Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

  11.01.2015, Paris, Place de la République ©Nikleitz 2015
11.01.2015, Paris, Place de la République ©Nikleitz 2015
Dans le même numéro

La violence mondialisée

janvier 2016

La violence des terroristes est à la fois produite par la mondialisation et destructrice du monde. Avec elle, les frontières ne dessinent plus des territoires, mais séparent des personnes. Tout comme l’économie globale, le terrorisme déterritorialisé nous oblige à repenser le lien politique.

Les attentats du 13 novembre 2015 nous ont confrontés à une nouvelle forme de violence. Contrairement à la violence classique, celle-ci ne peut s’interpréter uniquement comme un moyen poursuivant un objectif politique. Y entrent d’autres aspects qui l’apparentent à un type de violence qualifiée par certains de moderniste1 ou d’extrême2 où la destruction semble être une fin en soi. Cette dimension n’est certes pas nouvelle pour ceux qui voient dans la violence un phénomène originaire comme René Girard3 ou Wolfgang Sofsky4, ou qui réfléchissent sur la cruauté comme Marcel Hénaff5. Mais ces lectures de la violence destructrice manquent ce qui fait peut-être la nouveauté de ce qui nous arrive, à savoir son rapport à la mondialisation. Celle-ci brouille toutes les catégories antérieures en donnant à la violence une dimension hybride – à la fois locale et globale, archaïque et postmoderne, délinquante et sacrée, individualiste et politique, psychologique et eschatologique.

Une violence hybride

Ces attentats ont certes été revendiqués par Daech mais le contexte géopolitique moyen-oriental n’explique pas tout : entre aussi dans cette violence une composante personnelle mieux expliquée par la criminologie de nos démocraties laïcisées et individualistes que par la géopolitique. Les planificateurs de cette violence ont une stratégie claire mais cela semble beaucoup moins être le cas de ceux qui l’exécutent et dont l’action répond à d’autres motifs. La violence terroriste est hybride, en s’inscrivant dans une stratégie visant à frapper notre pays tout entier mais en s’inscrivant aussi dans un parcours délinquant qui semble beaucoup plus éloigné de la politique. C’est le propre du terrorisme de novembre 2015 de combiner deux formes de violence, instrumentale et extrême, classique et moderniste.

La fureur d’un « individu déchaîné »

Les attentats du 13 novembre, qui ont perpétré des massacres aveugles (et qui se distinguent en cela de ceux de janvier qui ont davantage sélectionné leurs cibles), montrent une certaine parenté avec les massacres qui se multiplient aux États-Unis et ailleurs6. Là, un tueur prépare minutieusement son acte, le revendique parfois sur une vidéo et débarque sur un campus, dans un conseil municipal, une école, une entreprise, un temple protestant, pour y tuer le plus de monde possible. Il y a bien un message qui a parfois un contenu politique mais qui cache aussi une immense frustration, un ressentiment, une humiliation professionnelle7 ou de toute autre nature. Fantasmes personnels, pathologie mentale et malaise d’époque sont emportés dans une même décharge pulsionnelle meurtrière.

Ce qu’ont en commun l’attentat et le massacre isolé, c’est de réaliser le fantasme archaïque d’un pouvoir absolu sur l’autre et sur le monde, d’une liberté inhumaine, à laquelle on ne peut pas survivre. Ces tueries sont propres à nos sociétés contemporaines individualistes. Elles offrent le spectacle d’un individu se livrant à une fureur « sacrée », qui n’est référée à aucune pensée instrumentale calculatrice ou stratégique.

Dans les motivations des djihadistes meurtriers, Farhad Khosrokhavar relève

l’appel des sirènes de la violence sacrée. Pour un esprit tourmenté, l’islamisme radical permet une inversion de rôle : le jeune a été condamné à des peines de prison, on l’a jugé ; désormais, c’est lui qui condamne sans appel cette société, qui assume le rôle de juge en tant que chevalier de la foi en guerre contre les impies8.

