Le numérique n'est pas une évidence


Repère

Le numérique n’est pas une évidence

À propos de…

Cédric Biagini, l’Emprise numérique. Comment internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies, Montreuil, L’Échappée, coll. « Pour en finir avec », 2012, 448 p., 14 €.

Milad Doueihi, Qu’est-ce que le numérique ?, Paris, PUF, coll. « Hors collection », 2013, 64 p., 7 €.

Jean-Claude Monod, Écrire. À l’heure du tout-message, Paris, Flammarion, coll. « Sens propre », 2013, 296 p., 19 €.

Régulièrement présenté comme une solution à la crise économique traversée par l’Occident, le numérique, par les changements larges et profonds qu’il induit, n’en reste pas moins une source d’angoisse pour beaucoup. Trois livres récents, au sein d’une production soutenue1, reviennent sur ce phénomène, avec plus ou moins d’inquiétude, directement ou de façon détournée. Tous trois ont pour point commun d’engager une réflexion socio-philosophique qui peut aussi se lire comme un prélude à une discussion politique des enjeux du numérique, trop souvent cantonné à la neutralité présumée de la technologie.

Le numérique, nouvelle aliénation ?

Dans Qu’est-ce que le numérique ?, Milad Doueihi s’efforce de délimiter les contours de ce terme, qui, bien qu’omniprésent, n’est défini que de façon floue et malaisée alors qu’il est à l’origine de mutations dans quasiment tous les domaines de l’activité humaine. Pas de définition programmatique dans cet essai, mais une tentative de penser la rupture provoquée par la culture numérique à l’aide des notions de « conversion » et d’« humanisme numérique », pour lesquelles son auteur est principalement connu2.

Doueihi distingue ainsi l’informatique – une branche des mathématiques autonomisée mais aussi une industrie – de la culture qu’elle est devenue et qui s’incarnerait sous la forme du numérique. Son langage, le code, loin d’être neutre, serait culturel. Il présupposerait et engendrerait certains choix et paramètres, provoquant en conséquence un changement profond par rapport à nos pratiques lettrées. L’imaginaire social constituerait alors « l’enjeu premier de la culture numérique », puisqu’il propulserait la mutation numérique en produisant de nouvelles légitimités.

Pratiques et concepts seraient donc redistribués. Le numérique s’assimilerait désormais à une culture ou civilisation renouvelée, modifiant notre regard sur ce qui nous entoure et demandant la production de savoirs adaptés : par exemple, l’observation des échanges numériques conduira vraisemblablement les anthropologues à revoir leurs catégories premières et leurs méthodes d’analyse.

La réflexion est moins sereine chez Cédric Biagini, qui se penche sur la numérisation accélérée de notre société3. Témoignant d’une approche résolument engagée politiquement et plus concrète que celle de Doueihi, Biagini estime que le numérique repose sur quatre piliers : le fait que tout puisse être numérisé et traduit en information, qu’il s’agisse de création, de connaissance ou de signification, le contenu étant désormais dissocié d’un support précis ; la prolifération de machines en tous genres ; le développement de l’empire des sciences et de la communication ; une application hégémonique du numérique, point sur lequel il rejoint Doueihi. La critique du numérique de Biagini s’inscrit dans une interrogation plus profonde sur le sens du progrès inspirée par la philosophie de la technique de Jacques Ellul ainsi que par les thèses du sociologue allemand Hartmut Rosa sur l’accélération4. Pour Biagini,

à chaque innovation technique, on retrouve le même phénomène : plus les moyens de transport vont vite, plus leurs usages vont loin.

(p. 24)

Les possibles sont démultipliés par les avancées de la technique et génèrent de la frustration.

L’internet et les réseaux seraient porteurs d’une croyance en un monde meilleur, une nouvelle « religion » technophile n’hésitant pas à taxer les « infidèles » de technophobes ou de réactionnaires, ce qui permettrait de les exclure de toute discussion rationnelle. Pour l’auteur, ceux qui refusent de débattre politiquement de la technologie, estimant que toutes les difficultés qu’elle engendre trouveront des solutions également technologiques, sont de facto les nouveaux conservateurs. L’Emprise numérique s’élève contre cette logique d’adaptation à marche forcée, présentée comme inévitable au nom du numérique et plus largement de la compétition économique :

C’est une des grandes forces du capitalisme industriel que de pouvoir laminer des pans entiers de l’activité humaine en persuadant ceux qu’il détruit qu’ils n’ont aucun autre choix et que la meilleure solution pour eux est de participer à ce mouvement de décomposition.

(p. 64-65)

Tout comme Doueihi, mais pour en tirer des conclusions différentes, Biagini estime que le numérique a une forte dimension culturelle. Par exemple, à propos du livre et de la lecture, la question n’est pas tant de savoir si le livre disparaîtra complètement ou partiellement, mais plutôt celle du devenir du monde du livre et de la culture qu’il a engendrée à l’heure de la « crise des médiations » (libraires, bibliothécaires et éditeurs en tête), l’exemple de la mutation numérique chaotique de la presse ne présageant rien de bon.

Son essai propose également une saine démystification des utopies charriées par le numérique, en particulier leurs incarnations politiques (e-Revolution, cyberactivismes et autres hacktivismes). Plus largement, Biagini cherche à montrer en quoi le numérique alimente un nouvel esprit du capitalisme, qu’il explique par un « renouveau des théories ultra-libérales » porté par les entrepreneurs-théoriciens les plus convaincus de la révolution numérique, et par une marchandisation accrue du monde. Le numérique apporte donc un nouveau souffle à l’idée de croissance infinie alors même qu’il se révèle particulièrement gourmand en énergies malgré son immatérialité affichée, à l’instar du développement du cloud computing qui repose sur de gigantesques centres de stockage de données.

Dans une conclusion qui s’inscrit en continuité avec la philosophie de la technologie et avec la « tradition de résistance anti-industrielle », notamment luddite, Biagini considère que le numérique n’est qu’une nouvelle forme d’aliénation se développant sous couvert de nous faciliter la vie. Une « bifurcation » – et non un retour en arrière – serait nécessaire afin de

renverser la tendance actuelle qui remplace le gouvernement des hommes par l’administration des choses.

(p. 405)

L’écriture et le message

Plus mesuré et sur un sujet plus circonscrit, Jean-Claude Monod s’intéresse à l’acte d’écrire. Distinguant l’écriture du message, à vocation communicationnelle, Monod ne livre pas tant un essai de déploration que d’exploration des effets des messages sur nos vies sociales et intellectuelles, des craintes tout comme des espoirs qu’ils suscitent. Sollicitant des exemples et réflexions contemporains et passés, Monod aborde avant tout l’acte de s’adresser à autrui, partant d’un constat-interrogation :

Nous écrivons plus que jamais, sans doute ; il n’est pas sûr que nous nous adressions plus que jamais à qui que ce soit par écrit.

(p. 9)

Reprenant dans son argumentation les différentes étapes qui jalonnent l’écriture d’un message jusqu’à sa réception et son éventuelle réponse, il examine l’« extension de cet empire des messages » dans une société « écrivante » où l’on passe paradoxalement beaucoup de temps à lire et à écrire alors que les possibilités de communication multimédia sont décuplées. L’écriture permet à la fois de stocker des informations et d’éviter une interaction immédiate en face à face, contrairement à l’appel, oral, qui constitue une forme d’injonction de réponse. L’écrit offre la liberté de ne pas donner suite ainsi qu’un temps de réflexion : une « différance » (Derrida).

Décryptant la « pathologie du message », Monod rejoint certaines analyses de Biagini sur les effets du numérique sur notre attention : serions-nous désormais connectés virtuellement, déconnectés physiquement en présence de nos proches, ensemble et solitaires à la fois ? Citant, tout comme l’auteur de l’Emprise numérique, ces écoles pour enfants de cadres de la Silicon Valley où l’on ne trouve pas d’ordinateurs, Monod se demande à juste titre si les gavés de messages de demain ne seront pas les défavorisés gavés de télévision d’hier.

