Crédit : Canva
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La double scène du pouvoir à Marseille

Les élections municipales marseillaises ont pu être mises en scène comme une confrontation spectaculaire entre le PS et le RN. Elles ont surtout révélé la permanence des appareils politiques anciens et le vide laissé par l’effondrement du Parti communiste.


En matière de politique locale, ce sont désormais les médias qui sont les maîtres du jeu. Non qu’ils fassent ou défassent les régimes d’éligibilité, lesquels sont encore le résultat d’une double alchimie, à savoir celle des machines politiques et celle des héritages et des réputations locales. Si les médias sont aux commandes, c’est d’abord qu’ils ordonnent désormais les cérémonies, les scènes théâtrales qui font la logique des événements notables. À Marseille, pour qui prend la peine de suivre les campagnes électorales en ethnographe, on voit que se superposent deux régimes de paraître, deux scènes. D’un côté, au quotidien, se jouent dans le « porte à porte », sur les marchés, des rencontres « sur le terrain », où s’éprouve, dans le contact physique, un simulacre d’accessibilité. Le candidat s’offre à la foule qui le touche, lui parle, l’applaudit. D’un autre côté, le candidat fait scène : il parle à la radio, les journaux l’interviewent, la scène médiatique s’en empare et le désigne comme légitime.

Nous écrivions récemment que si le politique est un théâtre, c’est pour trois raisons : « La compétence des acteurs politiques reste leur capacité à construire des récits par lesquels ils font passer pour des actions personnelles des forces historiques impersonnelles. De plus, comme au théâtre, c’est en mobilisant des registres émotionnels diversifiés, bien plus que par des rationalisations argumentées, que le discours politique construit son régime propre de vérité. Enfin, c’est parce qu’il donne à l’action une unité fictionnelle de temps et de lieu – le “local”, la “cité”, “ma ville” – que le politique est théâtralité1. » La scène marseillaise des élections municipales en a offert un parfait exemple avec la mise en scène d’Amine Kessaci pris dans les bras de Benoît Payan, face aux caméras. Si le théâtre politique demeure ce qu’il a toujours été, un corps à corps, désormais les accolades doivent être filmées pour être porteuses de sens.

Double scène, l’une d’autant plus discrète que l’autre est publique. D’un côté, la politique-spectacle, de l’autre, les tractations d’appareil pour désigner ou exclure. Il peut être intéressant de comprendre suivant quelle logique tel ou tel acteur a quitté, silencieusement, la scène du Printemps marseillais, ou qui, au contraire, y est discrètement entré. Que signifie, par exemple, l’entrée d’Amine Kessaci dans la municipalité marseillaise ? Est-il la promesse d’un programme structuré autour de la lutte contre le narcotrafic ? Le signe d’une réorganisation générale de la politique de la ville ? Ni l’un ni l’autre, puisque même si le futur maire en avait l’ambition, ni la lutte contre le narcotrafic, ni l’aide aux cités en déshérence, ne relèvent réellement de sa compétence. La police et la ville sont affaires d’État, comme pas mal de l’action municipale. Une nouvelle frontière s’est ainsi construite sur cette mise en scène de la politique, entre ce qui relève du déclaratif, parfois péremptoire, et ce qui relève des champs réels de l’action publique.

Une scénographie en trompe l’œil

À l’ombre de celle-ci, l’action municipale semble dépendre de plus en plus d’officines discrètes, ni vraiment publiques ni vraiment privées, dont la maîtrise est pour le moins complexe à identifier.

Qui, par exemple, dirige effectivement l’établissement public d’aménagement Euroméditerranée ? Programme d’urbanisme tentaculaire, il recouvre la quasi-totalité des espaces portuaires et arrières-portuaires marseillais, produit à lui seul plus de logements que les municipalités n’en ont construit en trente ans, et ouvre les quartiers nord aux entreprises mondialisées de logistique. Mais qui règne sur Euroméditerranée2 ? La municipalité, qui n’en finance qu’une petite part ? L’État, qui en finance la plus grosse part ? La compagnie portuaire CMA-CGM ?

Autre point qui interroge : la municipalité marseillaise, au terme des recompositions administratives de la dernière décennie, a perdu la main sur le logement social. Les organismes publics de logement sont désormais sous le giron de la métropole ou du Conseil Général et du « monstre » ERILIA, second organisme HLM de France, ni véritablement public, ni privé, qui gère le 1% patronal. Bien malin celui qui, donc, pourrait en nommer le maître… Comment alors agir sur le logement social, lorsqu’on est maire de Marseille ? Ces questions paraissent nécessaires face à l’écart qui se creuse entre la complexité des dispositifs du pouvoir local urbain et la théâtralisation du politique. Il nous semble qu’il y ait dès lors un paradoxe entre la réalité du pouvoir local aujourd’hui, dans lequel se complexifient les dispositifs de pouvoir, et le théâtre politico-médiatique, qui organise une hyper-personnification de la décision politique et de la charge émotionnelle liée à ses enjeux.

