Mugisha Don de Dieu, la rivière Nyabarongo en mars 2017.
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J’habite un ailleurs dont il n’y a pas d’exil

Vingt-cinq ans après le génocide des Tutsi du Rwanda

mai 2019

D’avril à juillet 1994, un génocide – campagne moderne d’extermination d’une population pour le simple fait qu’elle existe – se déroule au Rwanda. Il fait un million de morts en cent jours, soit dix mille tués par jour pendant trois mois. 75 % des Tutsi rwandais sont exécutés. Les tortures et les viols sont systématiques. Aucun lieu du territoire n’est épargné ; aucun cercle étroit de voisinages, d’amitiés ou de parentés non plus : c’est un totalitarisme du meurtre qui imprègne le pays entier. La violence est inouïe. Émilienne Mukansoro, alors enseignante près de Cyangugu à la frontière du Congo, se terre des mois dans la brousse. Quand elle sort, la totalité de sa famille est exterminée, sauf deux petites sœurs et sa fille qu’elle porte au dos. Elle ne retrouve aucun corps. Elle travaille désormais comme thérapeute.

C’est à chaque instant. Une forme d’ombre, un quelque chose qui clou le temps et le broie. Il n’existe plus, il ne s’écoule plus. Le monstre est là, parsemé, invisible, il est partout.

À chaque fois que j’écris un mot, une lettre, à chaque fois que je parle, il apparaît. Si je marche sur un chemin et vois un homme au loin, je pense toujours à quelqu’un de ma jeunesse. Presque tous ont disparu. Les odeurs aussi me reviennent. Je les perçois distinctement. Est-ce que j’étais comme cela avant ? Peut-être. Mais cet odorat s’est aussi développé avec lui. Le monstre avait son odeur. Elle envahissait tout. Avant lui, j’aimais celle de la fumée. Mais je ne sais pas ce qu’il s’est passé du bois, s’il servait à brûler les corps, si le remugle qui s’en échappait emportait avec lui la chair et couvrait la terre ; car je ne sais pas non plus ce qu’étaient devenues les senteurs de la paille et du fumier. Mais les enclos des vaches ne sentaient pas pareil. La brousse était aigre. Les collines de corps, comme d’autres collines, semblaient maculer jusqu’à la cime des arbres. Je me dis qu’on utilisait parfois les os pour faire le feu. Est-ce que cela brûle bien un corps ? À la saison des pluies tout é

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Amélie Faucheux

Sociologue, elle a soutenu une thèse à l'École des hautes études en sciences scoiales (EHESS) sur la rupture des liens sociaux et familiaux lors du génocide des Tutsi du Rwanda.

Émilienne Mukansoro

Rescapée du génocide des Tutsi du Rwanda de 1994, elle travaille comme thérapeute spécialiste des violences sexuelles.

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Loin d’être neutres, les entreprises technologiques de la Silicon Valley portent un véritable projet politique. Pour les auteurs de ce dossier, coordonné par Emmanuel Alloa et Jean-Baptiste Soufron, il consiste en une réinterprétation de l’idéal égalitaire, qui fait abstraction des singularités et produit de nouvelles formes d’exclusions. Ce projet favorise un capitalisme de la surveillance et son armée de travailleurs flexibles. À lire aussi dans ce numéro : perspectives, faux-semblants et idées reçues sur l’Europe, le génocide interminable des Tutsi du Rwanda et un entretien avec Joël Pommerat.