Il s’empresse toutefois de relativiser, rappelant que les interactions personnalisées et réelles n’ont pas disparu et que l’antienne de la perte des capacités à se concentrer commence à dater. Kierkegaard la redoutait déjà au xixe siècle lorsqu’il dénonçait la « confusion », équivalent de notre peur moderne d’un « présent liquide » dans tous les domaines, du savoir au lien social. La technologie permet de gagner du temps afin de libérer et de décupler les capacités du cerveau, même si Monod reconnaît que

dans le cas des techniques de message, cependant, il semble que le gain de temps s’opère au profit de l’instrument technique lui-même, redirigé vers le passe-temps.

(p. 155)

Assisterions-nous à une déconnexion croissante entre l’écriture et le besoin, tout comme le message ferait sauter la distinction privé/public, comme l’ont illustré certaines affaires politiques, et une écriture de l’intime « tout sauf intime », ou simplement privée, qui serait « potentiellement une forme d’aveu » ? On peut en effet se demander si tout message, y compris le plus privé,

peut […] du jour au lendemain se retrouver sur la place publique ou du moins divulgué, diffusé au-delà de son destinataire premier.

(p. 168-169)

Avec le numérique, le message change donc de statut même si son caractère semi-public n’est pas nouveau : ce qui évolue, c’est la facilité de diffusion qu’incarne le bouton « transfert » des messageries.

Wikileaks révèle ainsi les perturbations introduites par le message électronique pour « les pouvoirs politiques, diplomatiques et médiatiques », avec ironie d’ailleurs, puisque le culte de la transparence s’applique uniquement à ses ennemis et non pas à son propre mode de fonctionnement où le secret est une quasi-philosophie… L’internet peut donc accompagner la démocratie, comme à l’occasion des printemps arabes, en empêchant le soutien diplomatique habituel de l’Occident, mais en aucun cas s’y substituer. Ce nouveau rôle joué par le numérique nécessite l’instauration de garde-fous venant tempérer l’idée de transparence absolue.

Jean-Claude Monod le rappelle, la critique sociale témoigne d’une ambivalence vis-à-vis de toute innovation technologique qu’elle peut percevoir alternativement comme source de renforcement des dominations ou de réduction des inégalités, ainsi qu’en témoignait Walter Benjamin dans l’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, qui se réjouissait de l’accès des masses à l’art permis par la technologie, tout en portant un regard lucide sur ses effets néfastes. Le numérique n’échappe pas à ce questionnement.

Dans ces trois réflexions, la métaphore de la religion revient régulièrement, que cela soit dans le vocabulaire employé ou dans certains développements, conduisant le lecteur à se demander si la technologie ne relèverait pas, par bien des points, de la croyance. La charge symbolique est indéniable et concourt à nous alerter sur le fait que le numérique n’est pas une évidence. Ses conséquences socio-économiques sont lourdes : après la mécanisation qui avait touché les métiers manuels, le numérique remet en cause la division du travail intellectuel alors que ses effets sur les formes sociales génèrent des craintes qui invitent à scruter, mais aussi à questionner, la nouvelle culture dont il accouche.

Benjamin Caraco

Librairie

Jean-Pierre Chrétien et Marcel Kabanda, Rwanda, racisme et idéologie. L’idéologie hamitique, Paris, Belin, 2013, 380 p., 22 €

L’histoire serait-elle une arme de combat ? Au Rwanda en tout cas, il apparaît que la lecture de l’histoire a été l’un des ingrédients du génocide de 1994. En cette fin de xxe siècle, avec les armes très modernes de la propagande, de la contrainte, de la manipulation psychologique, les extrémistes hutus, peu désireux de partager le pouvoir ou craignant de le perdre, se sont servis d’une version de leur histoire qui avait été élaborée par les premiers Européens qui découvrirent le pays des mille collines à la fin du xixe siècle. Elle fut enfin rationalisée par les missionnaires, les Pères blancs en particulier, et la tutelle belge, dépositaire du pouvoir colonial.

Au cœur de cette histoire qui divise, qui mène à nier et à tuer l’autre, défini comme un étranger, qualifié de « serpent », de « cancrelat », il y a ce que Jean-Pierre Chrétien et Marcel Kabanda appellent l’« idéologie hamitique ». Au vu des ravages que cette version de l’histoire continue à faire dans la région des Grands Lacs, il n’est certainement pas trop tard pour tenter, cent vingt ans après sa formulation, de l’analyser, de la démythifier…

Au départ, le postulat est simple : lorsque les premiers explorateurs arrivent sur la crête Zaïre Nil et découvrent des royaumes organisés, des monarchies dotées d’une forte structure politique, ils ont peine à croire que les pasteurs de grande taille, aux traits réguliers, fins négociateurs, soient de la même « essence » que les « nègres » aux silhouettes trapues qui les entourent. Différents, imposants, ces hommes doivent nécessairement venir d’ailleurs. D’Europe peut-être, ou plus certainement encore des hauts plateaux d’Abyssinie d’où ils auraient migré pour s’imposer aux peuples bantous d’Afrique centrale.

Historiens pointus, Jean-Pierre Chrétien et Marcel Kabanda ont relu tous les ouvrages de l’époque, sont remontés à toutes les sources, ont confronté toutes les versions. Défilent ainsi Gobineau et sa théorie d’une « coulée blanche » qui serait à l’origine de tout trait de civilisation en Afrique, le naturaliste allemand Franz Stuhlmann, qui estimait que même la métallurgie du fer, présente en Afrique mille ans avant notre ère, devait provenir d’Asie… Arrivent aussi sur les lieux les anciens officiers de l’armée des Indes, Richard Burton, John Speke et James Grant, Frederick Lugard, reconvertis en explorateurs, puis les missionnaires protestants et surtout catholiques, appartenant à l’ordre des Pères blancs.

Non sans cruauté, les auteurs relèvent que durant un demi-siècle, la connaissance de cette région d’Afrique a relevé des récits produits par une vingtaine de personnes, qui étaient surtout de jeunes Européens aussi avides d’aventures que dépourvus de réels moyens de compréhension des sociétés qu’ils découvraient.

C’est pourquoi, perdurant jusqu’à nos jours, les appellations se succèdent : Chamites, Kouchites (Kouch était fils de Cham…), Hamites. Les interprétations tirées de l’observation des cours royales mènent à des généralisations hâtives, et les Batutsi du Rwanda et du Burundi ainsi que les Bahima d’Ouganda se voient créditer d’une intelligence supérieure, d’un goût pour le pouvoir et l’intrigue qui fait bon marché des Tutsis pauvres, des simples éleveurs ou, tout simplement, des couples mixtes, bref de toutes les complexités de ces sociétés…

C’est finalement dans l’Afrique des Grands Lacs que la dualisation des spécialisations économiques, pasteurs d’un côté, agriculteurs de l’autre, a gommé toutes les complémentarités de ce monde agropastoral, toutes les passerelles qui existaient entre les divers groupes de la société et leur donnaient à la fois mobilité sociale et unité culturelle.

Si la région des Grands Lacs a ainsi été « découverte » et surtout « inventée » par le regard européen, le livre démontre aussi que les « objets » observés ne sont pas demeurés passifs. Ils se sont approprié les conclusions de leurs observateurs pour conforter et légitimer leur pouvoir dans le cas de la « noblesse » tutsie, ou ont utilisé les descriptions de la sujétion des Hutus pour justifier la « révolution sociale » qui, en 1959, allait, avec la bénédiction du colonisateur belge, soulever les « masses », c’est-à-dire les Hutus, non pas contre l’ordre colonial, mais contre les intermédiaires, les auxiliaires qu’étaient devenus les Tutsis…

Implacable, cet ouvrage à quatre mains déroule le malentendu depuis le temps des premiers explorateurs jusqu’au génocide de 1994 et il démontre magistralement combien le massacre de masse, consciemment ordonné, fut régi par l’« obsession ethniste » justifié par la lecture erronée de l’histoire qui court dans la région depuis près d’un siècle et aveugle les consciences.