La colère sanguinaire et ultime du terroriste et le tueur de masse retournent le stigmate dans une scène apocalyptique, empreinte de millénarisme en ce qui concerne les djihadistes. Tous les analystes sont frappés par la dimension eschatologique de cette violence (qui semble inversement proportionnelle à sa disparition dans nos sociétés laïcisées). La violence terroriste mélange individualisation et désindividualisation puisque le djihadiste se fond dans une communauté imaginaire globale en même temps qu’il venge son humiliation individuelle.

Une communauté rêvée

Le discours djihadiste met tous ses espoirs dans une « néo-umma », c’est-à-dire une communauté à la fois archaïque et virtuelle, une sorte de société civile harmonieuse étendue à l’ensemble de la terre9. Cette communauté utopique contourne la question politique, qui est celle de la pluralité. Les djihadistes ne défendent ainsi aucun projet de société et se referment sur une petite communauté de frères – la « communauté sauvée » –, ce qui les amène à négliger la communauté réelle. Le terrorisme s’alimente d’une communauté rêvée, d’un réseau de frères et de sœurs où chaque adepte peut se sentir du côté des gagnants.

L’opposition marquée entre deux formes de violence, qu’accusait la frontière, se convertit en un dangereux continuum entre violence sociale de droit commun et violence politique, auquel il faudrait ajouter les tueries de masse qui forment une catégorie autonome. Ces attentats peuvent être l’œuvre de jeunes filles qui ne sont jamais allées en Syrie comme de délinquants aguerris formés là-bas, par des convertis de fraîche date ou par des membres de la communauté arabo-musulmane, par des quasi-analphabètes ou des diplômés.

Une violence coproduite par l’Occident et la mondialisation

Le djihadisme est une coproduction de l’Occident et de la mondialisation. Il est un produit de synthèse, aussi étranger au monde musulman qu’à l’Europe, le fruit d’une « modernisation perverse », bricolée à partir de deux matériaux, la culture islamique et le radicalisme politique d’extrême gauche. L’islam est transformé par des radicaux qui prétendent retourner à son essence originelle, mais en lui plaquant une rationalité de calcul des moyens et des fins typiquement occidentale. Le djihadisme manifeste une mentalité qui a retourné la modernité contre elle-même – mais en se l’appropriant au passage – plutôt qu’une agression de l’Occident par son « autre ». D’ailleurs, l’islam n’est plus en Europe une religion externe, contrairement à la perception dans les pays européens10. « Il ne s’agit pas, renchérit Khosrokhavar, d’un affrontement entre l’Occident et l’islam, mais d’une reconstruction de l’un et de l’autre par un imaginaire travaillé par la mondialisation11. » On a insisté sur l’influence des jeux vidéo, et plus généralement sur le rôle qu’ont joué la culture de la violence nord-américaine ainsi que la culture managériale, le leadership et l’efficacité mise au service de la violence.

Déterritorialisation et hétérogénéité des espaces politiques

La comparaison des attentats terroristes de 2015 avec la révolte des banlieues de 2005 (qui ont tous les deux motivé l’instauration de l’état d’urgence) montre bien la différence entre deux types de violences : dans celle-ci, les violences sont dirigées essentiellement contre des édifices publics et les forces de l’ordre ; il y a des pillages mais les attaques contre les personnes sont peu nombreuses, voire inexistantes, et les cibles sont principalement symboliques. Les émeutiers expriment leur colère au soutien de revendications politiques à l’égard de l’État en dénonçant les préjugés racistes, la relégation dans des quartiers sans avenir et plus généralement l’exclusion sociale dont ils sont victimes. Ces objectifs sont d’ailleurs soutenus par des partis politiques et font l’objet d’un débat à l’intérieur de la société française.

