À Avignon, la prévention des drogues au cœur de l’action municipale
À Avignon, la progression du narcotrafic met en lumière les limites de l’action municipale face à des réseaux toujours plus structurés. Catherine Gay souligne le rôle clé de la prévention et appelle à repenser en profondeur les politiques publiques en matière de drogues.
Pourriez-vous nous expliquer en quoi a consisté votre expérience de déléguée à la sécurité, à la tranquillité publique et à la prévention de la ville d’Avignon ?
Lorsqu’on aborde la question du narcotrafic, du trafic de stupéfiants, les dimensions de prévention et de tranquillité publique me semblent tout aussi importantes, même plus que celles de la sécurité. Nos leviers en matière de sécurité proprement dite, notamment la police municipale, sont faibles. Nous ne sommes ni compétents ni suffisamment armés, nous n’avons pas de véritable levier pour traiter les problèmes du narcotrafic. Alors même que ceux-ci sont très importants dans la ville, et qu’ils créent de l’insécurité et de l’intranquillité.
Comment la présence du trafic de drogues s’est-elle concrètement incarnée sur le terrain avignonnais ?
Les points de deal se sont multipliés, en particulier dans les quartiers défavorisés, mais aussi dans le centre-ville. La présence de la drogue est massive. Sur ce point, j’ai pu constater une évolution, dans de nombreux quartiers de la ville, avec un déplacement vers l’hypercentre d’Avignon. Cette extension du trafic au centre-ville va de pair avec celle des opérations de blanchiment, par exemple dans les épiceries de nuit, qui peuvent d’ailleurs servir elles-mêmes à la vente de drogue. Cette situation est ressentie comme insupportable par les habitants de ces quartiers plus bourgeois.
Qu’est-ce qui suscite exactement ce sentiment ?
Je pense que c’est le fait d’être perturbé dans sa tranquillité qui redouble le sentiment d’insécurité. Avignon fait partie des villes qui se trouvent parfois sous les projecteurs sur ce sujet, davantage que d’autres villes comme Cavaillon, Carpentras ou Nîmes, dans lesquelles le trafic est pourtant tout autant implanté, avec les problèmes annexes qui en découlent, comme les échanges de tirs qui peuvent avoir lieu en plein centre-ville, voire à côté d’écoles. Les attroupements liés aux points de deal posent également la question du bruit et des déchets.
Ces rassemblements donnent-ils eux-mêmes lieu à de la violence ?
Non, cette violence est plutôt liée aux règlements de compte. Elle se déploie avant tout entre les trafiquants eux-mêmes, ce qui n’en impacte pas moins fortement la population, d’autant que ces échanges de tirs sont à la fois assez nombreux et à proximité des habitations.
Avez-vous pu observer un moment ayant constitué un point de bascule ?
Pas vraiment. Je parlerais plutôt d’une évolution sûre et régulière depuis de très nombreuses années et cela m’inquiète beaucoup, car cette dynamique risque de se poursuivre. Il y a longtemps que les professionnels, qu’il s’agisse de la police, de la justice ou des travailleurs sociaux, émettent des alertes sur ce point. Malgré une amélioration de la prise en compte de cette problématique par les villes, on ne note pas une diminution sensible du trafic, bien au contraire. Cette question n’est toutefois pas nouvelle. Je me souviens qu’au début de ma carrière de magistrate, il y a presque quarante ans, on voyait déjà des choses très graves se passer dans les trafics notamment en banlieue parisienne. À l’époque, il y avait une certaine banalisation de ces faits délictueux par la hiérarchie policière et judiciaire, peut-être par une méconnaissance voire une crainte des quartiers populaires. Aujourd’hui, malgré une présence de la police dans ces quartiers, on ne constate pas d’amélioration sensible de la situation vis-à-vis du trafic de drogues.
Je veux mentionner le tissu associatif, qui joue un rôle essentiel dans la prévention des risques, le décrochage scolaire et le traitement des addictions.
Je pense qu’à l’époque, on ne prenait pas du tout en compte la gravité de ce qui se passait. La seule différence qu’on peut relever, c’est qu’on ne voyait pas autant de règlements de compte que maintenant. L’organisation des trafics a elle-même changé. Auparavant, il s’agissait surtout de jeunes issus des quartiers populaires de la ville et connus des services sociaux. Aujourd’hui, ce ne sont majoritairement plus des jeunes d’Avignon qui sont sur les points de deal, passées dans les mains de trafiquants venus d’ailleurs qui exploitent et terrorisent des jeunes vulnérables, venus d’ailleurs. Ces jeunes passent sous les radars des personnels de police ou des centres sociaux, des éducateurs de prévention. Ces mêmes jeunes restent 8 à 10 jours et seront même envoyés ailleurs, jusqu’à Dijon, voire en pleine campagne sur d’autres points de deal. Ces réseaux sont donc plus complexes, plus organisés. Cela aggrave la situation.
Le fait qu’ils agissent dans d’autres villes et quartiers, où ils n’ont pas d’attaches et où ils ne sont pas connus, est-ce que cela entraîne un changement de dynamique et de rapport à la violence ?