Les auteurs ne s’arrêtent pas en 1994, ils poussent leur observation jusqu’aux années d’après le génocide, analysent la propagation de l’idéologie de la haine jusqu’à l’Est du Congo. Ils démontent les fantasmes des analystes politiques (surtout français), les errances des Ong, les clichés simplistes des journalistes, la persévérance des missionnaires, entre autres des Pères blancs, qui maintiennent leur grille d’analyse exclusivement « hutu/tutsi » en refusant de voir combien les identités sont multiples et changeantes…

Au Rwanda comme au Burundi, ces grilles d’analyse sont meurtrières et le regard réducteur que certains Européens persistent à jeter sur les peuples de cette région contribue au racisme mais aussi, jusqu’à aujourd’hui, à la guerre, au viol, à l’extermination…

C’est bien pourquoi cet ouvrage n’est ni tardif ni répétitif, mais d’une clarté lumineuse : il démontre que le schéma racial dit « hamitique » est né de la même matrice intellectuelle que celui qui, dans les années 1930-1940, a opposé Aryens et Sémites et failli détruire l’Europe…

Colette Braeckman

Michel Foucault, Mal faire, dire vrai. Fonction de l’aveu en justice. Cours de Louvain, 1981, Édition établie par F. Brion et B. Harcourt, Louvain, Presses universitaires de Louvain, 2012, 382 p., 30 €

Aux mois d’avril et mai 1981, Michel Foucault prononce à l’Université catholique de Louvain un cours qu’il intitule « Mal faire, dire vrai. Fonction de l’aveu en justice ». Cet ensemble de conférences correspond à un moment charnière dans son œuvre. D’une part, il propose une conceptualisation inédite de la notion d’aveu en retraçant la généalogie de ce dispositif éthique et politique ; d’autre part, il permet d’établir une continuité dans le parcours intellectuel de Foucault et apparaît à ce titre comme l’une des pièces manquantes du puzzle foucaldien.

Les quatre leçons données à Louvain constituent un apport historique, juridique et philosophique incontestable. S’adressant à un public de juristes et de criminologues, Foucault se concentre sur le problème de la pénalité et se demande comment, à l’intérieur du système judiciaire, nous sommes passés d’un jugement portant sur les actes à un jugement centré sur le sujet avouant, ce questionnement s’inscrivant dans une réflexion plus large à propos de l’obligation de dire vrai sur soi : comment, en Occident, l’individu a-t-il été contraint d’avouer, c’est-à-dire de produire une vérité sur lui-même ?

Abordant l’aveu comme une réalité historique et culturelle, Foucault tente d’en comprendre la genèse. Il propose à cet effet un recensement chronologique de ce qu’il appelle les formes de véridiction : néologisme qu’il compose à partir du Wahrsagen nietzschéen et qu’il définit comme l’« acte de dire vrai » par opposition à l’assertion. Ce faisant, il est amené à consulter toute une mosaïque de sources et d’archives : correspondances et traités philosophiques, textes historiques, œuvres littéraires, témoignages des pères de l’Église et comptes rendus d’affaires pénales. Il retrace alors l’évolution de cette vérité singulière que l’individu doit produire sur lui-même depuis l’examen de conscience stoïcien, en passant par sa ritualisation dans le christianisme primitif et la vie monastique, jusqu’à ses manifestations actuelles dans les systèmes de contrôle des sociétés industrielles. Il montre ainsi que les formes d’aveu ont évolué selon deux grands modèles d’herméneutique de soi : le premier, directement hérité du christianisme, instaurant un rapport de soi à soi, le second lié à l’introduction de la subjectivité criminelle dans le système pénal, engendrant la nécessité de connaître celui que l’on juge.

C’est cependant au regard des autres publications de Foucault que l’on peut véritablement saisir l’intérêt de ces cours. Les quatre leçons de Louvain réservent en effet à la notion d’aveu un traitement inédit et tout à fait différent de celui proposé dans les cours et ouvrages antérieurs de Foucault. Dans Théories et institutions pénales (1971-1972), Surveiller et punir (1975) ou encore dans la Volonté de savoir (1976), Foucault s’était déjà intéressé à l’aveu, qu’il pensait alors dans son lien indissoluble avec le pouvoir. Orchestré par les institutions les plus diverses, à commencer par l’Église, la médecine et la psychiatrie, l’aveu servait à extorquer la vérité des âmes afin de mieux asservir celles-ci. À ce titre, Foucault le concevait comme une pure technique de domination, procédure dans laquelle le sujet était proprement absent. Néanmoins, à partir de 1983-1984, aussi bien dans ses publications que dans les cours qu’il dispense au Collège de France – on pense notamment au « Courage de la vérité » – Foucault semble changer de cap en formulant l’idée d’une subjectivité désormais capable de résistance, de transformation et de critique. Toute l’attention qu’il porte au concept grec de parrhêsia (le « tout-dire ») et l’idée d’un rapport à soi structuré par la liberté viennent en effet contredire la réflexion politique antérieurement menée sur le pouvoir et les techniques de domination, si bien que l’on a pu interpréter cette période comme un revirement, une rupture dans le parcours intellectuel du philosophe.

Or dans Mal faire, dire vrai, l’aveu est certes présenté comme un dispositif traversé par des enjeux de pouvoir, mais le sujet n’est pas pour autant exclu de cette procédure. L’aveu n’est plus seulement posé comme le ressort de l’obéissance ou comme un dispositif répressif réduisant le sujet au statut d’objet passif et impliquant un certain nombre de châtiments corporels. Foucault affirme en effet :

L’aveu est un acte verbal par lequel le sujet pose une affirmation sur ce qu’il est, se lie à cette vérité, se place dans un rapport de dépendance à l’égard d’autrui et modifie en même temps le rapport qu’il a à lui-même.

(p. 7)

Cette forme de récit de soi ne l’intéresse donc plus seulement parce qu’elle est porteuse d’effets de pouvoir mais aussi et surtout parce qu’elle vient modifier le rapport que le sujet entretient avec lui-même. En outre, Foucault conçoit alors l’aveu comme un acte de réflexivité qui n’a aucune valeur informative, sa force se situant au-delà de son seul contenu, dans le fait de produire la vérité du sujet en même temps que celle de l’acte. C’est précisément ce rituel qui ouvre la possibilité pour le sujet de se révéler à lui-même et de s’affirmer en tant que tel.

L’aveu, tel qu’il est présenté dans les conférences de Louvain, apparaît donc comme le chaînon manquant du cheminement intellectuel foucaldien ; non seulement il favorise le passage de l’objectivation à la subjectivation de soi mais il permet également de lier théoriquement le constat d’une domination généralisée et la possibilité pour l’individu de se constituer comme sujet. En ce sens, le contenu de ce cours éclaire d’un nouveau jour la trajectoire philosophique de Foucault et plus spécifiquement le mouvement de pensée qui l’a conduit à recentrer son activité sur la question du sujet.

Pauline Fleau

Karel Novotny, La Genèse d’une hérésie. Monde, corps et histoire dans la pensée de Jan Pato?ka, Paris, Vrin, 2013, 184 p., 19 €

Paul Ricœur, dans la préface qu’il a donnée aux Essais hérétiques de Jan Pato?ka, afin de ménager au lecteur un premier repère dans l’intelligibilité de ce titre énigmatique, se bornait à une indication sommaire :

Le point d’hérésie consiste dans la nouvelle définition du monde naturel comme monde pré-historique, en vertu de la caractérisation de l’historicité par la problématicité.

Sommaire mais, comme toujours chez Ricœur, aux termes pesés. À nous de déplier ces quelques lignes et de dresser la scène de cette formule.

Comment, en effet, ne pas être surpris, dès l’abord, par ce terme d’« hérétique », devant lequel Pato?ka pourtant ne recule pas ? Certes, il qualifie ainsi des essais mais nous savons bien que nous ne sommes pas en présence d’un essayiste mais bien d’un philosophe classique, tout nourri de Platon, Aristote, Husserl et Heidegger, dont les publications revêtent d’ordinaire un style universitaire. Or les métaphysiciens ne nous ont guère habitués à les voir se réclamer de l’hérésie : ils abritent au contraire leur pensée sous le couvert de l’Un plus qu’ils ne la vouent au multiple.