Les auteurs des attentats terroristes n’ont rien à voir avec les jeunes qui ont participé aux révoltes de 2005, même si leur passage à l’acte trouve ses racines dans des causes identiques, parce que là, la violence n’est plus dirigée contre des symboles de l’autorité mais vers des personnes physiques qui sont immédiatement tuées. Le terrorisme n’invoque pas la situation française qui paraît être une cause de cette violence : il ne dénonce pas la stigmatisation ou des discriminations sur le sol européen mais de manière très générale les humiliations faites aux musulmans du monde entier. Le djihad se situe sur un autre plan qui est la guerre sainte (d’où l’entrechoc entre une visée millénariste et un temps post-historique). Le conflit est transposé dans un autre espace/temps (le Moyen-Orient, Daech, le millénarisme) qui fait disjoncter la relation politique. Il n’y a plus de fronts dans l’espace, pas plus que de perception unique du temps : nos sociétés sont dans l’histoire ; les djihadistes sont dans l’apocalypse millénariste. Sur le terrain, Daech est le fruit monstrueux d’une secte millénariste et de membres déchus de l’État irakien. Alors que, dans le cas des révoltes, la violence est une manière de faire de la politique par d’autres moyens, dans le terrorisme, la relation politique est rompue.

L’impossibilité de partager un combat commun

À la différence de leurs prédécesseurs du xxe siècle, les terroristes djihadistes ne se présentent pas comme des « résistants », ni comme des rebelles, mais plutôt comme des soldats d’une armée divine, plus martyrs que militaires, qui portent une guerre de très loin. À la différence des martyrs chrétiens, ils ne sont pas persécutés, mais se sacrifient eux-mêmes en souillant la noblesse du sacrifice.

Comme la violence n’est plus instrumentale, elle ne peut plus être soutenue par des gens qui en réprouvent les méthodes mais en approuvent les motifs comme ce fut le cas depuis le xixe siècle (songeons à Albert Sorel) jusqu’aux guerres d’indépendance, à commencer par la violence du Fln pendant la guerre d’Algérie.

Daech veut agrandir ses frontières et conquérir des territoires, ce qui est la motivation la plus ancienne et la plus classique de toute organisation politique, mais la violence du djihadiste est radicale en ce que son suicide met fin d’emblée à toute perspective de négociation ou de justice. Cette radicalité prétend repartager le monde, non pas selon les territoires, mais par une frontière effrayante et impitoyable entre nous et les autres, les purs et les mécréants. La démocratie est au contraire fondée sur la pluralité et ne prend son sens que par rapport à un territoire, qu’il soit celui d’une cité ou d’une nation. La violence terroriste est peut-être dans ce sens-là une réaction à l’angoisse de la disparition des frontières.

Violence et brouillage des frontières

Pour Charles Tilly, la violence s’accroît et devient plus saillante dans les situations où surgit une incertitude sur les frontières12 ; sur toute frontière, qu’elle soit géographique ou qu’elle assigne à chacun des rôles et des droits définis dans l’ordre domestique, économique ou politique.

Quand celles-ci sont fermement établies et intériorisées, les rapports demeurent pacifiques ; quand elles sont transgressées ou, pire encore, incertaines et illégitimes, alors la violence trouve un terrain d’élection13.

La mondialisation bouleverse les frontières dans le sens géographique, mais elle brouille aussi les délimitations entre les secteurs politique, juridique, économique, théologique. La violence est indirectement le résultat de ce brouillage, comme on le voit avec cet entrechoc du théologique et du politique et l’attaque contre les mœurs. Il faut traiter en même temps la dimension religieuse, sociale, politique, militaire, internationale, interne : nous n’avons pas le choix, c’est la morphologie propre de la mondialisation qui le commande.

Le risque d’une désincorporation politique

L’effondrement de la scène politique dont témoigne le terrorisme global doit être compris en relation avec une autre transformation, aussi rapide et aussi perturbante : celle du territoire ; non pas comme réalité physique bien sûr, ni même comme unité géopolitique, qui demeurent, mais comme signifiant politique14. La déterritorialisation n’est pas une disparition du territoire mais une recomposition du rapport au monde. Elle ne nous libère pas des territoires mais exige de penser différemment le rapport nécessaire au territoire.

