Résister en terre de narcotrafic
Auteur de l’ouvrage Marseille, essuie tes larmes (Le Bruit du monde, 2025), Amine Kessaci a grandi dans les quartiers nord de Marseille. Témoin de la mort de ses deux frères assassinés par des narcotrafiquants, il a fondé l’association Conscience qui accompagne les familles frappées par le narcotrafic. Candidat sur la liste de coalition du Printemps marseillais, menée par le maire socialiste Benoît Payan pour les élections municipales de 2026 à Marseille, il milite politiquement pour une coopération, à l’échelle nationale et à l’échelle européenne, des élus et des institutions dans la lutte contre le narcotrafic.
Depuis les épreuves terribles que vous avez traversées, avez-vous l’impression qu’il y a des choses qui sont en train de bouger de la part des politiques ?
Que les choses aient changé depuis le 13 novembre 2025, le jour de la mort de mon petit frère, j’aimerais vraiment, mais je ne sais pas. Un événement, même tragique, un décès, même injuste, ne suffit pas à enrayer des dynamiques lourdes. On ne change pas les choses en quarante-huit heures. Je fais partie de ceux qui veulent prendre le temps de réfléchir. Sur l’urgence liée à la problématique des violences et des ripostes de groupes liés au narcotrafic, il n’y a pas vraiment de changement. Depuis la mort de mon petit frère, de nouveaux assassinats ont eu lieu. Le jour où je serai amené à m’exprimer sur le fait que les choses aient ou non positivement changé, c’est le jour où l’on parlera des écoles, des transports en commun, des services publics. Parce que cette question, pour moi, est intimement liée à ces sujets. La question du narcotrafic est transversale, elle englobe beaucoup de questions. Et le jour où je serai amené à répondre à la question : « Est-ce que la situation va mieux ou pas ? », c’est le jour où l’on aura pris en considération toutes ces questions, notamment celles du logement et de la dignité que l’on donne aux gens dans les quartiers – et partout, d’ailleurs. Le narcotrafic est un sujet majeur que les candidats aux municipales doivent aborder, parce qu’il est transversal aux questions de la crise des services publics. Il soulève par exemple la question de l’éducation, de l’instruction que l’on veut donner à nos enfants et de quels moyens on met dans l’école de la République.
Aujourd’hui, l’école républicaine française dit à une partie de sa jeunesse : vous n’avez pas votre place ici.
On parlait autrefois du rêve américain. Mais si on réenchantait le rêve de la République dans l’école républicaine, ce serait énorme, non ? Aujourd’hui, l’école républicaine française dit à une partie de sa jeunesse : vous n’avez pas votre place ici. Qu’est-ce que ça veut dire, alors, que l’école soit obligatoire jusqu’à 16 ans ? Ce n’est pas ça, le rêve de la République, ce n’est pas ce que la République doit offrir comme chance à ses enfants. Il y a le sujet de l’insertion professionnelle, de comment créer une alternative économique au trafic de stupéfiants, de comment faire en sorte de redonner du sens et de la valeur au travail, de comment faire pour travailler. Lorsque l’on parle de revalorisation du smic, par exemple, je n’y vois pas une mesure révolutionnaire ou gauchiste. Je vois un élément qui va redonner de la valeur au travail, redonner du pouvoir d’achat aux gens et redonner envie à des jeunes de s’insérer professionnellement, de vivre dignement de leur travail. Il y a aussi la question des transports en commun et de comment on désenclave les cités. Là-dessus, il y a encore beaucoup de travail à faire. Évidemment, je pense aussi à la question de la justice et de la lutte contre l’impunité. Il faut que l’on arrive à condamner en justice les meurtriers, parce qu’il s’agit de meurtriers. Ils doivent répondre de leurs actes devant la justice. Et celle-ci doit se montrer à la hauteur des enjeux, notamment de la question psychiatrique. Comment appréhender la folie dont ces meurtriers font preuve, puisqu’ils brûlent des gens et assassinent des enfants ?