Alors ? Alors, deux noms : Nietzsche l’intempestif et Hus le héros de la Bohême. Mais encore ? Est-il difficile de deviner le dissident sous ces masques ? La mort dramatique de Pato?ka (après une arrestation de la police communiste) et on ne s’étonne plus. La première hérésie, c’est la dissidence politique, le pas risqué de côté, la déviance socratique. Ricœur ne concluait pas sans raison son texte en pointant un « socratisme politique ».

Socrate, Hus, Nietzsche : il faut fixer plus attentivement ces flammes hérétiques. C’est l’objet de ce travail de Karel Novotny. À l’évidence, le terme ne laisse personne en repos. Il est vrai que les points d’hérésie chez Pato?ka sont fort nombreux et le jugement de Ricœur en laisse plus d’un dans l’ombre. Le sous-titre des Essais hérétiques précise : « Sur la philosophie de l’histoire ». En première ligne, on pense à un débat avec Hegel, Husserl et Heidegger. Mais avec l’hérésie, il ne s’agit pas seulement de discussion ou de réfutation, c’est le monde qui change de base.

Dès ses premières lignes, Karel Novotny situe précisément le point d’hérésie qui va commander sa recherche et l’organisation de son livre, même s’il ne dévoile pas d’emblée l’étendue des problèmes techniques qui sont ainsi mis en jeu. Il s’agit de savoir comment peuvent – ou non – s’articuler chez Pato?ka la tradition de Husserl et celle de Heidegger. Mais cette interrogation banalement universitaire peut nous ouvrir à la dimension hérétique. Pato?ka en effet a toujours soutenu l’unité de la phénoménologie, malgré les différences et les hostilités apparues entre Husserl et Heidegger. On soupçonne alors que, pour mener ce projet, il faut devenir infidèle à l’un et à l’autre, peut-être même dès lors également à la phénoménologie elle-même. Peut-être l’hérésie se situe-t-elle dans un projet philosophique qui « traverse » la phénoménologie et dont le persistant recours au terme « spirituel » pourrait être la trace.

Karel Novotny formule le problème avec la plus grande franchise :

L’opposition serait la suivante : tandis que la philosophie phénoménologique de Husserl décrit et explique l’apparaître du monde, ce qui suppose un détachement purificateur qui abandonne les constructions a priori de la pensée pour l’attitude d’un regard désintéressé de constatation pure, la pensée heideggerienne de l’historicité est d’emblée une décision sur l’essence de l’histoire, quelque chose qu’il n’est pas possible de prendre en vue de manière « désintéressée », pour en opérer une constatation neutre. La prise de position à l’égard de ce qui fait de l’histoire ce qu’elle est paraît donc incompatible avec l’attitude phénoménologique, pour autant que nous la comprenons comme l’attitude d’un regard désintéressé sur ce qui se donne de soi-même.

(tel le monde naturel)

Novotny, on le devine, à l’encontre de Ricœur, ne croit pas à la possibilité de penser les deux orientations en continuité. On peut se demander toutefois si l’énigmatique hérésie ne se loge pas dans ce brouillage.

Le livre est constitué de six articles, regroupés en deux parties, l’une plus particulièrement consacrée aux problèmes phénoménologiques (« Vers l’apparaître comme tel ») et l’autre centrée sur la question de l’historicité (« Vers la transcendance de l’ébranlement »). Point d’hérésie avec Husserl : refus de rabattre l’époché sur la réduction, recherche d’une phénoménologie « a-subjective », soustraite à l’intuition et à l’idéalisme transcendental de la constitution. Points d’hérésie avec Heidegger : malgré le commun rejet du cartésianisme husserlien, ils sont nombreux. Pour faire vite : non plus une ontologie du Dasein mais une ontologie du mouvement, le Dasein étant pris dans cette ouverture. Non plus une historicité provenant du Gesckick mais la destitution de toute provenance au titre de la problématicité. Points d’hérésie avec la phénoménologie : elle ne peut rendre raison de l’époché, de ce qui la met en mouvement. Pour Pato?ka, ce qui fait époché, c’est l’ébranlement, non pas la mort ou le néant mais ce qu’il nomme la « problématicité » qui refuse toute provenance et toute destination, toutes les appropriations « aléthiques », fussent-elles celles du retrait ou de la Lichtung.

Karel Novotny conclut son livre, avec beaucoup de justesse, par des pages consacrées à la « dissidence de l’esprit dans la philosophie phénoménologique et existentielle », souhaitant marquer clairement le sens politique de l’hérésie patockienne, de la « politique » pourrait-on dire comme hérésie, comme site de l’ouverture et comme dispositif interdisant toute clôture, fût-ce le bord à bord du néant comme opérateur d’authenticité. La véritable hérésie, on le découvre, c’est celle qui se réclame de la ligne de front. Ce qui signifie : contre la guerre, non pas l’alétheia mais le conflit (polemos). C’est le jour qui aveugle, mais c’est la nuit qui voit, non la Lichtung qui éclaire.

Jean-Loup Thébaud

Ron Rash, Une terre d’ombre, Paris, Le Seuil, 2014, 243 p., 20 €

Ce troisième roman traduit en français de Ron Rash, Américain des Appalaches, se déploie comme un guide aux paysages âpres et rugueux d’un vallon isolé, perdu dans une nature foisonnante où rochers, crêtes, cascades, ruisseaux, chênes, sapins et rhododendrons se disputent des filets de lumière et où des animaux dangereux – sangliers, serpents ou essaims de guêpes – cohabitent avec des papillons multicolores et des oiseaux somptueux.

Le retentissement de la Première Guerre mondiale dans ce pays lointain, avec son cortège de nouvelles décalées, de morts, de blessés, entre en résonance avec la brutalité de ses habitants, pétris de superstitions et de haines.

Les héros – Chauncey Feith, le recruteur planqué grâce à l’argent paternel, Hank, revenu des tranchées amputé d’une main, Laurel, la sœur marquée d’une tache de vin, signe de malédiction pour les villageois voisins, Walter, l’étrange joueur de flûte, prétendument muet et analphabète, Slidell Hampton, le seul vieil ami lucide – ne font que glisser des bribes de leur vécu dans un environnement naturel perçu comme immuable.

L’intrigue intervient sporadiquement, comme engloutie par la puissance des lieux : quand Laurel, dans la maison qu’elle partage avec Hank, fait entrer Walter dévoré par des piqûres d’abeilles et qu’elle le soigne, elle ne fait que précipiter les événements et attiser une violence déjà inscrite au cœur même de cette terre imprégnée d’une histoire qui la dépasse.

Entre des aspirations fragiles au bonheur et une fureur bestiale, la lutte est inégale. Dans ce roman, comme dans ses livres précédents, Ron Rash excelle, dès les premières lignes, à donner le ton du récit. Si dans Serena5, l’incipit qui décrit l’arrivée de Serena et George Pemberton en Caroline du Nord contient tous les paramètres du roman – l’âpreté au gain du couple, leur dureté, leur mépris pour les plus faibles et l’intensité de leurs liens physiques –, dans Une terre d’ombre, le prologue, en phrases ramassées, joue sur l’absence et le silence pour dessiner indirectement les acteurs du drame à venir. Un fonctionnaire de la Tennessee Valley Authority, détaché pour tracer un lac, arpente un vallon abandonné, croise une ferme dont le dernier occupant était un certain Slidell Hampton, voit des tombes effacées – sauf deux stèles en marbre – et découvre au fond d’un puits une forme où se distinguent les trous qui abritaient des yeux. Le mystère de morts inexpliquées rôde.

La bascule vers l’époque où se déroule effectivement le récit ne fait qu’accentuer la centralité de la notion de temps et la revanche éclatante de la nature sur la médiocrité des hommes.