Ce terrorisme mondialisé change la valeur de l’espace ; il nous propulse dans une nouvelle dimension : son action n’a plus pour lieu le territoire national mais le monde, plus pour référence le monde terrestre mais le sacré ; son temps n’est plus la durée d’une vie, ni même la succession des générations, mais l’éternité ; son interlocuteur n’est plus le pouvoir mais l’autorité des institutions ; son objectif n’est plus un bien matériel mais la destruction d’un mode de vie mondialisé où tout le monde se mélange (comme en témoigne l’origine des victimes du 13 novembre).

Ce mélange peut être vécu comme proprement vertigineux. Du point de vue des « populations accueillantes », l’immigration constitue donc un sérieux défi politique en ce qu’on lui demande de redéfinir le périmètre de la communauté politique en termes réels et non pas seulement formels. Mais cette menace identitaire est également perçue parmi les populations accueillies. L’immigration introduit une nouvelle perception de soi pour les immigrés et déclenche, pour une infime minorité, une réaction violente. En témoigne cet aveu d’un djihadiste :

C’est vrai j’ai arrêté mes études. Mais c’est un choix, un suicide volontaire. J’ai été un élève plutôt brillant. Lorsque j’ai compris que le mode de vie que me proposait le système social français ou européen et occidental cherchait à me déposséder de mon identité musulmane, de me désintégrer pour me faire adhérer aux valeurs dites nouvelles, j’ai senti que j’étais en danger dans ma personnalité15.

On aurait tort de croire que le djihadisme européen ne s’explique que par l’exclusion sociale : il s’agit d’une réaction plus profonde. Plusieurs djihadistes, comme Khaled Kelkal, sont devenus tels parce qu’ils réussissaient, ce qui accusait le malaise identitaire.

Quand le désir d’intégration va jusqu’à l’aspiration à faire corps avec le groupe, dominant et majoritaire, le moindre rejet peut engendrer un ressentiment intense et susciter, en retour, une haine profonde16.

Le problème se situe bien au plan de l’incorporation politique. Cette menace n’est pas uniquement hypothétique : un certain nombre de djihadistes en ont fait l’expérience en menant une première partie de leur existence en succombant aux « perversions » (drogue, sexualité libre, alcool) qu’ils attribuent à l’Occident17. Le retour, voire la conversion, à un islam radical tente précisément de racheter cette vie dissolue mais certains en conserveront un fort sentiment de culpabilité.

Le territoire ne fait plus monde commun, le monde commun n’a plus de territoire

La mondialisation ne doit pas être réduite à une réalité économique ou technologique : c’est une nouvelle manière d’habiter le monde. Celle-ci a pour effet de juxtaposer, de fragmenter, notamment les populations. Le parcage des jeunes dans les banlieues de nos cités est un effet de la mondialisation qui prend la forme d’une proximité obligée (« vivre ensemble dans un monde plein », dirait Zygmunt Bauman) et des possibilités infinies de s’y dérober qui fonde ce rapport mondialisé.

Dans le modèle d’où nous sortons, la coexistence résulte entre autres d’un territoire, entendu comme espace signifiant et actif engendrant non seulement des droits, mais aussi des identités, suscitant un certain type d’identification. Or ces identifications sont mises à mal par le terrorisme dont le propre est de rendre le monde incertain et de provoquer le doute sur les personnes et les objets. D’où la disparition de la confiance primaire pourrait-on dire, commune à toutes les formes de terrorisme. Les affaires de terrorisme déterritorialisé précipitent une transformation profonde des identifications. Le terrorisme met à l’épreuve

les conditions politiques de la coexistence, en tant qu’il procède à l’explicitation, pour reprendre l’expression de Peter Sloterdijk, du lien politique fondamental, primaire et a priori qui lie les participants à la communauté politique et auquel prémodernes et modernes ont donné le nom d’amitié politique ou de concorde18.

