Portrait d'Anne-Lorraine Bujon, revue Esprit, 2018.
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Prendre le relais

Le caractère d’Esprit tient à sa personnalité collective, dans l’intérêt partagé pour une forme de pensée en commun.

Difficile en effet, comme l’écrit Olivier Mongin, d’imaginer moment plus étrange pour évoquer avec nos lecteurs les changements d’organisation qui occupent Esprit depuis quelques mois. Plongés, avec la propagation mondiale de l’épidémie de coronavirus, dans une réalité nouvelle et imprévue, dont il est impossible de prendre encore la pleine mesure – existentielle, sociale, économique et politique – nous voici à présent physiquement isolés, chacun chez soi, virtuellement reliés par écrans et claviers interposés.

Tous les directeurs d’Esprit ont rappelé l’importance de l’événement pour cette revue, dont le projet est toujours resté, dans les mots d’Albert Béguin lorsqu’il est appelé à continuer en 1950 l’aventure engagée par Emmanuel Mounier, «l’invention de mois en mois d’une réponse neuve à l’événement neuf». Le brouillage de nos repères et le sentiment de désorientation qui résulte de « l’événement neuf » ces jours-ci sont si flagrants, qu’il nous faudra à l’évidence mobiliser toutes les ressources imaginables, de la pensée comme de l’expérience, pour essayer d’en appréhender quelque peu le sens.

Dans ces circonstances, notre revue se doit de répondre une nouvelle fois à l’appel, précisément parce qu’elle a su par le passé se réinventer à plusieurs reprises, assurant la relève des générations dans la fidélité à un certain nombre de valeurs et d’aspirations, mais aussi à une méthode de travail et à un style d’intervention. Il ne s’agit pas pour Esprit aujourd’hui de prendre un nouveau départ, encore moins d’entreprendre une rupture, mais plutôt de confirmer un mouvement amorcé il y a quatre ans, lorsqu’une petite équipe soudée autour d’Antoine Garapon et Jean-Louis Schlegel s’est attelée, à la demande d’Olivier Mongin, à la redéfinition de ses orientations de travail et de son identité, dans un environnement intellectuel, mais aussi économique et technique, profondément transformé.

Arrivée à la revue à ce moment charnière, un quart de siècle après l’avoir fréquentée dans mes années d’études grâce à Marc-Olivier Padis – je garde le souvenir très vif d’y avoir découvert la pensée limpide de Pierre Hassner et celle d’Olivier Roy – j’ai ressenti alors combien le caractère d’Esprit tenait à sa personnalité collective, non pas dans un esprit de chapelle et encore moins de parti, mais plutôt dans l’intérêt partagé pour une forme de pensée en commun. Une pensée qui n’exclut ni les débats ni les désaccords, bien au contraire, mais fait le pari du respect mutuel et du pluralisme.

Nous étions en 2015 dans une autre urgence, celle des attentats terroristes, et la question de la violence et du mal se reposait avec force, invitant à renouveler nos cadres de pensée. Tandis que Jonathan Chalier et moi prenions nos marques, les premiers numéros qui ont suivi, conçus très vite grâce à l’implication des membres du conseil de rédaction – ­Violences sans fin, Les religions dans l’arène publique, puis Colères – témoignaient je crois de l’accord trouvé spontanément pour se saisir à nouveaux frais de questions anciennes, permanentes, de la revue, mais exigeant sans cesse des «réponses neuves». Comme si, pour donner raison encore à Albert Béguin, «Esprit était devenu une personne, faite de la tension des personnes vivantes qui s’y trouvent associées».

Les événements et les numéros qui se sont succédé depuis lors ont prolongé ces intuitions. Nous nous accordons sur le sentiment d’une fin de cycle, le constat d’un épuisement historique, sans que les échecs de la mondialisation libérale, patents depuis 2008 au moins, ne parviennent à nous faire entrer dans un cycle différent. Trop d’inégalités et trop de déprédations de la nature ; une concentration de pouvoir aux mains de grandes entreprises que les États démocratiques ont laissé se développer comme des puissances concurrentes, tandis que de nombreux régimes autoritaires manient parfaitement l’alliance entre capitalisme et politiques sécuritaires ; une fuite en avant dans des systèmes techniques qui entretiennent l’illusion d’un monde fluide, sans frictions.