L’action traverse la Première Guerre mondiale, l’attente fébrile d’un armistice imminent coïncidant avec la précipitation des événements tragiques qui concluent le récit. En filigrane aux allusions réitérées au conflit et aux horreurs qu’implique une guerre – travail du recruteur Chauncey Feith, motivations des volontaires, accueil des blessés, organisation de la cérémonie marquant le retour d’un jeune soldat – sont pointés les travers profonds des protagonistes : lâcheté, xénophobie, superstition, bêtise, cruauté. La mise au ban d’une enfant, le boycott d’un enseignant, la destruction de livres, la dénonciation, le viol sont autant de manifestations de haine qui, évoquées à brûle-pourpoint, au détour d’un long passage sur le quotidien répétitif des protagonistes – travail de la terre, fabrication illicite d’alcool, pose de barbelés –, ne font qu’anticiper sur la violence finale, le meurtre, le lynchage.

A contrario, en dépit de la rudesse des paysages, de la prédominance des zones sombres et de la malédiction qui semble frapper ces terres qui appartenaient aux Indiens Cherokee, la nature se révèle belle et généreuse. Elle permet aux héros de se fondre en sa noblesse apaisante, et, rassurés, de retrouver identité et dignité. Laurel, ainsi, dès son plus jeune âge, se réfugie sur un rocher où, recroquevillée ou allongée sur le dos pour mieux sentir le jeu de l’eau ou les pâles rayons de soleil défiant l’obscurité, elle se sent la force de ne pas renoncer. C’est dans ce lieu d’ailleurs que la flûte de Walter l’a charmée et que son histoire avec cet étrange inconnu a pu commencer.

Car l’art aussi peut permettre d’échapper à la bassesse et de s’ouvrir à une forme de liberté. Ron Rash, en poète, sait jouer avec les images pour que résonne un son rivalisant avec le chant des oiseaux ou qu’une émotion fasse reculer le poids d’une réalité trop contraignante. La lecture induit ce même pouvoir d’évasion : Laurel n’oublie pas son ambition de devenir maîtresse d’école et se réfugie souvent dans les quelques livres en sa possession, ceux notamment donnés par son institutrice quand, accusée de porter malheur en raison de sa tache de naissance, elle a été obligée d’abandonner l’école.

Laurel, ainsi que son frère Hank, Slidell et Walter, ce dernier parce qu’il est artiste, ont gardé une forme d’innocence et de bonté qui les rapproche harmonieusement de la nature, même sombre, même hostile ou contrariante et difficile à maîtriser. À l’ostracisme dont ils sont victimes, Laurel et Hank répondent par une capacité d’accueil d’autant plus désarmante qu’ils sont l’objet constant de menaces. Les blessures physiques et morales n’ont pas réussi à entamer leur capital d’espoir, comme en témoignent les pages magnifiques décrivant les efforts conjoints de Hank et de Walter pour aménager un puits ou le naïf plaisir de Laurel achetant du tissu pour une nouvelle robe sous les regards moqueurs et hargneux et les quolibets des habitants de la petite ville de Mars Hill.

Mais face à la haine et au fanatisme, les rêves de bonheur et d’amour se révèlent impuissants. Sur son rocher, c’est en vain que Laurel « avait attendu, attendu dans la maison tout comme ici que sa vie commence, sa vie » (p. 54).

Sylvie Bressler

François Brunet (sous la dir. de), L’Amérique des images, Paris, Hazan, 2013, 408 p., 45 €

Des visages de fermiers aux traits tirés par la misère. Un président assassiné en direct. Des boîtes de soupe Campbell. Un homme marchant sur la lune. Deux tours percutées par des avions qui s’effondrent devant le monde entier. Ces images font partie de l’inconscient collectif des sociétés occidentales. Ces images viennent des États-Unis. Comment comprendre leur histoire ? Comment retracer le parcours d’une nation qui devient, à partir du xxe siècle – et encore au début du xxie –, la principale pourvoyeuse d’images du monde ? Comment donner un sens à ces images pour expliquer le pouvoir qu’elles ont sur nous ?

L’Amérique des images veut répondre à toutes ces questions. À la fois « beau livre » (par la qualité des reproductions), encyclopédie (par la diversité des contributions) et manuel (par la clarté des textes), il s’agit là véritablement d’un ouvrage de référence, qui peut intéresser aussi bien les spécialistes des États-Unis, par les éclairages nouveaux qu’il apporte, que ceux qui s’intéressent tout simplement à une « culture de l’image » aujourd’hui omniprésente.

Le sous-titre, « Histoire et culture visuelles des États-Unis », dit bien l’ambition de cette entreprise, réitérée par François Brunet dans son introduction :

[montrer que] l’affinité entre Amérique et image n’est ni naturelle ni banale ; qu’elle est le produit d’une histoire et d’une culture. Il s’agit, en d’autres termes, de répondre à la métaphysique de l’Amérique-image par l’histoire des formes et des pratiques de l’image aux États-Unis.

(p. 7)

Il ne s’agit pas là, en effet, d’une histoire de l’art américain, mais d’un croisement entre l’histoire des idées, l’histoire des techniques et des usages et l’histoire des formes artistiques. La structure du livre est chronologique : chaque grande partie est introduite par un texte synthétique, puis les chapitres déclinent des thèmes spécifiques à la période (par exemple, dans la partie 1930-1960, « L’ère de la propagande », on trouvera logiquement un chapitre sur « La guerre en images »). Chacun d’entre eux comporte à la fois un album riche en belles reproductions et une étude d’œuvre, des premiers timbres-poste à un épisode de Mad Men, en passant par une photographie d’Eudora Welty pendant la Grande Dépression ou le portrait d’Ethel Scull par Andy Warhol.

Le livre retrace ainsi la manière dont un pays relativement pauvre en images jusqu’au début, voire au milieu du xixe siècle, a pu ensuite devenir une véritable usine à images, exportant ses productions visuelles, mais aussi, à travers elles, son mode de vie, dans le monde entier. Les premiers chapitres ont par ailleurs le mérite de relativiser la « pauvreté » visuelle de l’Amérique coloniale – souvent associée à la culture puritaine du Massachusetts – en mettant en avant l’importance de l’usage privé des supports visuels, qu’il s’agisse d’almanachs, de bibles illustrées ou de patchworks. Ce fil domestique, privé, court dans tout le livre, qui met notamment en valeur les pratiques amateurs liées aux arts visuels, en particulier la photographie à partir des années 1920, jusqu’aux détournements et autres utilisations des images de films ou de séries au tournant du xxie siècle.

Si le public s’approprie les images, grâce aux évolutions techniques, régulièrement décrites dans le livre, le pouvoir politique en fait lui aussi grand usage. Jean Kempf analyse ainsi, dans le chapitre « La photographie communique », ce qui fut sans doute l’exemple le plus marquant de convergence entre développement des arts visuels et objectifs politiques : le New Deal de Franklin Delano Roosevelt. Le gouvernement finance en effet de nombreux programmes – le plus connu étant celui de la Farm Security Administration – visant à documenter les effets de la crise en même temps qu’à mettre en valeur les mesures mises en place pour y remédier. Dorothea Lange, Arthur Rothstein, Eudora Welty et bien d’autres arpentent les campagnes américaines pour photographier les fermiers ruinés par les banques et la sécheresse et pour prêter leur objectif aux programmes d’aide des agences gouvernementales.

Au fur et à mesure que le siècle avance, le rapport à l’image se fait plus complexe, plus indirect, plus méfiant aussi. La media literacy (compétence médiatique) des citoyens augmente, et à l’heure de l’internet, les images, qu’il s’agisse de films, de séries télévisées ou de reportages d’actualité, sont décortiquées, soupesées, analysées. Les clins d’œil, les références se multiplient, le sens se stratifie et la frontière entre culture savante et culture populaire se brouille, du moins pour ceux qui maîtrisent les deux… Les « guerres culturelles » des années 1970-1980, dont l’héritage est toujours bien présent – entre le Tea Party et les « libéraux » –, sont aussi des guerres d’images, à visée politique. Sarah Palin, ex-égérie de la droite du parti républicain, pose avec son fusil de chasse dans le décor sauvage de l’Alaska, et le nouveau maire démocrate de New York, Bill de Blasio, met en avant sa famille multiculturelle et métissée.

