encore faut-il qu’il puisse continuer à en vivre.

Sans crier à l’apocalypse, il faut donc prendre conscience des évolutions qui sont en marche, et de celles qui se préparent ; ne pas abandonner le papier sous prétexte que sa disparition serait inévitable, alors qu’il peut tout à fait exister en même temps que les supports numériques, prendre conscience de l’importance des librairies dans la survie, non seulement de certains types d’ouvrages et de publications (les revues, par exemple, bien que pouvant bénéficier d’un buzz sur l’internet, doivent souvent leur succès aux libraires qui les mettent en avant), mais aussi d’une certaine manière de lire et de voir le livre autrement que comme un simple objet, que l’on placerait sur un rayon à côté d’un aspirateur.

  • 1.

    « L’“irréversible” révolution du livre numérique », Le Monde, 31 mars 2012.

  • 2.

    Cette plate-forme a été baptisée Tea (The Ebook Alternative). Voir Diane Dupré La Tour, « Decitre, étoile montante », Acteurs de l’économie, avril 2012, no 105, p. 34-35.