Même question, par-delà la cuisine électorale, sur la représentativité des « notables ». Car c’est un autre paradoxe, dont là aussi Marseille est un laboratoire. La ville a connu, ces cinquante dernières années, des changements sociaux, économiques et démographiques majeurs. Balayée, la trame industrielle qui a filé deux siècles du tissu social et économique de la ville ; balayée, les bourgeoisies et les mondes ouvriers qui en étaient le cœur. Balayée, la fonction commerciale du port de Marseille, devenu un port rentier ; la vieille-ville autour, telle la chair d’un fruit qui en a perdu son noyau, s’est vidée de son âme ; ses hôtels, bazars, marchés de rue, garages, qui avaient fait la réputation de la ville, l’avaient fait tutoyer le monde, ont laissé sur le quai des pauvres, désormais économiquement inutiles au monde, mais qui forment pourtant près du tiers des citadins marseillais.

Qui sont les nouveaux Marseillais, et en qui se reconnaissent-ils ? Là encore le spectacle du politique aveugle plus qu’il n’éclaire. Il annonce des phénomènes, des montées en puissance, des cataclysmes, là où l’observateur serein ne voit que la résilience des vieux appareils et machines politiques, derrière les masques d’une hyperpersonnalisation. Dans une partie de la municipalité élue, d’abord, dont son chef est bien issu du plus vieil appareil notabiliaire : le Parti socialiste, qui a régné sur la ville pendant trente ans, formant y compris un Jean-Claude Gaudin ayant su l’évincer. On parlerait de nouveaux notables, donc ? Et que dire du Front national devenu Rassemblement national, qui dès le début des années 1980 avait trouvé à Marseille un terreau propice à ses machinations, et des oreilles disposées à écouter ses éructations. Il était passé très près du pouvoir lorsqu’en 1992, déjà, son leader, Jean-Marie Le Pen, avait fait son entrée au Conseil Régional, grâce à l’alliance avec la droite de Gaudin. Où fut donc la nouveauté dans les dernières élections municipales à Marseille ? Dans la dissolution de la droite libérale dans celle ultralibérale ? Dans les pourcentages électoraux ? Déjà en 1983, le Front national raflait dès le premier tour près de 25 % des votes. Il a remporté quelques pourcents de plus en quarante ans. Mais qui y voit une progression fulgurante ?

Le vide laissé par le communisme populaire

Les deux seuls événements politiques massivement traumatiques de ces cinquante dernières années ne sont donc pas inscrits dans les appareils existants mais en creux, dans les vides qu’ils laissent et qui se traduisent notamment par des chiffres d’abstention records. 86 % dans le 15e arrondissement aux municipales de 2020, 60 % en 2026… Ces deux événements sont liés à l’effondrement du Parti communiste à Marseille, passant de première force politique de la ville à la fin de la Seconde Guerre mondiale, à un statut confidentiel dans les années 1980. Disons, pour faire simple, qu’il est passé de près de 40 % à moins de 4 %. Par quoi le vide créé par l’effondrement du Parti communiste, bien au-delà d’une simple arithmétique électorale – d’autant que l’on connaît le pouvoir socialement et culturellement structurant du Parti communiste –, a-t-il pu être comblé ?

Par quoi le vide créé par l’effondrement du Parti communiste a-t-il pu être comblé ?

Second cataclysme, plus silencieux encore : lorsque nous écrivions Gouverner Marseille. Enquête sur les mondes politiques marseillais (La Découverte, 2006), nous constations la constance du terreau social dans lequel les partis politiques, au-delà des clivages, recrutaient les notables : professeurs, avocats, médecins. Dans ce terreau se construisaient des carrières de « professionnels » auxquels la politique donnait une chance de promotion sociale. Si ces professionnels sont toujours présents – la carrière politique étant toujours un efficace ascenseur social –, où est le terreau ? Dans Marseille en résistances (La Découverte, 2020), nous soulignions la disparition des élites traditionnelles au profit d’une petite bourgeoisie mercantile qui s’était notamment emparé de la dernière municipalité Gaudin.

Qui sont donc les nouveaux notables de la ville, et de quels intérêts sont-ils les représentants ? Un indice plus qu’une réponse se niche dans la structuration de l’espace marseillais : révolution silencieuse là aussi. Il a succédé à cette ville post-industrielle – qui s’était construite jusque dans son cœur ancien en frontalité de deux mondes, celui des ouvriers au nord et celui des bourgeoisies au sud – une ville fragmentée, composée d’archipels juxtaposés alternant propriété et précarité en vis-à-vis toujours tendus, explosifs parfois, qu’aucune sociologie n’est arrivé jusqu’à présent à décrire de manière minutieuse. Comment cette socio-géographie de la tension entre précarité et propriété se répercute-t-elle sur la carte électorale ? Le vote RN est-il un vote de propriétaires apeurés ? Et le vote Printemps marseillais, un vote de précaires épanouis ?

