Siège des éditions Grasset et Fasquelle,  	LPLT via Wikimedia
Siège des éditions Grasset et Fasquelle, LPLT via Wikimedia

La fin d’une illusion

Éditorial

Le limogeage d’Oliver Nora de la direction de Grasset s’inscrit dans une série de prises de contrôle au sein de l’empire médiatique de Vincent Bolloré, révélant une stratégie assumée de conquête culturelle. Mais dans une fabrique de l’opinion qui reste incertaine, les tentatives pour féoder la culture à un programme politique ne se révèlent pas si assurées.


L’annonce, le 15 avril 2026, du limogeage d’Olivier Nora, PDG de la maison d’édition Grasset, était-elle vraiment une surprise ? Cette décision a provoqué une vague de départs en cascades, de réactions indignées et autant de tribunes dans la presse de la part d’un grand nombre de personnalités du monde intellectuel et culturel français. Mais depuis le rachat d’i-Télé, devenu CNews, par le groupe Bolloré, le scénario est toujours le même. Une opération financière et l’entrée du nouvel actionnaire au capital sont rapidement suivies de changements à la tête de ces entreprises, qui donnent lieu en retour à de vigoureuses contestations internes. La grève d’i-Télé, en 2016, a duré trente et un jours et celle des journalistes du Journal du dimanche, en 2023, quarante jours. Un mélange de pression, d’usure et de négociations finit par avoir raison de la fronde : les mécontents quittent le navire, qu’un nouvel équipage est très heureux d’investir. Le paysage se recompose et l’empire médiatique du milliardaire breton s’étend.

Au fur et à mesure de ces prises de pouvoir successives, sans doute la méthode s’est-elle affermie. Son caractère brutal est de moins en moins dissimulé, au point que Vincent Bolloré s’est offert le luxe, cette fois d’une double page, dans son Journal du dimanche, pas tant pour s’expliquer ou se justifier que pour rappeler crânement les prérogatives des « vrais propriétaires » des maisons d’édition. Pour tous ceux qui croyaient que leurs compétences, leurs réseaux, leur expérience ou leur reconnaissance les protégeaient du fait des princes, voire parfois que de bons résultats économiques pourraient peser dans une décision stratégique, le message ne pourrait être plus clair. Ni les politesses, ni les interdits, ni la hiérarchie des valeurs de l’ancien monde ne tiennent face à une entreprise de conquête qui se poursuit à un rythme accéléré. Chaque nouvelle transgression, loin de se retourner contre les prédateurs, renforce leur contrôle et resserre le maillage de ces différents relais médiatiques qui se constituent progressivement en véritable système.

La naïveté n’est plus de mise, pas plus que l’assurance que certains qui ont choisi de rester au cœur des maisons Bolloré sauront faire rempart, le moment venu, à cette stratégie de « reconquête » d’une hégémonie culturelle que les entrepreneurs d’idées néoréactionnaires sont convaincus d’avoir trop longtemps cédé à la gauche1. Dans ce qui se présente toujours plus ouvertement comme une guerre idéologique, il n’existe pas d’entre-deux ni de zone grise, pas de pré carré. Radios, télévisions, magazines, films et séries, livres à succès se répondent et s’amplifient mutuellement. Et les réseaux sociaux fonctionnent comme chambres d’écho pour des productions souvent très pauvres, qui forgent de toutes pièces des « opinions » et créent l’illusion d’une connexion authentique avec les préoccupations des gens « ordinaires ». Car il s’agit tout à la fois d’occuper, de rétrécir et de subvertir l’espace public démocratique : les médias Bolloré entretiennent un bruit de fond autour de quelques sujets obsessionnels – sécurité, immigration, islam, déclin moral et culturel – mais ils délaissent aussi des pans entiers du réel, tout en favorisant la prolifération de fausses informations, la propagande, le racisme et les discours de haine.

À un an des prochaines élections présidentielles, la concomitance de cette « affaire Grasset » avec la conclusion des travaux de la Commission d’enquête parlementaire sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public aura au moins permis d’opérer une clarification. Alors que se joue une vaste bataille pour l’attention et les esprits, rendue plus confuse encore par l’introduction accélérée de l’intelligence artificielle à tous les étages de la création intellectuelle et artistique, tous les coups sont permis. Les tenants de « l’union des droites » entendent désormais profiter de la confusion pour imposer leur représentation du monde. Emboîtant le pas aux oligarques de la Silicon Valley comme aux officines de propagande russe, ils s’emploient à disqualifier toutes les autorités chargées de garantir l’intégrité et le pluralisme de l’espace public.

Il n’est pas dit que le grand public accepte dans les faits de voir la culture inféodée à un programme politique.

Fort heureusement, la fabrique de l’opinion n’est pas encore une science exacte. De précédents cycles électoraux ont montré la fragilité de candidats comme Éric Zemmour, pur produit de cet écosystème médiatique, où tout avait été mis en œuvre pour promouvoir sa campagne. L’argument économique peut aussi être retourné : les meilleures ventes en librairie restent le fait de quelques romanciers à succès, comme Elena Ferrante et son Amie prodigieuse, bien loin devant les essais de polémistes ou les biographies d’hommes et de femmes politiques. Il n’est donc pas dit que le grand public, avec lequel les nouveaux oligarques prétendent faire alliance contre le magistère et les privilèges d’une « caste » intellectuelle, accepte dans les faits de voir la culture inféodée à un programme politique.

En Hongrie, où Viktor Orbán avait méthodiquement consolidé son pouvoir depuis seize ans en s’assurant le contrôle de l’ensemble des médias et des institutions culturelles, les électeurs viennent d’élire à une large majorité son principal opposant, rejetant la corruption et le détournement de la chose publique. Preuve que la pente illibérale n’est pas une fatalité et que la subversion de l’État de droit et des principes démocratiques n’est pas nécessairement sans retour. À charge pour nous d’inverser le rapport de force avant d’en arriver à cette épreuve de vérité.

Esprit

  • 1. Anne Dujin et Marc-Olivier Padis, « La convergence des haines. Enquête sur les pensées réactionnaires. Introduction », Esprit, juillet-août 2025.