Alice Béja

Brèves

Jean-Bernard Auby, Droit de la ville. Du fonctionnement juridique des villes au droit à la ville, Paris, LexisNexis, 2013, 308 p., 39 €

L’approche des villes est le plus souvent morcelée, éclatée (à l’image même de son objet !) en raison de la spécialisation des recherches. Or parler des villes exige de prendre en considération à la fois un projet urbain (l’affaire des édiles et des urbanistes), un imaginaire (celui des habitants dans la mesure du possible) et un mode de gouvernement (les villes sont plus ou moins autonomes, plus ou moins sous tutelle de l’État). Le grand mérite du livre de J.-B. Auby, professeur de droit public à Sciences Po, est de ne pas être un excellent manuel de plus : s’il expose rigoureusement l’évolution juridique liée aux mutations des ensembles urbains, il éclaire simultanément les principes urbains et les valeurs urbaines qui permettent aux villes de ne pas se réduire à des zones de non-droit ou à des espaces fermés et repliés sur eux-mêmes. C’est pourquoi le « droit de la ville » (en l’occurrence celui qui s’applique dans l’Hexagone) invite à réfléchir au « droit à la ville » qui se manifeste aujourd’hui aussi bien dans les villes européennes que dans les métropoles et mégapoles qui sortent de terre à une vitesse incroyable dans les pays émergents hors d’Europe. Comme quoi la thématique du droit à la ville, chère à Henri Lefebvre dans les années 1970, trouve un sens historique indéniable dans un univers urbain métamorphosé.

O. M.

Bernard Bolze, Prisons de Lyon. Une histoire manifeste, Lyon, Éditions Lieux Dits, 2013, 225 p., 32 €

Le 3 mai 2009, tous les détenus des prisons Saint-Paul et Saint-Joseph du quartier Perrache à Lyon ont été transférés dans la prison ultramoderne de Lyon-Corbas. Avec ce déménagement, c’est un morceau de la ville, une partie de son histoire mais aussi un lieu emblématique, très central, qui se détache et prend le large. D’où l’idée de consacrer tout un ouvrage, richement documenté et illustré, à l’histoire mal connue de l’enfermement à Lyon, pour mieux comprendre les évolutions de l’architecture, les relations à l’espace urbain environnant mais aussi l’expérience de l’enfermement des prisonniers et de leurs proches. La prison, c’est également un témoin de longue durée de l’histoire locale, notamment de l’histoire de la Résistance. Parmi les prisonniers passés par Saint-Paul pendant la guerre, Emmanuel Mounier, arrêté en janvier 1942, après l’interdiction d’Esprit en août 1941. Bernard Comte retrace cet épisode qui donne un aperçu, grâce au journal personnel que Mounier s’astreignait à tenir, des conditions de vie réelles des prisonniers et explique l’intérêt persistant de la revue pour les prisons par la suite (Jean-Marie Domenach est cofondateur du Groupement d’information sur les prisons, Gip, avec Michel Foucault et Pierre Vidal-Naquet). Sur l’espace libéré dans la ville, un projet urbain et social, porté par l’association Habitat et humanisme, commence à voir le jour en cherchant à ne pas recouvrir la mémoire des lieux mais à redonner à cet espace une fonction intégrative que la prison renvoyée en périphérie a déjà, pour sa part, plus de mal que jamais à favoriser.

M.-O. P.

Jean-Pierre Rioux, La Mort du lieutenant Péguy. 5 septembre 1914, Paris, Taillandier, 2013, 271 p., 20, 90 €

La mort de Charles Péguy, tombé au front dès les débuts de la guerre, au cours de la contre-offensive de la Marne, qui évite l’effondrement en 1914, est célèbre, peut-être trop célèbre. Car la disparition de l’écrivain donne à sa carrière tout l’aspect d’un destin univoque et en réduit la richesse poétique. Après avoir anticipé l’arrivée de la guerre, il s’y est préparé et presque précipité avant d’être transfiguré, finalement, en martyr. Mais cette lecture trop évidente du couronnement de l’œuvre par l’héroïsme guerrier travestit l’état d’esprit du directeur des Cahiers de la Quinzaine, parti comme un sans-culotte pour « refaire 1793 » et mettre fin au bellicisme. C’est précisément l’objet de ce travail de Jean-Pierre Rioux de restituer d’abord l’état d’esprit de l’écrivain au moment où il part, sans vraiment mettre en ordre ses affaires, pour un conflit qui, pense-t-il comme d’autres, ne durera que six semaines. On suit avec l’historien la mobilisation, le désarroi des premiers jours de conflit puis la mort qui survient à l’improviste, à l’occasion du premier véritable engagement des hommes qu’il commande. Le livre se consacre ensuite à la fabrication du héros en retraçant précisément la diffusion de la nouvelle de sa mort. L’opération de récupération et de détournement, magistralement exécutée par Barrès dès le 17 septembre, va lourdement peser sur l’héritage de l’écrivain. Malgré le dévouement de Bergson, malgré un numéro inattendu de jeunes intellectuels allemands de la revue Die Aktion en octobre 1914, l’ambiance d’union nationale assure une promotion unilatérale de l’œuvre, si bien que faire l’histoire de la réception littéraire et politique de Péguy, c’est s’efforcer de « comprendre les mutilations, les annexions et les humiliations que l’œuvre subit depuis maintenant un siècle ». L’heure d’une autre reconnaissance, sans mutilation, que Mounier appelait déjà de ses vœux, est-elle venue ? C’est le paradoxe de ce beau travail que de montrer Péguy dans la guerre pour aider à le retrouver au-delà de la guerre.

M.-O. P.

Nadine Gordimer, Vivre à présent, Trad. David Fauquemberg, Paris, Grasset, 2013, 480 p., 22 €

Steve, blanc. Jabu, noire. Ils se sont rencontrés au Swaziland. Tous deux combattants contre l’apartheid. Ils se sont mariés. L’apartheid est tombé. Ils ont eu des enfants, ont acheté une maison en banlieue ; elle est devenue avocate, lui a obtenu un poste à l’université. Mais ils restent habités par leur combat, par leurs principes, ne cessent d’interroger la « normalité » de leur vie, avec, perpétuellement, l’impression d’avoir trahi. L’impression aussi que les autres camarades, ceux qui sont au pouvoir, se sont bien éloignés des idéaux militants. Mais comment le dire, quand on s’est battu avec eux, quand ils sont noirs, et enfin libres ? Cette question lancinante habite toute la génération de ceux qui ont combattu le régime raciste sud-africain ; elle a été vécue avec douleur par un autre écrivain prix Nobel, J.M. Coetzee, accusé de racisme lors de la parution de son roman, Disgrâce, et qui a fini par quitter son pays pour l’Australie. Nadine Gordimer fait le portrait de l’Afrique du Sud de Mbeki et Zuma, qui n’est pas celle qu’imaginaient les membres de Umkhonto we Sizwe, la branche armée de l’Anc créée par Mandela. Et son roman, écrit dans un style haché, barré de points d’interrogation comme si rien ne pouvait jamais se résoudre, tente de se mouvoir dans le labyrinthe des convictions mises à l’épreuve de la nécessité de « vivre sa vie ».