Le territoire ne produit plus d’espace d’action commun : il en est réduit à un espace de risque, à un théâtre de possibles attentats, qui tend à rabaisser ses ressortissants au simple statut de créanciers de protection physique.

Crise du territoire et crise de la représentation se renforcent l’une l’autre. Même la réalité des faits ne fait plus fonction tierce. Les jeunes tentés par le terrorisme sont en proie à un complotisme ravageur19. L’une des jeunes filles, âgée de 16 ans, convertie, s’apprêtant à commettre un attentat dans une synagogue, est convaincue que ce n’est pas Merah qui a tué des enfants juifs mais le Mossad20 ! On pense à la réflexion d’Hannah Arendt sur ce qu’elle appelle la préférence pour un monde fictif :

Le sujet idéal du règne totalitaire n’est ni le nazi convaincu, ni le communiste convaincu, mais l’homme pour qui la distinction entre fait et fiction (id est la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (id est les normes de la pensée) n’existent plus21.

Le travail de représentation se montre ainsi solidaire d’une représentation correcte de la réalité, d’un respect pour le langage, l’institution des institutions.

La frontière passe désormais entre les personnes

La carte juridique, c’est-à-dire le territoire du droit, change : en même temps que la mondialisation étire l’application de certains droits, voire prétend leur reconnaître une valeur universelle, déliée de toute référence à un territoire, cette nouvelle forme de violence morcelle insidieusement le territoire, le « désuniversalise » en rendant plus acceptable une différence de traitement entre les personnes. Non seulement le terrorisme bouscule les frontières mais il leur donne une nouvelle consistance, qui n’est plus matérielle. La frontière n’est plus entre des territoires mais entre des gens qui bougent sans cesse. Elle se trouve désormais entre moi et mon voisin de métro qui peut être suspecté.

Une nouvelle forme de pouvoir

Les simulacres de jugement, les mises en scène macabres d’exécution, les actes de génocide contre des communautés petites ou oubliées (songeons aux Yazidis) sont moins destinées à faire plier qu’à impressionner. Les destructions de monuments anciens, la vente de jeunes filles par Boko Haram : tout cela n’a pas de fonction instrumentale mais cherche plutôt à prendre le pouvoir sur les esprits déshabitués à la violence en frappant leur imagination. Et ils transforment les médias en collaborateurs passifs de cette prise de pouvoir.

À la différence du révolutionnaire ou du résistant, le terroriste mondialisé tue pour tuer, sans que l’on puisse en voir la finalité. Si la violence terroriste n’est pas instrumentale, elle tend à devenir une force sociale dotée d’une capacité structurante de la réalité22. Nous constatons tous les jours dans notre nouvelle vie après le 13 novembre à quel point la sécurité est un réorganisateur spatial. La violence terroriste doit être comprise comme une forme effrayante et archaïque de pouvoir, d’un pouvoir qui n’a pas véritablement de titulaire, d’un pouvoir qui résulte d’une forme au sens où l’entendait Michel Foucault.

La violence terroriste n’est pas une continuation de la politique par d’autres moyens parce qu’elle n’est pas un moyen mais une force destructrice qui, par ce fait, réorganise la politique sur un axe différent : celui de la peur et de la demande de sécurité. L’irruption de cette forme de pouvoir autonome, qui ne communique plus avec la politique et qui bouscule l’archè culturel d’un peuple, promeut la sécurité comme la seule politique possible dans les démocraties. Cette violence archaïque (par sa cruauté, sa soudaineté et son imprévisibilité), qui n’est pas traitable politiquement, suscite sur sa cible un réflexe qui, si l’on n’y prend pas garde, peut se montrer tout aussi archaïque en transformant la communauté politique en grand syndicat des vivants contre la mort et en réduisant la politique à la seule protection physique de la vie.

