Vue de Nantes via Canva
Vue de Nantes via Canva

La municipalité nantaise à l’épreuve du narcotrafic

Comment les villes font-elles face aux mutations du trafic de drogues ? Bassem Asseh analyse les marges d’action dont dispose la municipalité nantaise face à un phénomène qui relève à la fois de la sécurité, de la santé publique et des politiques sociales.

Entretien avec Bassem Asseh

En écho au dossier sur les nouveaux territoires des drogues publié dans le numéro de mars de la revue, nous voulions vous interroger sur votre expérience du narcotrafic, en tant qu’ancien élu à la ville de Nantes. Comment abordez-vous cette question au niveau de la municipalité ?

Le narcotrafic est un sujet d’actualité, non pas uniquement du fait des élections municipales, mais parce qu’il est présent au sein des villes depuis des années. Avec la couverture médiatique actuelle, le narcotrafic prend une autre ampleur. Mais c’est un sujet qui a une actualité de terrain, et qui est présent dans l’esprit des habitants et habitantes de la ville de Nantes. Mais pas que, c’est la même situation chez nos voisins à Saint-Nazaire, Rennes ou Angers, ou même dans des villes encore plus petites. Lorsque des reportages sont diffusés à la télévision sur le narcotrafic, on a tout de suite l’impression que cela se passe en bas de chez soi. Si c’est en grande partie faux, il n’en reste pas moins que des points de trafic de drogues se diffusent un peu partout, et ces derniers sont toujours plus lucratifs pour ceux qui les tiennent. Dans une ville comme Nantes, les points de deal se sont fortement développés ces dernières années, en particulier dans les quartiers populaires, ce qui rend encore plus difficile la vie des habitants et habitantes du quartier, qui était déjà loin d’être aisée. Le sujet du narcotrafic est donc très important au regard de la vie des citoyens et citoyennes.

Qu’est-ce qui complique la vie des gens, dans cette situation, du point de vue des riverains ? Est-ce la tension que cela crée du point de vue de l’occupation de l’espace public, les risques de violence, le sentiment d’inquiétude, ou tout ça à la fois ?

Il y a plusieurs dimensions. Le premier élément porte sur la présence des vendeurs de produits illicites dans des points précis, qu’ils occupent, et qu'ils se partagent entre une partie dans l’espace public, vouée à attirer les clients, et une autre dans un espace clos, souvent un hall d’immeuble. La vente se fait à l’intersection des communs et de l’espace public. Cela transforme évidemment négativement le cadre de vie des habitants au quotidien. La question du narcotrafic est souvent abordée à travers le biais d’une lecture politique et partisane, à droite comme à gauche, mais, en réalité, le premier problème qui se pose concerne la santé publique et la qualité de vie. Cela pose un autre problème pour les familles : l’inquiétude des parents à propos du risque de voir leurs enfants pris à leur tour dans les griffes des narcotrafiquants. En résumé, trois problématiques extrêmement complexes se croisent : la santé publique, la qualité de vie liée au sentiment d’insécurité des habitants, et le risque de voir les enfants être impliqués à leur tour dans le narcotrafic. Il y a une réelle fragilité de la puissance publique dans le traitement de ces problèmes.

Qui se livre précisément à ces trafics ?

Cela varie d’une région et même d’une ville à l’autre. À Nantes même, la direction des réseaux a un caractère régional, qui concerne la Loire-Atlantique. Nous n’avons pas vu de réseaux extérieurs à la région venir s’y implanter, bien que, étant une grande ville, elle a tout de suite un caractère lucratif. Concernant la « main-d’œuvre » à proprement parler, la composition est sensiblement la même que sur tout le reste du territoire, avec un système d’intérimaires, qui eux, en revanche, ne sont pas des locaux, et qui sont souvent ceux qui vont se livrer à des échanges de tir. Ils seront plus enclins à le faire précisément parce qu’ils ne sont pas issus des quartiers en question et n’y sont donc pas attachés. C’est une caractéristique des dernières années. Cette violence est notamment due à une généralisation de la concurrence entre ces individus.

Il peut s’agir de toutes sortes de profils : certains sont bénéficiaires de l’Aide Sociale à l’Enfance, ou bien des sans-papiers coincés dans un réseau ; d’autres encore sont des consommateurs de produits stupéfiants tenus par une dette. Dans tous les cas, ce sont des personnes vulnérables, comme on peut d’ailleurs le voir également dans le monde de la prostitution. Cependant, l’appât du gain joue également un rôle : le narcotrafic semble représenter une source facile de revenus. Je peux citer un épisode en particulier d’échanges de tirs à l’automne dernier, survenu dans un secteur du sud de Nantes, dont les auteurs, interpellés par la police, avaient entre 14 et 16 ans. L’extrême jeunesse de cette main-d’œuvre est une autre caractéristique de ces profils.