A. B.

Stéphane Zékian, L’Invention des classiques, Paris, Cnrs Éditions, 2012, 384 p., 25 €

L’inquiétude de la transmission n’est pas propre à notre époque. La promenade désolée parmi les ruines dominait l’esthétique du xixe siècle commençant. La période postrévolutionnaire, avec l’impression de l’accélération du temps, l’angoisse de l’effacement des trésors passés, assez proches de notre période, invente justement la notion de classique parce qu’elle constate, inquiète, la « fragilisation d’autorités longtemps consacrées ». L’accord sur un corpus consacré, autour du « siècle de Louis XIV », tente alors de se situer en amont de la rupture révolutionnaire et même de l’âge des Lumières. D’où la complexité de ce retour au passé qui est aussi une reconstruction : que faire de la médiation des Lumières dans la constitution de ce corpus de référence ? De l’âge classique au monde postrévolutionnaire, on ne peut faire l’impasse sur la phase intermédiaire, car que vaudrait la tentative de définir une culture nationale fédératrice passant les Lumières sous silence ? Ce travail d’histoire littéraire présente de façon exemplaire les difficultés de la transmission de la culture classique qui risque, en le célébrant, de fermer un corpus et de le couper des controverses qui en rendent la compréhension vivante. En décrivant l’installation de la référence du « siècle de Louis XIV » au début du xixe siècle, Stéphane Zékian fait revivre les conflits d’interprétation, en amont de l’affirmation romantique, entre un âge classique splendidement isolé et une « tradition plus inclusive » intégrant les Lumières au patrimoine littéraire national. Mais pourquoi exhumer cette autre histoire possible de l’affirmation classique ? Contre l’illusion de la continuité et de l’unanimité culturelles, la restitution des controverses maintient les traditions créatrices : « rouvrir l’éventail des héritages classiques disponibles », « c’est comprendre la pluralité concurrentielle dont est issue notre mémoire littéraire ».

M.-O. P.

Jean-Baptiste Thoret, Michael Cimino. Les voix perdues de l’Amérique, Paris, Flammarion, 2013, 304 p., 21, 90 €

Auteur de deux ouvrages incontournables (26 secondes, l’Amérique éclaboussée. L’assassinat de JFK et le cinéma américain en 2003 et le Cinéma américain des années 1970 en 2006 – voir notre entretien avec lui en juillet 2007) sur le tournant du cinéma américain, quand les grands de Hollywood (Walsh, Hawks et Ford) sont remplacés par Coppola, Peckinpah, Pollack, Scorsese…, J.-B. Thoret ne s’intéresse pas par hasard à Michael Cimino, dont le Voyage au bout de l’enfer (1978, sur la guerre du Vietnam) et l’Année du dragon (1985, sur la communauté chinoise aux États-Unis) sont dans toutes les mémoires. Cimino a également réalisé la Porte du paradis en 1980, un film accusé de tous les maux et surtout d’avoir ruiné un studio et donc fragilisé Hollywood (ce fut déjà le cas avec la Cléopâtre de Mankiewicz en 1963). De fait Cimino, progressivement marginalisé, voire éliminé, n’a plus rien réalisé depuis The Sunchaser en 1996. Thoret montre d’abord comment « la mise à mort » de Cimino a surtout été l’occasion de rompre avec le cinéma « anti-américain » des « auteurs » des années 1970 et de consacrer les Spielberg, Cameron et les futurs réalisateurs « à tout faire » de blockbusters. Ensuite, il revient sur la Porte du paradis et sur les conditions du tournage afin de montrer comment l’attaque en règle contre Cimino fut organisée. Enfin, il souligne que le metteur en scène, formé à l’architecture, est « un artiste américain dans l’âme », c’est-à-dire un créateur de grands paysages et un scénariste qui met en avant la question de la communauté qui, si elle n’est plus celle de John Ford qu’il admire, n’a pas disparu et ne peut pas disparaître (d’où le rôle des fêtes dans ses films). Mais ce n’est pas un nostalgique : « Comme Robert de Niro dans Voyage au bout de l’enfer, Michael Cimino sait bien que l’innocence est perdue, mais quand même. La survie nécessite un minimum de croyance. » Critique et écrivain iconoclaste, Thoret a proposé à Cimino de parcourir avec lui des paysages américains de Los Angeles au Colorado, d’où ce livre en forme de road movie où l’on ne parle que de cinéma et de plans larges. Ce n’est pourtant pas un film de Cimino, qui attend qu’un producteur européen lui offre enfin de tourner la Condition humaine d’André Malraux.

O. M.

Maël Renouard, La Réforme de l’opéra de Pékin, Paris, Payot & Rivages, coll. « Rivages poche/Petite bibliothèque », 2013, 96 p., 5, 10 €

Maël Renouard a été « plume » de François Fillon entre 2009 et 2012. Gageons que cela lui aura donné un aperçu des revirements du discours politique… Cette connaissance, il l’applique, dans ce court récit, à un sujet bien plus grave que les atermoiements d’un gouvernement élu : la révolution culturelle chinoise. Le narrateur-personnage – fictif – est un spécialiste de littérature, d’origine bourgeoise, qui se retrouve néanmoins chargé de « prolétariser » l’opéra de Pékin dans les années 1960 ; l’un des résultats – véritables – de cette entreprise fut le Détachement féminin rouge, donné au Théâtre du Châtelet en octobre 2013. Car les objets culturels de l’époque maoïste reviennent aujourd’hui à la mode, dépolitisés, « kitschisés », tant en Occident qu’en Chine. Les millions de morts s’oublient aisément ; ne restent alors que des objets délicieusement exotiques ! C’est ce que montre aussi le livre de M. Renouard, même si son personnage principal, contrairement aux œuvres qu’il a contribué à faire naître, ne connaîtra pas, lui, pareil regain de faveur…

A. B.

En écho

FIN D’UNE REVUE – Sous un titre sans espoir, « Fin d’écriture », et une couverture qui ressemble à un faire-part de décès, la revue Lumière et vie (octobre-décembre 2013, http://www.lumiere-et-vie.com/), fondée en 1951 par les Dominicains de Lyon, annonce que ce 300e numéro sera le dernier. « Elle s’éteint après soixante-trois ans d’existence, non par essoufflement de la rédaction, mais faute d’un nombre suffisant de lecteurs et ce malgré les efforts entrepris. » On ne peut que s’inquiéter à Esprit de la disparition de cette revue spirituelle de qualité dont des articles rappellent le rôle majeur : mais cela signifie-t-il qu’il n’y a plus de public pour ce type d’interrogation théologique ou qu’il y a un manque plus général de lecteurs ? À défaut de vouloir répondre, on se contentera de citer cette belle phrase du rédacteur en chef Jean-Étienne Long : « L’orgueil n’est pas de mise lorsqu’on meurt. La plainte et l’amertume sont stériles. Plus juste et belle, la reconnaissance. »

RENOUVEAU – Depuis janvier, la revue Études propose une forme éditoriale renouvelée, jouant de la complémentarité avec son site internet. Pour accompagner ce changement de présentation qui touche surtout les rubriques culturelles, les articles recoupent exceptionnellement tous la même thématique (« La force des commencements »), avec Sylvie Goulard sur l’Europe, Michel Serres sur le récit, Cynthia Fleury sur le courage, Jean-Pierre Luminet sur la cosmologie, Pierre Gibert sur la Bible… (12 €, www.revue-etudes.com).