La réponse à un problème global, qui concerne le pays, doit être globale, voilà ce que les politiques doivent comprendre. Ils doivent dépasser le temps médiatique, les gros titres et les moments spectaculaires, et s’attaquer aux racines du mal. Nous devons distinguer l’urgence, à laquelle nous devons répondre immédiatement en matière de sécurité et de répression avec des moyens policiers et de l’investigation, et la modification des causes profondes sur le long terme, ce qui demande un retour de l’État social et une compréhension de la complexité du réel. Le retour de la police de proximité, par exemple, devrait redonner l’habitude aux enfants des quartiers, aux plus jeunes, de voir l’uniforme de police, d’avoir l’habitude de grandir avec une police devant soi, et se dire : la police est dans les cités, et c’est normal, il n’y a pas de sujet là-dessus. Il n’y a pas à jeter un frigo sur le toit de la voiture de policiers ou à leur lancer des pierres quand ils entrent dans la cité.
Sentez-vous actuellement une écoute politique et une volonté d’aller dans cette direction-là, ou, pour le moment, avez-vous l’impression que l’on vous reçoit surtout en tant que symbole ?
Vous savez, tout le monde m’a ouvert ses portes après la mort de mon petit frère, et ce jusqu’au sommet de l’État. J’ai été reçu plusieurs fois. Je suis très reconnaissant de la façon dont on m’écoute et de l’attention particulière qui est portée sur ce sujet. Mais mon propos du 14 novembre a été le même que mon propos du 12 novembre. Il y a eu un événement tragique dans ma vie, qui m’a bouleversé et qui m’a affaibli, atteint, mis à terre. Je me relève tout juste, et je reprends la force de mener des combats. Mais rien n’a changé dans ma prise de position. On parle davantage du narcotrafic, mais on aurait pu avoir ce genre de discussion avant, et faire en sorte que… pas avec vous, bien sûr, je veux dire, avec les décideurs politiques. Avoir ce genre de discussion avec eux avant, et avoir mené des choses avant, aurait pu… mais ce qui est fait est fait.
Je constate toutefois qu’il y a une sensibilité transpartisane aujourd’hui à ce sujet et que beaucoup de gens se mobilisent. Le 20 janvier 2026, au Parlement européen, il a été voté une résolution que j’ai portée avec Marie Toussaint et Nora Mebarek, toutes deux députées européennes écologiste et socialiste, qui a été signée par François-Xavier Bellamy pour Les Républicains, par Grégory Allione pour le groupe Renew Europe, par Nora Mebarek pour le Parti socialiste et par Marina Mesure pour La France insoumise. On voit bien que ce sujet peut rassembler. Mais nous avons mis hors de ce champ les partis d’extrême droite, dont la seule proposition était de remettre des armes et des moyens humains aux frontières. Leur justification est de traquer la drogue, mais je pense plutôt que cela servira à traquer d’autres personnes que les narcotrafiquants. Il y a un véritable enjeu transpartisan. J’ai été reçu par Roberta Metsola au Parlement européen. Il y a, je crois, quelque chose qui fait que plus personne ne peut dire : « Je ne savais pas. » Quand je dis « plus personne », je ne parle pas des citoyennes et citoyens. Je parle surtout des décideurs politiques, qui ne pourront plus dire : « On ne savait pas ce que le narcotrafic coûtait à vos vies dans les quartiers. » Par conséquent, j’espère qu’il y a une volonté sincère de leur part, aujourd’hui, d’agir. Pour certains, avec des raisons très nobles. Pour d’autres, un peu moins. Mais mon enjeu n’est pas de soustraire. Il est d’additionner les soutiens dans cette lutte. Et de réunir des alliés – même s’ils sont de circonstance – dans ce combat.
Vous avez été reçu par l’équipe municipale, notamment Benoît Payan et Michèle Rubirola. Avez-vous eu des annonces de mesures concrètes au niveau local à Marseille ? Y a-t-il eu, par exemple, des annonces financières de réinvestissement de l’État dans les quartiers populaires et de soutien des associations de mamans, qui s’engagent au quotidien ?
Sur la question du soutien des mamans, je pense qu’avec l’association Conscience, nous n’avons pas attendu que quiconque vienne agir là-dessus. Il y a quelques semaines, j’ai présenté un dispositif unique en France d’accompagnement des familles victimes au ministre de la Ville, au ministre de la Justice, au ministre de l’Intérieur, au président de la République en personne, au maire de Marseille aussi, et aux autres collectivités. J’en ai parlé à Martine Vassal, présidente de la Métropole, à Renaud Muselier, président de la Région. J’ai vraiment cette volonté d’aller sur du transpartisan. Cela étant, sur l’action municipale en matière d’annonces, il n’y en a pas eu tout de suite, parce qu’on est dans une période électorale. Les uns et les autres sont en train de mener campagne.