Que parvenez-vous à mettre en place contre la circulation des produits stupéfiants eux-mêmes, notamment de la cocaïne, dont le trafic connaît une véritable montée en puissance ?

C’est une question centrale, qui est devenue de plus en plus d’actualité ces dernières années. Elle se pose partout, quelle que soit la taille de la ville et son emplacement dans le pays. L’Ouest du pays est davantage concerné depuis les dix voire quinze dernières années. Si, historiquement, les grandes villes étaient particulièrement impactées, cette dynamique touche également aujourd’hui d’autres communes plus petites. Cette situation est due au fait que les produits sont de plus en plus disponibles, ce qui conduit à l’expansion des réseaux de narcotrafiquants, par conséquent à la multiplication des points de deal et à la diminution des prix. Cela leur permet de capter une clientèle qu’ils ne captaient pas auparavant. Je pense en particulier à la question de la cocaïne, dont le prix a été divisé par quatre en dix ans. Cela a pour conséquence que la composition sociale de la clientèle se modifie, et que la consommation augmente sensiblement.

Il importe également de souligner le caractère erroné de l’idée selon laquelle s’il n’y a pas de consommateur, il n’y a pas de vendeur, et inversement. Cette dichotomie est impropre. Il s’agit d’un cercle vicieux, qui s’auto-alimente, et un système qui se tient, ce qui ne veut évidemment pas dire qu’il faut dédouaner les trafiquants ; il faut renforcer l’action sur la question de la demande, donc de l’achat, non seulement dans sa dimension répressive mais surtout du point de vue sanitaire. Cela suppose une approche préventive en termes de santé publique, à l’égard des consommateurs et des individus susceptibles de basculer dans le narcotrafic.

Quelle est votre opinion sur la question de la légalisation ? Cette question divise historiquement la droite, qui plaide traditionnellement pour une approche plus coercitive, et la gauche, qui penche pour une approche régulatrice.

Certains parmi nous sont favorables à la légalisation, d’autres s’y opposent. Il n’y a pas d’unanimité au sein de la majorité municipale sur le sujet. Ceci étant dit, ce sujet ne relève pas des prérogatives d’une municipalité : un réseau impacté par la légalisation dans une ville n’aura qu’à se déplacer dans une autre ayant une approche prohibitive et cela ne fera que déplacer le problème. C’est une question nationale, qui concerne les politiques publiques et donc l’État.

À titre personnel, je reste dubitatif sur la question de la légalisation, car je vois ce problème abordé d’un point de vue surtout militant. Bien que je lise beaucoup de documentation sur le sujet, je n’ai pas encore rencontré une personne qui me présente des modèles existants avec leurs avantages et inconvénients, ce dont j’aurais pourtant besoin pour me forger une opinion. Sur la question de la prévention : une expérimentation a été faite à Nantes, à travers le projet Limits. Il est mis en place en collaboration avec la MILDECA depuis deux ans sur le quartier du Breil, proche du centre-ville, qui n’est pas le plus durement impacté par le narcotrafic, mais où celui-ci est néanmoins implanté.

L’enjeu de ce projet est de faire comprendre aux jeunes qui y participent les conséquences du trafic de drogue, en leur ouvrant des perspectives hors des immeubles où ils habitent pour leur montrer des voies d’évolution et d’insertion professionnelle leur permettant de gagner leur vie sans tomber dans le trafic. Les résultats sont pour l’instant plutôt bons. Nous essayons de faire la preuve par l’exemple au travers des cas, avec une intervention pluridisciplinaire d’équipes diverses, que ce soit des équipes à l’échelle de la ville de Nantes, ou dans des environnements extérieurs.

Ce programme dispose-t-il également de moyens concrets pour inscrire ces jeunes dans de nouveaux horizons, au niveau notamment de l’éducation ou de l’amélioration de la qualité de vie dans les quartiers ? Le manque d’investissements, que l’on voit à l’échelle nationale, ne rend-il pas difficile la mise en place de ces possibilités ?

C’est effectivement une question qui se pose. Mais j’insiste sur l’importance de la représentation que peuvent se faire ces jeunes de leurs perspectives d’avenir, car le premier facteur de leur sentiment d’illégitimité est l’autocensure, lié à un sentiment de rejet de la part de la société, même si l’on a des capacités scolaires et créatives qui permettraient, par exemple, de devenir avocat, menuisier ou architecte. On vit aussi de cette image qu’on a de soi-même et de l’imaginaire dans lequel on se projette.

