Esprit et la guerre d’Espagne

La guerre civile espagnole fut, pour la revue Esprit, l’une des premières épreuves du politique dans sa dimension la plus tragique. Dès 1936, Emmanuel Mounier et ses proches s’engagèrent aux côtés de leurs correspondants espagnols, confrontés aux violences et aux fractures idéologiques du conflit.


La guerre civile espagnole (1936-1939) a été l’une des premières confrontations de la revue avec la question du politique dans sa dimension la plus tragique. Fondée en 1932 par Emmanuel Mounier, la revue Esprit n’a que quatre années d’existence lors du coup d’État des nationalistes du 17 juillet 1936 et, dès octobre 1936, Mounier se fait l’écho de ce qui se joue de l’autre côté des Pyrénées.

Dialoguant avec José Bergamín, philosophe, fondateur de la revue Cruz y Raya, proche d’Esprit, les deux hommes se trouvent pris dans le drame espagnol, avec d’un côté, le catholicisme traditionnel, lié aux forces les plus conservatistes et au pouvoir de l’argent, et de l’autre, la prégnance à côté de la République de la Fédération anarchiste ibérique (FAI), et de la pénétration politique et militaire des communistes pilotés par l’URSS de Staline. En octobre 1936, Mounier écrit Espagne, signe de contradiction.

Menant une véritable croisade, les rebelles massacrent sans compter tous ceux qui s’apparentent de près ou de loin aux « rouges ». En face, dans une haine de l’Église – dont Bergamín écrira qu’« ayant accumulé des richesses formidables, elle est devenue elle-même un des plus redoutables oppresseurs des travailleurs. Elle a cessé de servir Dieu » –, l’Espagne compte 50 % d’analphabètes huit millions de pauvres sur une population de vingt-quatre millions d’habitants. Nulle surprise à voir ce peuple se ruer en premier lieu sur les églises, brûlant nombre d’entre elles, assassinant plus de huit mille prêtres et religieux.

Pour Mounier, la chose devient claire très tôt. « Il s’agit de nous éloigner de tous les simplismes et de nous faire aimer la vérité plus que nos passions. » Bientôt rejoint par Jacques Maritain, François Mauriac et Georges Bernanos avec son Grand cimetière sous la lune – dont Esprit fera une longue recension dans le numéro de juin 1938 –, Mounier s’engage définitivement aux côtés des Républicains lors du bombardement de Guernica. Quand la droite française se rallie à la thèse d’un complot fomenté par l’extrême gauche qui aurait allumé le feu, cette fois, Esprit et ses nombreux correspondants en Espagne sont sans appel. Guernica, berceau du catholicisme basque, a été attaqué par les avions nazis, au nom d’une religion d’État promue par Franco et ses satrapes.

Esprit, tout au long de la guerre civile, apportera son soutien spirituel et politique à ceux qui luttent face à ceux qui se réclament d’une « guerre sainte ». Quand le gouvernement français renoncera à livrer des armes aux Républicains, Mounier s’associera aux intellectuels espagnols, réclamant « justice pour le peuple espagnol, sauvagement écrasé et combattu. Ce n’est pas seulement lui donner raison dans son combat, mais de lui donner les armes pour se défendre face à la barbarie. »

Les positions de la revue seront jusqu’à aujourd’hui celles d’une lutte insatiable contre le mensonge. L’amitié qui liera Mounier à Bergamín en sera le signe1.

  • 1. Voir Yves Roullière (sous la dir. de), « Emmanuel Mounier et la Guerre d’Espagne », Cahiers Emmanuel Mounier, no 3, 2016-2017, p. 7-91.