Pour rendre à César ce qui est à César – je le dis parce que c’est important –, la majorité municipale actuelle avait déjà mené ce travail de retour des services publics dans les quartiers. À Saint-Jérôme, à côté de Frais-Vallon – où sont les locaux de l’association Conscience –, une antenne de la police municipale a été ouverte il y a quelques mois. On voit bien cette volonté de retour d’une police de proximité, au niveau municipal. Nous, nous espérons une présence de la police nationale. C’est la force d’intervention contre le narcotrafic. Mais il y a effectivement une volonté de retour du service public à la Busserine. Outre un parc qui a été ouvert, il y a eu le plan École, destiné à rénover les écoles du quartier, dont celle de Frais-Vallon, où un plafond s’était effondré. Il y a des choses qui sont faites. J’ai toujours dit aux politiques : si vous faites pour nous, mais sans nous, c’est que vous faites contre nous. À nous, d’abord, de trouver l’espace, ensuite, de le créer. Et c’est ce que je fais : je suis notamment intervenu au meeting du 20 janvier 2026 pour la liste Toulon en commun. Partout, je veux discuter avec les candidats qui souhaitent porter l’accompagnement des familles victimes dans leur programme politique.
Il est temps que la France se dote d’une association des maires contre le narcotrafic, avec un premier congrès, après les élections municipales, destiné à coordonner une action nationale sur ces enjeux. Il faudrait aussi travailler avec des personnalités comme Leoluca Orlando et Roberto Saviano et élargir cette association des maires de France contre le narcotrafic à une association des maires européens contre le narcotrafic. Il y a un véritable enjeu de coopération. C’est ce qui s’est joué avec le vote de la résolution au Parlement européen. Il est temps que l’Europe se dote d’un bureau antistupéfiants européen, avec une agence de renseignement telle que celle qui existe contre le terrorisme. Cette agence pourrait nous permettre de nous doter de moyens financiers, en repérant les comptes bancaires des narcotrafiquants, leurs résidences, les biens qu’ils ont à l’étranger, en les confisquant, en les mettant en vente aux enchères et en gelant leurs avoirs. Et cet argent, il serait réinvesti dans la lutte contre le narcotrafic. L’argent, il n’est pas chez le petit guetteur de 17 ans en bas des tours.
Dans votre quartier, des choses ont-elles changé ? Sentez-vous que, en raison de votre histoire, les familles qui sont touchées par le narcotrafic s’engagent plus ? Ou, à l’inverse, avez-vous l’impression que ça a eu un effet de sidération et que les gens ont peur ? Avez-vous vu, plus généralement, des choses bouger au sein des quartiers populaires ?
Il y a eu deux réactions. D’abord, celle de milliers de personnes qui sont venues marcher – près de dix mille à Marseille – et qui ont dit : on ne se taira pas. Je veux remercier ces milliers de personnes, qui m’ont exprimé leur soutien et leur solidarité. Et il y a eu effectivement les autres qui, par crainte, parce qu’ils connaissaient mon petit frère Mehdi, parce qu’ils me connaissent et connaissent mon histoire, se sont dit : ils ont osé s’attaquer à Amine, alors même qu’il n’est pas l’ennemi des petits dealers et qu’il est, au contraire, celui qui veut trouver des solutions, accompagne leurs mamans quand ils perdent la vie. Ces gens-là, je comprends leur peur. Personne ne peut les condamner. Personne ne peut leur en vouloir de ne pas s’engager. Mais je pense qu’il y a une prise de conscience, en tout cas au niveau national, et surtout dans mon quartier, et dans les autres quartiers.
Justement, au sein de votre association Conscience, quelles sont les nouvelles actions qui vont être mises en place, dans les mois qui viennent ?
Je ne suis plus à la tête de l’association. Depuis que je me suis davantage investi politiquement, j’ai passé la main, et d’autres personnes, dont ma mère, sont à la tête de l’organisation et portent des projets. Il y a un véritable enjeu de structuration de notre action dans les villes où nous venons de nous implanter. Car si nous ne le faisons pas, ce sont les narcotrafiquants qui occupent le vide des services. Il y a aussi un enjeu à ce que le dispositif d’accompagnement des familles victimes du narcotrafic soit un dispositif national, c’est-à-dire porté par l’association Conscience, mais soutenu par l’État et les institutions, telles que les bailleurs sociaux ou les préfectures de police. L’association Conscience a notamment écrit une charte du relogement, pour dire qu’à chaque fois qu’une maman perd un enfant, dans le mois qui suit, les bailleurs sociaux, coordonnés par la police, doivent lui proposer un relogement. Ce n’est pas normal qu’une maman qui a perdu son enfant vive encore sur le lieu du drame et que tous les matins elle passe là où son fils est mort – sur une flaque de sang.