Un autre élément à prendre en compte en ce qui concerne Nantes est que les quartiers populaires sont situés à l’intérieur de la ville et non dans sa périphérie. Cela concerne donc les moyens économiques de la métropole et de la ville de Nantes, qui sont assez élevés. Par ailleurs, les investissements dans des maisons de santé ou des centres de santé sont effectués en priorité dans les quartiers populaires, qui sont ceux ayant le plus de besoins du fait de la densité importante de la population. Malheureusement la densité des médecins y est moindre, car ils sont peu nombreux à venir s’y installer. Cela nous oblige à inciter au volontarisme à travers ces maisons de santé pour favoriser leur répartition équilibrée. Je pourrais aussi vous donner l’exemple d’équipements culturelles ou des conservatoires installés dans des quartiers populaires. Cela ne signifie pas que tous les problèmes de décrochage potentiel des habitants et des jeunes qui habitent dans les quartiers sont réglés, mais que la métropole fait de grands efforts pour limiter la relégation sociale de ces populations.

Cela s’est également vérifié dans la possibilité qu’a eue la ville de déployer relativement vite la décision ministérielle visant à diviser par deux le nombre d’élèves dans les classes de primaire, car il fallait des moyens financiers conséquents pour adapter les bâtiments scoalires. C’est un signe de la volonté de la ville de Nantes d’investir dans l’avenir de ses enfants. Bien sûr, toutes les villes n’ont pas la chance de disposer des mêmes moyens, même si je peux comprendre qu’on puisse avoir du mal à entendre ce genre de discours lorsqu’on est dans la précarité ou bien en recherche d’emploi et de logement, ou lorsqu’on a le malheur d’avoir un nom qui ne « sonne pas » comme le voudrait le propriétaire ou l’employeur. Je suis conscient de ce problème qui nourrit un sentiment de relégation. Nous travaillons auprès des employeurs, des acteurs immobiliers, mais également en direction de nos propres agents de la municipalité pour que ces discriminations diminuent.

Il y a des choses sur lesquelles les pouvoirs publics ont la main, d’autres où ce n’est pas le cas, mais nous veillons à donner autant que possible aux habitants des moyens d’émancipation, en termes de culture, d’éducation, d’aide à l’orientation scolaire ou à l’orientation après le bac, ou encore dans l’accompagnement à la préparation d’entretiens professionnels. Nous sommes aussi en lien direct avec les entreprises pour les inciter à recruter dans les quartiers populaires, notamment les entreprises nantaises engagées sur la voie de la Responsabilité sociale et environnementale (RSE).

Nous sommes en lien direct avec les entreprises pour les inciter à recruter dans les quartiers populaires.

À propos des usagers de produits stupéfiants, il y a l’image caricaturale des quartiers populaires qui vendent et des quartiers aisés du centre-ville qui achètent. Comment prenez-vous en compte cette question des consommateurs dans le cycle de l’offre et la demande ?

On constate effectivement une consommation de la part des habitants du centre-ville ou des quartiers intermédiaires, qui sont souvent des cadres ou des étudiants, mais je pense qu’il n’y a aucune catégorie sociale qui ne soit pas impactée par la question du narcotrafic. Un de nos avantages concernant ce sujet réside dans nos capacités hospitalières. En effet, l’hôpital public dispose à Nantes d’un peu plus de moyens qu’ailleurs, pour traiter entre autres le problème de l’addiction, même si ça n’est certainement pas suffisant.

Un dernier point lié au narcotrafic est l’insécurité qu’il génère. La gauche a historiquement eu du mal à aborder cette question. Pensez-vous qu’elle devrait davantage s’en saisir ?

Je pense qu’elle a tout intérêt à le faire. C’est un problème qu’il faut mettre sur la table pour espérer y trouver des réponses, et ne pas mettre de côté, au prétexte qu’on aurait honte d’évoquer un sujet avec lequel des citoyens ne sont pas à l’aise. C’est le rôle de la démocratie d’aborder franchement toutes les problématiques qui se posent à la société. Faire comme si ce problème n’existait pas, et le reléguer à d’autres formations politiques situées à droite est une erreur et une insulte à la démocratie. Tous les sujets doivent être traités par la gauche.

Un argument que je trouve insuffisant consiste à dire que les usagers de ces substances ne sont pas dans un rapport d’addiction, mais uniquement récréatif. Ces produits restent addictogènes à un degré pour certains très élevé. On ne peut pas retirer les publicités pour les produits alcoolisés dans l’espace public et adopter une conduite différente à l’égard des drogues. Si on veut que nos citoyens se sentent libres, on ne peut pas ignorer ce facteur. Je peux vous assurer, pour êtes régulièrement en contact avec les habitants des immeubles des quartiers populaires touchés par le narcotrafic, qu’ils ont besoin que nous abordions ce problème sous tous ses aspects et que, collectivement, nous le réglions.

Propos recueillis le 29 janvier 2026 par Jean-Maxence Granier