Dans le même temps, les discours de résistance à l’idéologie néo­libérale manquent souvent leur cible, en ayant recours à des grilles de lecture en partie obsolètes – à quand une compréhension renouvelée du travail ? – et en se trompant trop souvent sur les formes de l’aliénation contemporaine, que l’épidémie aujourd’hui met à nu : le besoin de sécurité et de confort, le refus de faire une place à la souffrance et à la mort ; la crispation identitaire et le besoin de se replier dans une tribu ; un langage des chiffres qui escamote la profondeur des relations et des conflits, qui ne dit pas le réel et nie l’importance du jugement. Nombre de ces discours conduisent à désigner des ennemis faciles ou des boucs émissaires, laissant libre cours au ressentiment et à la violence. Nombre de ces discours encore manquent terriblement de perspective globale, de réflexion sur ce qui se passe en Amérique du Sud, en Chine, en Inde et ailleurs.

Dans cet effort pour retrouver le monde, quel peut être le rôle d’une revue comme Esprit ? Il lui faut aujourd’hui s’insérer dans un espace public dont les coordonnées ont changé : l’information, l’échange ­d’arguments, le débat, pour autant qu’il soit encore possible, se sont déplacés sur les réseaux sociaux, pour le meilleur et pour le pire. Le plan de transformation numérique auquel s’est attelée la nouvelle rédaction, renforcée depuis octobre 2017 par l’arrivée d’Édouard Chignardet comme responsable de la communication, n’était donc pas une simple affaire de tuyaux : l’enjeu pour Esprit est de continuer à proposer une « ligne de réflexion », comme elle l’a toujours fait, mais dans des formes plus actuelles, adaptées à de nouveaux usages de lecture et d’écriture. Désormais, la plateforme numérique existe à côté et en complément des numéros mensuels. Elle permet de diffuser ces derniers dans leur intégralité, mais aussi de parcourir le fonds d’archives depuis 1932, et de faire dialoguer les textes les plus significatifs d’hier avec les remous du présent.

À présent que cette relance de la revue est engagée, et que l’adhésion de nouveaux abonnés vient conforter ces choix et consolider notre assise économique, nous pouvons songer aux prochaines étapes. ­L’assemblée générale des actionnaires d’Esprit a bien voulu, sur la proposition d’Olivier Mongin, me confier la direction de la revue. Un conseil de surveillance a également été nommé, présidé par Fabrice Demarigny, qui veillera à préserver l’indépendance financière de l’entreprise Esprit. Il travaille déjà à un nouveau projet d’actionnariat qui permettra d’associer les amis et auteurs qui le souhaitent à sa gouvernance. L’équipe de permanents va également s’agrandir, avec l’arrivée d’Anne Dujin, dont nos lecteurs commencent à reconnaître la plume, comme rédactrice en chef. Ce numéro d’avril est enfin l’occasion d’accueillir un nouveau comité de rédaction, rajeuni, féminisé et renouvelé, pour nous aider à penser les numéros à venir.

Fidélité et imagination : le passage de relais qui a lieu aujourd’hui reconduit d’autres chapitres de notre histoire. Esprit continue d’affirmer ce qui a toujours fait son identité intellectuelle et politique, le rôle de la raison critique et l’importance de la personne, de sa liberté et de sa dignité, dans le cadre d’une société de droit, ouverte et démocratique. Mais elle entend revenir aussi à des modes d’expression plus narratifs, plus sensibles, à un effort patient de lecture, d’invention et de transformation du réel. Nous voulons renouveler le pari des perspectives croisées de la philosophie, des sciences humaines et sociales, de la littérature et du cinéma, de la réflexion et du récit, pour comprendre le monde qui vient. Et nous sommes heureux de pouvoir le faire, aujourd’hui comme hier, avec et pour nos lecteurs.

Anne-Lorraine Bujon,
12 mars 2020

Anne-Lorraine Bujon

Directrice de la rédaction de la revue Esprit. Ancienne élève de l’École normale supérieure, agrégée d’anglais, elle a étudié puis enseigné la littérature américaine, avant de se spécialiser dans l’animation du débat d’idées. Également chercheur associé à l’Ifri, elle s’intéresse en particulier aux questions d’histoire politique et culturelle des États-Unis.…

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Peut-on sortir de diagnostics rapides et univoques dès lors qu'il est question de populisme ? Si le mot est partout, sa définition et les jugements qu'il invite sont rarement mis en débat. En s'appliquant à redonner au populisme une profondeur historique, culturelle et théorique, ce dossier, coordonné par Arthur Borriello et Anton Jaëger, demande ce que ce phénomène révèle des dysfonctionnements de la démocratie. À lire aussi dans ce numéro : Notre-Dame dans la littérature, le rapport entre langage et vérité et les voyages d’Albert Camus.