Le terreau électoral

Magie ou complexité du champ politique, on sait d’expérience qu’il est toujours difficile de faire correspondre des choix politiques et une socio-démographie. Tous les ouvriers ne votaient pas pour les communistes au temps où le Parti communiste était aux yeux de tous le représentant de la classe ouvrière. De même que toutes les bourgeoisies ne votent pas unanimement à droite, même si les partis de droite représentent mieux que d’autres les intérêts des possédants. La relation entre choix électoraux et sociologie ne va pas en se simplifiant, dans la mesure où on peut même avancer que plus le politique se théâtralise, se laisse gouverner par les cérémonies médiatiques, plus il est difficile de comprendre le terreau sociologique dans lequel se forment les opinions. D’autant que ceux qui choisissent de s’exprimer par les urnes sont de moins en moins nombreux.

Mais il faut y aller en finesse. En se complexifiant, le tissu urbain se fragmente et appelle à réviser les approches. On se demande par exemple pourquoi une partie des quartiers populaires, structurés autour du logement social et des anciennes migrations, votent RN ? L’inquiétude est légitime, mais elle suppose d’abord de comprendre qui vote, lorsque des taux d’abstention avoisinent les 85 %, réduisant l’électorat au format d’une société villageoise. La question est donc de savoir d’abord qui est électeur et qui ne l’est pas dans ces quartiers. On sait par exemple que ce sont les électeurs des cités HLM qui sont les principaux abstentionnistes, tandis que les habitants que Gaudin désignait comme ceux des « noyaux villageois » – en qui il se reconnaissait – s’expriment plus volontiers dans les urnes. Ces habitants sont pour l’essentiel des propriétaires, certainement modestes, inquiets, nécessairement, mais propriétaires. Ils sont 31 % dans le 15èmearrondissement, 33 % dans le 14ème, 46 % dans le 13ème ; justement celui que, en 2020, le RN avait arraché à la gauche, aujourd’hui de justesse reconquis, sans pour autant que les suffrages du RN aient baissé.

Si nous admettons que le vote RN est un vote de propriétaires, et que l’abstentionnisme est un acte de locataires démunis, alors pourquoi les habitants du 8ème arrondissement, où les propriétaires sont majoritaires (à 53 %), où les cités et les populations pauvres sont rares, ne votent-t-il pas davantage RN ? La réponse est certainement dans le prix au mètre carré. Une maison de ville s’échangera à plus de 8 000 euros dans le 8ème arrondissement, à 3 500 dans le 13ème ou le 14èmearrondissement. Les propriétaires du 8ème arrondissement sont des gens heureux, entrés, quel que soit le moment de leur achat dans un cercle vertueux de la rente foncière. 23 % d’entre eux vivent des revenus de leur patrimoine, ce qui est exceptionnel. Leurs « quartiers » sont des nucléoles villageois juxtaposés. Les propriétaires des quartiers nord, à l’inverse, sont des propriétaires inquiets, dont le patrimoine est sur un fil, toujours susceptible de ne plus être, justement, un patrimoine. Leurs « villages » sont des bastions encerclés au milieu des cités.

Et les locataires, alors ? Car s’ils votent peu dans les cités, ils votent au contraire dans les quartiers centraux, et plutôt à gauche, très à gauche même. Ils ont été les artisans du Printemps marseillais de 2020 et ont reconduit leur leader en 2026 : Benoît Payan. La différence ? Précaires, souvent issus de l’émigration, les locataires du centre-ville sont aujourd’hui des étudiants. 25 % des habitants du 1er arrondissement qui ont entre 25 et 30 ans font des études longues, sachant que les moins de quarante ans représentent la moitié de la population de l’arrondissement. Cet arrondissement a le plus fort taux de diplômes du supérieur à égalité avec le 8ème arrondissement. Mais dans le 8èm, ils travaillent, gagnent plutôt bien leur vie, là où dans le 1er arrondissement, ils sont précaires : 50 % des locataires y sont en situation de pauvreté.

Contrairement, donc, à la fiction qu’a tissé une grande partie de la presse lors des dernières élections municipales à Marseille, la situation politique marseillaise est assise sur un sol stable. Les machines politiques qui soutiennent les notables sont anciennes, et ont partiellement réoccupé le vide laissé par le seul cataclysme qui a réellement eu lieu : l’effondrement du Parti communiste. Longtemps première force politique de la ville, elle fut écartée du pouvoir par les alliances nouées entre les droites et le Parti socialiste. Partiellement, cependant, car on mesure bien, en particulier dans les votes populaires – par l’abstention mais aussi par la versatilité de l’électorat –, qu’une partie des mondes urbains issus de la crise industrielle que Marseille a traversé dans les cinquante premières années du xxe siècle n’a pas encore trouvé son lieu d’expression politique.

  • 1. Voir Michel Peraldi et Michel Samson, Marseille en résistances. Fin de règnes et luttes urbaines, Paris, La Découverte, 2020.
  • 2. Troisième quartier d’affaires français après La Défense et la Part-Dieu, ndlr.