La violence mondialisée transforme ainsi tout pouvoir institué en une sorte de « pouvoir-contre », prêt à s’accorder à lui-même toutes les facilités pour contenir et prévenir une violence qu’il ne peut pas traiter. Un pouvoir-contre et non un contre-pouvoir, car si ce dernier est dans un rapport dialectique avec le pouvoir, la nouveauté du terrorisme mondialisé est de confronter l’État à une force hétérogène, sur laquelle il n’a pas beaucoup de prises. Hegel avait déjà noté à propos de la Terreur de la Révolution française que cette forme de violence n’est ni moderne, ni archaïque, qu’elle n’est contrôlée ni par les mœurs, ni par la politique, qu’elle ne peut entrer dans un rapport dialectique.

Alors que la politique a en commun avec la dialectique de dépasser la pluralité en emmenant les éléments contradictoires vers l’unité, elle est bloquée devant ce pouvoir avec lequel aucune réciprocité ni aucune négociation ne sont envisageables. C’est la raison pour laquelle l’État se voit réduit à élaborer des stratégies. La logique de la stratégie, dit Foucault, c’est « d’établir des connexions possibles entre des termes disparates et qui restent disparates23 ». Il parlait de l’économie : en ce qui concerne le terrorisme, la stratégie de l’État ne vise plus des connexions mais au contraire une étanchéité maximale. Mais ce qu’ont en commun l’économie globale et le terrorisme déterritorialisé, c’est de dessiner une nouvelle configuration de l’État d’autant plus défensive qu’il n’a pas de prise sur ces forces économiques ni sur cette violence déterritorialisée. Ces nouvelles formes de pouvoir, circulantes, insaisissables, diffuses, sans véritable titulaire que sont l’économie ou le terrorisme condamnent le pouvoir et les peuples à une rage impuissante.

*

La violence destructrice du terrorisme mondialisé est d’autant plus angoissante qu’elle montre l’ambiguïté de l’ouverture de notre monde, pire : un possible retournement de la mondialisation en son contraire. Les réseaux sociaux offrent une opportunité extraordinaire de rapprochement mais peuvent aussi générer une haine meurtrière et faire flamber l’auto-radicalisation. Nos systèmes libéraux ont donné des droits à tous sans toujours se soucier de leur donner les moyens de les honorer, et nous mesurons les risques que génère une nationalité superficielle qui n’a pas su créer un sentiment d’obligation, de loyauté vis-à-vis de l’État. Nous avons goûté à la liberté d’expression qui s’est abondamment moquée du pouvoir mais nous nous rendons compte que nous avons également besoin de symbolique dans nos démocraties.

La violence terroriste révèle la part tragique de la modernité dont la vulnérabilité vient autant d’une attaque externe par ceux qui revendiquent un retour à une forme archaïque de pouvoir, que d’une interprétation paresseuse de ses principes qui se retournent contre elle. Cette violence montre son lien profond avec la frontière ; elle dit en creux que l’homme vit d’autant plus paisiblement qu’il est dans des frontières géographiques, symboliques et épistémologiques sûres. Une victoire du conservatisme ? Non, l’injonction de réinventer le lien politique dans un contexte mondialisé.

  • 1.

    Consuelo Corradi, « Violence, identité et pouvoir. Pour une sociologie de la violence dans le contexte de la modernité », Socio-logos, no 4, 2009 (http://socio-logos.revues.org/2296).

  • 2.

    Étienne Balibar, Violence et civilité. Wellek Library Lectures et autres essais de philosophie politique, Paris, Galilée, 2010, p. 14.

  • 3.

    René Girard, la Violence et le sacré, Paris, Fayard/Pluriel, 2011.

  • 4.

    Wolfgang Sofsky, Traité de la violence, trad. de l’allemand par Bernard Lortholary, Paris, Gallimard, 1998.