Et pour vous, que va-t-il se jouer politiquement dans les mois qui viennent ?
Mon combat politique, c’est de faire monter le sujet du narcotrafic, et de diffuser nos propositions partout en France, en particulier chez les candidats aux élections municipales. Comme je l’ai dit, j’aimerais structurer une association nationale des maires de France contre le narcotrafic. Ensuite, il y a d’autres enjeux qui suivent, tels que la question de la charte du relogement des familles victimes, qui doit être signée cette année. Il y a la question de l’accompagnement des familles victimes, partout sur le territoire : cela ne doit pas se faire uniquement parce qu’un assassinat a été médiatisé. Cela ne doit pas se faire sans un dispositif d’État. Il faut, pour cela, mettre en place un cadre juridique clair et changer la loi. C’est ce qu’on a commencé à faire avec cette nouvelle résolution européenne1. Et il va falloir, je pense, pouvoir le faire à l’échelle de la France.
Nous avons beaucoup parlé d’avenir, mais je voudrais faire un retour en arrière. Vous êtes très jeune, avez-vous cependant senti dans votre histoire et dans la vie des quartiers un point de bascule concernant la violence ?
On parle beaucoup de cette question du point de bascule, mais si on regarde les interviews que j’ai données en 2019, 2020, et même avant que je crée l’association Conscience, j’expliquais déjà qu’on était dans un point de bascule, que des innocents allaient être assassinés, que des jeunes allaient prendre des armes et tuer. Je disais que la question du narcotrafic épargnait les jeunes filles, mais qu’il allait y avoir de nouveaux réseaux gérés par des filles et qu’on pourrait voir bientôt des affrontements entre des gangs de filles et des gangs de garçons. Je pense que le point de bascule de ma vie, c’est lorsque Nicolas Sarkozy a décidé le retrait de la police de proximité. C’est vraiment à ce moment-là qu’on a perdu la force de dissuasion, l’autorité républicaine, et qu’on a retiré l’État de droit dans des quartiers. C’est la plus grande bêtise politique qui a été commise. J’en veux terriblement à Nicolas Sarkozy d’avoir démantelé la police ainsi, parce que ces policiers, ce n’étaient pas des animateurs de quartier, comme il le disait, mais ils constituaient une véritable force de dissuasion en matière de narcotrafic. Les jeunes avaient peur d’eux. Il y avait un respect qui était visible et probant.
Le point de bascule, c’est lorsque Nicolas Sarkozy a décidé le retrait de la police de proximité. C’est à ce moment-là qu’on a retiré l’État de droit dans des quartiers.
Quand vous discutez avec les jeunes, les guetteurs, qui sont des maillons précaires et qui sont impliqués dans le trafic, que vous disent-ils ? Ont-ils conscience des dangers auxquels ils s’exposent au sein de cet écosystème du trafic de drogues ?
La conscience du danger, oui, ils l’ont. Tout le monde est au courant de ce qui se passe. De jeunes dealers, qui sont en bas des immeubles, m’ont dit : « On sait très bien qu’on ne va pas vivre longtemps, que dès qu’on aura 22 ans, on va être assassinés. » Certains me disent : « On te respecte beaucoup, parce qu’on sait que c’est toi qui vas aller accompagner nos mamans dès qu’on sera assassinés et dès qu’on sera dans notre cercueil. » Voilà la responsabilité que j’ai, et l’image qu’on m’a associée. Beaucoup disaient que je travaillais en collaboration avec l’ange de la mort, que je passais juste après l’ange de la mort, pour réparer les choses. C’est une reconnaissance de mon travail, mais c’est difficile de porter ça. Une maman m’a récemment dit : « Je n’espère qu’une chose de tout mon cœur, c’est que jamais tu ne sois assis dans mon salon, parce que si tu y viens, cela voudra dire qu’on a tué mon enfant. » Voilà le poids que je porte depuis cinq ans. Il y a une sociologue qui expliquait que le point de bascule pour ces jeunes pouvait s’expliquer par le fait de ne pas trouver leur place dans une fratrie, de ne pas trouver leur place dans la société, de ne pas trouver un sens à leur vie, de ne se sentir ni utiles, ni valorisés. Ces jeunes portent en eux une souffrance, une grande déception et une rancœur. Ils se sentent aussi coupables de ce qui leur arrive vis-à-vis de leurs parents et des situations financières difficiles dans lesquelles ils peuvent être.