Certainement. Il s’agit souvent de jeunes en perdition et sans attaches, très vulnérables, ce qui en fait des proies faciles pour les trafiquants. En 2022, un garçon de 16 ans, qui avait fui son foyer du Tarn, a par exemple été tué dans le quartier Montclar à Avignon, lors d’un règlement de comptes. C’est un exemple typique de l’utilisation que font les réseaux criminels de ce genre de profils, qui sont vulnérables, interchangeables et sont entraînés dans de véritables guerres de territoire. On note aussi une banalisation d’armes comme les kalachnikovs. Cette violence peut aussi s’expliquer par l’absence d’attachement à leur quartier, qui n’est au final pour eux qu’un espace de deal, un lieu de travail, et de profit.
Qu’avez-vous pu mettre en place au niveau de la ville pour endiguer ce phénomène ?
La mairie dispose de certains leviers en matière de prévention des drogues, comme les dispositifs de partenariat avec les services de police, le parquet, les services de l’État ou les centres sociaux, qui sont particulièrement importants, car situés au cœur des quartiers les plus touchés. Ce sont ces derniers qui connaissent le mieux des populations déjà fragilisées et les jeunes qui peuvent se retrouver entraînés dans les réseaux. La collectivité peut renforcer les partenariats et mobiliser les dispositifs de la ville ou de la communauté d’agglomération, notamment à travers le comité local de santé physique et mentale, le conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance et de la radicalisation ou la cité éducative. Je veux également mentionner le tissu associatif, qui joue un rôle essentiel dans la prévention des risques, le décrochage scolaire et le traitement des addictions, pour faire baisser la consommation. Ici, la volonté politique est centrale, à l’échelle locale comme nationale. Sur le plan répressif, le préfet a de son côté des prérogatives, par exemple pour décréter la fermeture administrative de commerces servant au trafic ou au blanchiment. Le maire peut également émettre des arrêtés restrictifs. La question est de les faire suffisamment connaître aux populations. Il y a tout un travail pédagogique à faire. Le rôle de la police municipale comme de la police nationale est bien sûr essentiel. Il est primordial qu’elles puissent agir dans la proximité avec les résidents, dans une complémentarité d’intervention.
D’autres dispositifs, comme l’association de médiation et d’aide aux victimes ou le conseil local de santé mentale, jouent également un rôle important pour favoriser des prises de parole collective auprès des habitants, et leur mise en contact avec des professionnels formés à l’écoute des victimes collatérales du trafic de drogues, terrorisées par les règlements de compte. Par ailleurs, la formation du personnel communal à cette problématique par la collectivité doit être encouragée, non seulement celle des policiers municipaux, mais aussi des agents de surveillance de la voie publique ou des agents de propreté (car c’est aussi un problème de salubrité qui se pose).
Avez-vous pu observer des effets de ces dispositifs durant votre mandat ?
On constate des effets bénéfiques en matière de sécurité, grâce à la coordination entre la collectivité et la police nationale en relation avec la cellule de renseignement opérationnel sur les stupéfiants. Cette collaboration avec ce service, a permis d’obtenir des résultats notamment sur le repérage des points de deal ou l’organisation d’opérations conjointes sur les épiceries servant au trafic et au blanchiment.
Quels indicateurs sont pertinents pour mesurer votre action au niveau local ?
Sur ce point, nous en manquons. C’est avant tout ce que nous disent les habitants des quartiers directement touchées par le trafic qui nous permet de prendre la température. En relation avec les services de la police nationale, nous disposons cependant de chiffres concernant les points de deal qui indiquent qu’ils ont diminué, ces deux dernières années, mais ces points de deal continuent d’exister et se déplacent. L’intensification des arrestations et des condamnations peut servir d’indicateur.
Mais clairement, nous manquons de moyens. En six ans, en tant qu’élue à la prévention, je n’ai pas bénéficié d’augmentation de budget dans le cadre du Conseil local de prévention de la délinquance et de la radicalisation. Avignon a été classée « ville à sécurité renforcée » à cause de l’intensification du narcotrafic, et nous avons pu bénéficier de renforts de police au moment de l’opération « Place nette » XXL de 2024. Mais cela n’a duré qu’un temps, et les mêmes problèmes ont par la suite resurgi. Il aurait fallu une pérennisation de cette augmentation de moyens. Nous faisons face à une résistance et un déplacement des points de deal et une incompréhension de la part des habitants qui ne comprennent pas que ces points de deal demeurent malgré les interventions de la police et les arrestations des guetteurs. On peut expliquer ce constat par la nécessité pour les services de police de remonter les réseaux à partir d’informations transmises par des individus qui procèdent à la vente de stupéfiants, sans les interpeller systématiquement.
Autrement dit, si je comprends bien vos propos, la politique actuelle ne semble pas efficace sur le long terme pour endiguer le trafic ?
Tout à fait.
Dans ce cas, quelles seraient vos propositions en matière d’action publique ?
Je pense tout d’abord qu’il serait nécessaire d’ouvrir un débat, qui aborde entre autres la question de la légalisation, en tout cas en ce qui concerne le cannabis. Cela pourrait avoir le mérite de permettre une concentration de moyens sur le trafic d’autres stupéfiants plus dangereux, comme la cocaïne ou les drogues de synthèse, comme c’est le cas au Québec, par exemple.
Propos recueillis par Marie Jauffret-Roustide