  • 5.

    Marcel Hénaff, Violence dans la raison ? Conflit et cruauté, Paris, L’Herne, 2014.

  • 6.

    On songe notamment au massacre de Breivik du 22 juillet 2011 en Norvège. Sur ce sujet voir Olivier Hassid et Julien Marcel, Tueurs de masse. Un nouveau type de tueur est né, Paris, Eyrolles, 2012.

  • 7.

    Comme dans le cas de Yassin Salhi qui a décapité le 26 juin 2015 son employeur dans le Rhône ou la tuerie de San Bernardino en Californie.

  • 8.

    Farhad Khosrokhavar, « Qui sont les djihadistes français ? », Sciences humaines, no 268, mars 2015.

  • 9.

    Id., Quand Al-Qaïda parle. Témoignages derrière les barreaux, Paris, Grasset, 2006, p. 337.

  • 10.

    F. Khosrokhavar, Quand Al-Qaïda parle, op. cit., p. 399.

  • 11.

    Ibid., p. 338.

  • 12.

    Charles Tilly, The Politics of Collective Violence, New York, Cambridge University Press, 2003.

  • 13.

    Philippe Braud, Violences politiques, Paris, Le Seuil, 2004, p. 16.

  • 14.

    « Un territoire national est caractérisé par une certaine combinaison de temps et d’espace. Pour une société traditionnelle, sédentaire et prénationale, l’horizon spatial est limité alors que l’horizon temporel, défini par l’histoire et par le mythe, remonte à un passé lointain ou vécu comme éternel. Le changement technique et la mondialisation tendent à élargir l’horizon spatial et à rétrécir de manière tout aussi spectaculaire l’horizon temporel. Nous sommes brutalement arrachés aux générations qui nous ont précédés et mis en contact immédiat avec des contemporains qui sont le produit d’histoires fondamentalement différentes de la nôtre. » (Pierre Hassner, la Terreur et l’empire, Paris, Le Seuil, 2003).

  • 15.

    F. Khosrokhavar, Quand Al-Qaïda parle, op. cit., p. 169-170.

  • 16.

    Ibid., p. 230.

  • 17.

    Il semble que ce fut le cas du chef du groupe des auteurs de l’attentat dans le métro de Londres, Seddeque Khan.

  • 18.

    Dominique Linhardt, « Dans l’espace du soupçon », Esprit, août-septembre 2006, p. 79.

  • 19.

    Voir à ce sujet le numéro consacré par Esprit au complot (no 419, novembre 2015).

  • 20.

    Donia Bouzar, la Vie après Daech, Ivry-sur-Seine, Éditions de L’Atelier, 2005, p. 224.

  • 21.

    Hannah Arendt, le Système totalitaire. Les origines du totalitarisme, Paris, Le Seuil, 2005, p. 224.

  • 22.

    C. Corradi, « Violence, identité et pouvoir », art. cité.

  • 23.

    Michel Foucault, Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France (1978-1979), Paris, Le Seuil/Hautes Études, 2004, p. 45.

Antoine Garapon

Magistrat, juge pour enfants, il a fondé l'Institut des Hautes Etudes sur la Justice (IHEJ), où il observe les mutations de la place du droit dans nos sociétés. Il anime sur France culture une émission consacrée à la pensée juridique, « Le Bien commun ». Il a développé sous le même nom une collection d'ouvrages, aux éditions Michalon, qui permettent de présenter des auteurs qui, sans être…

Dans le même numéro

Violences sans fin

Terrorisme, dissidence urbaine, frappes de drones : nous sommes confrontés à des violences sans fin qui dissipent l’illusion d’un monde apaisé. Peut-on réinscrire ces violences dans un horizon de sens commun ? Avec les textes d'Antoine Garapon, Hamit Borzaslan, Carole Desbarats, Olivier Mongin et Michaël Fœssel. Lire aussi le débat sur la publication de Mein Kampf.