Mais ils sont aussi jaloux par rapport à ce qu’ils voient sur les réseaux sociaux. J’en veux terriblement à ces influenceurs qui montrent une fausse vie sur les réseaux : avoir le dernier sac à la mode tous les deux jours, le dernier iPhone à sa sortie, aller au restaurant tous les soirs à Dubaï, etc. Ces jeunes-là veulent vivre comme ça. Et c’est tout à fait légitime que des jeunes rêvent, qu’ils aient des étoiles dans les yeux lorsqu’ils voient une belle montre. Tout le monde aime ce qui brille, surtout quand on est jeune. Mais je ne suis pas non plus dans une forme d’angélisme. Il y en a, ce sont de véritables têtes de mules, ils font ce qu’ils font sans justification, et savent pertinemment ce que le narcotrafic coûte à nos vies. Ils sont conscients des efforts que font leurs parents pour ne pas qu’ils tombent dans la drogue. Je connais des parents qui dépensent des milliers d’euros chaque mois en vêtements, chaussures, téléphone et moto, pour que leur enfant ne tombe pas dans ce fléau. Dans le livre que j’ai publié en octobre dernier, Marseille, essuie tes larmes. Vivre et mourir en terre de narcotrafic (Le Bruit du monde, 2025) je raconte l’histoire de Leïla. Leïla, c’est une jeune fille qui a perdu son frère dans le narcotrafic à Marseille, qui fait du deal. Quand je parle avec elle, elle me dit : « En fait, je ne sais pas vraiment pourquoi je fais ça. Je me suis sentie en confiance avec les personnes qui m’ont proposé de venir dealer. Ils m’ont proposé de l’argent, ça m’a donné des paillettes dans les yeux. » En fait, ça s’explique parfois tout simplement, comme ça.
Ce que vous relatez me fait penser à ce qu’on lit et voit dans les médias sur le fait que des personnes impliquées dans le trafic de drogues viennent occuper la place laissée vide par l’État dans les quartiers populaires, en faisant des distributions de fournitures scolaires ou en donnant, comme vous le dites, à cette jeune fille la possibilité d’avoir un peu d’argent.
Tout à fait, ils occupent une place qui a été laissée vide. Mais ils s’insèrent aussi dans de nouveaux espaces qui remettent en question la place de l’enfant et celle de la famille. Il y a un véritable danger dans le fait d’expliquer à des enfants qu’ils sont plus importants que leur famille. Ce danger, on le voit dans les quartiers. C’est un vrai risque que de raconter à des enfants que leurs amis, la famille qu’on choisit, sont beaucoup plus importants que leur propre famille. Parce qu’alors, pour ces jeunes, c’est simple : ces amis, ces groupes de dealers dans lesquels ils peuvent se retrouver, ce trafic, pour eux, ça peut représenter en quelque sorte un modèle familial, quelque chose de l’ordre de la famille. Je n’ai pas parlé des mamans, mais ce sont elles que je cite souvent dans la lutte, car ce sont elles qui font tenir les quartiers, qui sont les derniers remparts de la République dans ces cités. Ce sont elles qui cumulent des emplois, se lèvent le matin, avant tout le monde, pour aller travailler, et qui, le soir, rentrent pour s’occuper de leurs enfants, se démènent, se privent, et se donnent pour seul but dans la vie d’être des mamans. Et elles oublient qu’avant d’être des mamans, elles sont des femmes, des personnes à part entière. Je veux leur rendre hommage et leur dire merci – et en particulier à ma maman – parce que je sais les sacrifices qu’elles font, et qui nous permettent d’être ce que nous sommes aujourd’hui.
Propos recueillis par Marie Jauffret-Roustide
- 1. Le Parlement européen a adopté une résolution contre le narcotrafic le mardi 20 janvier 2026, à l’initiative du projet porté par l’eurodéputée Marie Toussaint et Amine Kessaci.