PRINTEMPS ARABE – Dans sa deuxième livraison, la revue Socio (2013, no 2, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, http://www.editions-msh.fr) propose un ensemble intitulé Révolutions, contestations, indignations qui porte sur les soulèvements récents qui ont secoué le monde arabe et sur les mouvements urbains (Brésil, Turquie). À côté de nombreux articles et d’un entretien (Manuel Castells, Farhad Khosrokhavar et Alain Touraine) qui retiennent l’attention, le texte d’Olivier Roy propose une réflexion globale sur l’ensemble des pays des printemps arabes, ce qui lui permet de contester ce qu’il nomme « le mythe de la nécessaire sécularisation ». Il observe « la sortie du pouvoir » (volontaire en Tunisie, involontaire en Égypte) des Frères musulmans sans pour autant conclure à un retour obligé aux dictatures d’avant et sans laisser entendre que la démocratie laïque finira bien par l’emporter. Pour Roy, le retrait politique des Frères musulmans ne signifie pas que la sécularisation est en cours. Bien au contraire, ce qui se passe est la propagation de pratiques religieuses souvent inédites, dont les salafistes sont les principaux acteurs. « Les salafistes, qui apparaissent de l’extérieur comme la quintessence du fondamentalisme, débattent en permanence du religieux et contestent tous les lieux de l’autorité religieuse traditionnelle, y compris les Frères musulmans. Le printemps arabe a ouvert la porte à une séparation non pas de la religion et de l’État, mais des institutions religieuses et de l’État… La sécularisation politique, au sens où le politique et le religieux s’autonomisent l’un par rapport à l’autre, est donc possible en dehors de toute sécularisation sociétale ou culturelle. »

RECOMPOSITION DU MONDE ARABE – Signe des temps, les revues n’en finissent pas de scruter les recompositions en cours dans le monde arabe. La revue France Forum (décembre 2013, no 52, http://www.institutjeanlecanuet.org/la-revue/accueil-revue-france-forum) fait un tour des problèmes et des pays à la fois orignal et éclairant (les pays du Golfe, les rapports tendus de Doha et de Ryad, le nucléaire iranien, le Liban, le Maroc, l’Irak et des articles sur les chrétiens d’Orient). De son côté, Critique internationale. Revue comparative de sciences sociales (octobre-décembre 2013, no 61, Sciences Po/Les Presses, www.pressesdesciencespo.fr) se penche sur « L’économie politique des soulèvements arabes ». « À rebours de la vulgate économiciste qui veut réduire ces mobilisations à l’effet mécanique des conditions socio-économiques, les contributions présentées mettent au jour des processus de politisation des problématiques socio-économiques et les jeux d’acteurs au cœur de ces événements. » Ces contributions, qui portent sur le Liban, le Maroc, l’Égypte, Bahreïn, la Tunisie…, sont précédées d’une réflexion introductive d’Eberhard Kienle et Laurence Louër.

ALLEMAGNE – Au moment de la réélection de la chancelière et de la formation d’un gouvernement de coalition outre-Rhin, la revue L’Économie politique prend abruptement position sous le titre « Allemagne : un modèle à ne pas suivre » (octobre 2013, no 60, 10 €, www.leconomiepolitique.fr). Quels sont donc les griefs répertoriés ? Dépression de la demande intérieure, faiblesse des investissements, dualisation du marché du travail, augmentation de la pauvreté, austérité imposée au reste de l’Europe. Serge Audier distingue trois sens différents du libéralisme dans l’histoire des idées en Allemagne : ordolibéralisme, libéralisme sociologique, économie sociale de marché, ce qui aide à mieux comprendre la controverse sur le « néo-libéralisme » imposé par l’Union européenne.

CRISE DES GAUCHES EUROPÉENNES – Pourquoi la gauche ne « profite »-t-elle pas plus de la crise en Europe ? La revue américaine Dissent, qui fête ses 60 ans en 2014 – et revient sur cette histoire dans son numéro de l’hiver 2014 –, a consacré à l’automne 2013 un dossier à la crise de la gauche européenne (“The European Left in Crisis”) ; à lire, en particulier, l’article de Jonathan Lawrence sur le rapport des gauches européennes à l’intégration des minorités musulmanes (“Islam and Social Democrats. Integrating Europe’s Muslim Minorities”). Le dossier comprend également un texte de Marc-Olivier Baruch sur les débats français autour du mariage pour tous, et des articles sur le Spd allemand, le parti travailliste anglais et le parti Syriza en Grèce.

EUROPE – Le collectif de la revue Vacarme s’astreint à écrire un texte sur un sujet politique à chaque livraison : dans le numéro d’hiver 2014, le sujet est l’Europe et la revue propose une approche politique bienvenue en affirmant qu’il est « urgent de passer d’un débat cadenassé sur les vertus de la construction européenne à un examen attentif des politiques européennes », lesquelles doivent faire, comme les autres échelons de notre expérience politique, l’objet d’analyses et de critiques informées et précises, surtout si l’on veut les réorienter. C’est pourquoi, avant de proposer son propre programme, la revue souligne la diversité et la réversibilité des politiques menées par les instances institutionnelles, la réalité du conflit gauche/droite dans les choix européens actuels et, enfin, la nécessité d’une bonne appréciation des rapports de force entre institutions européennes et États membres. Dans le même numéro, un dossier est consacré à l’espionnage, dans lequel l’écrivain Philippe Vasset (voir la Conjuration, Fayard, 2013) présente son travail de journaliste au sein du milieu du renseignement (no 66, 12 €, www.vacarme.org).

COMMERCE – Pour son numéro 6, la revue Au fait (« Une enquête, un entretien, des enjeux ») tient son pari de proposer une enquête journalistique inédite et éclairante puisque le travail de Bertrand Gobin sur le système des grands magasins Leclerc nous emmène au sein d’une organisation économique peu connue, dont les décisions d’achat soulèvent pourtant nombre de questions sur la logique prédominante des prix et le déséquilibre de pouvoir de négociation dans le domaine de la grande distribution. La partie « Entretien » du numéro donne la parole à Jean-Vincent Holeindre, qui rappelle l’importance des transformations de la violence armée dans le monde contemporain (7 €, www.au-fait.fr).

ALBERT CAMUS – La revue Approches offre un bel ensemble consacré à Albert Camus, « Noces solaires après l’été » (octobre 2013, www.revue-approches.fr) à l’occasion du centenaire de sa naissance célébré en 2013. Jeanyves Guérin s’intéresse au renouveau de la réception de cette œuvre longtemps sous-estimée (« La gloire du juste »), Daniel Lindenberg et Denis Salas retracent le rapport complexe de Camus à la politique, André Abbou révèle le désarroi (littéraire, politique, existentiel) dans lequel se trouvait l’écrivain dans les années 1955-1959, dont il pensait sortir en se consacrant plus exclusivement au théâtre.

Avis

L’association « Je suis la sage-femme » organise, les vendredi 11 et samedi 12 avril 2014, à l’ASIEM, 6, rue Albertde-Lapparent, 75007 Paris, un colloque sur le thème « Qui est la sage-femme ? », qui mettra l’accent sur la question de l’identité de la sage-femme. Il sera ouvert par Mme Najat Vallaud-Belkacem, ministre du Droit des femmes, et réunira notamment Nathalie Sage-Pranchère, historienne, les philosophes Dominique Folscheid, Éric Fiat, Guy Coq et Serge Monnier, également théologien, Geneviève Delaisi de Perceval, Robert Higgins, psychanalystes, Dominique Memmi, sociologue, Michel Naiditch, chercheur en santé publique, René Frydman, gynécologue-obsétricien, les sages-femmes Pauline Higgins, Benoît Legoedec et Hélène de Gunzbourg, présidente de l’association. Marie-Josée Keller, sage-femme et présidente du Conseil national des sages-femmes, donnera la conclusion. Informations/réservations : www.jesuislasagefemme.com

Dans les mois à venir, nous consacrerons un numéro au nihilisme : cette catégorie philosophique peut-elle nous permettre de mieux comprendre la période actuelle, au-delà de la notion de « crise », largement galvaudée ? Nous interrogerons des philosophes, des économistes, des spécialistes du fait religieux pour saisir ce que l’on qualifie souvent de « crise des valeurs » et qui est peut-être davantage une interrogation sur la notion même de « valeur ». Par la suite, nous aborderons la question des conversions. Que signifie la conversion pour le converti, pour la foi qu’il quitte et celle qu’il rejoint ? Et pour la société dans son ensemble ?

  • 1.

    On pourrait également citer le dernier livre du philosophe italien Roberto Casati, Contre le colonialisme numérique. Manifeste pour continuer à lire, Paris, Albin Michel, 2013.

  • 2.

    Voir M. Doueihi, la Grande Conversion numérique, Paris, Le Seuil, 2008.

  • 3.

    Ce qu’il avait déjà fait dans le cadre d’un ouvrage collectif, Tyrannie technologique. Critique de la société numérique, Montreuil, L’Échappée, 2007.

  • 4.

    Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, Paris, La Découverte, 2010 (rééd. 2013).

  • 5.

    Ron Rash, Serena, Paris, Éditions du Masque, 2011.