Ne laissons pas détricoter la politique de transition écologique
Au vu des accidents climatiques qui se multiplient de par le monde, l’opération actuelle de minimisation et de dénigrement de notre politique de transition écologique n’en est que plus regrettable. La gauche politique doit rejoindre les associations et les scientifiques pour construire une société durable.
Il est peu de domaines d’action collective qui soient aussi bien documentés et autant soutenus scientifiquement que la recherche d’un développement durable et de la réduction des effets du dérèglement climatique. Près de deux cents États ont déjà signé la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, et pris des engagements précis de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Parallèlement, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), créé en 1988 sous les auspices de l’ONU, rassemble les meilleurs spécialistes mondiaux de la climatologie et tient à jour ses scénarios sur le réchauffement à court et moyen terme de notre planète. Disposant d’un ministère de l’environnement depuis 1971, négociateur efficace de l’accord de Paris en 2015, la France a toujours voulu être à l’avant-garde de ce combat mondial, dont le discours de Chirac à l’ONU en 2002 – « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs » – est devenu un symbole.
Cet engagement s’est traduit dans le droit et les faits : loi Énergie et climat de 2019 qui vise la neutralité carbone en 2050, et réduction effective de nos émissions sur les cinq dernières années. Chacun sait cependant que cet effort n’est pas suffisant et les dernières statistiques montrent un ralentissement de la baisse des émissions en 2024. Non seulement le rythme des réductions doit s’accélérer pour atteindre l’objectif fixé, mais d’autres enjeux environnementaux réclament aussi des actions urgentes : réduction des pesticides et des rejets plastiques, préservation de la biodiversité, arrêt de l’artificialisation des sols ou préservation de l’eau potable. Au vu des accidents climatiques qui se multiplient de par le monde, l’opération actuelle de minimisation et de dénigrement de notre politique de transition écologique n’en est que plus choquante.
Tentatives de régression
En stigmatisant dans son discours de politique générale les agents de l’Office français de la biodiversité (OFB) qui se rendent armés dans les exploitations agricoles, le Premier ministre a semblé lui-même ouvrir cette campagne. On a vu le Sénat adopter un amendement LR qui aurait conduit à la fermeture de l’Agence française pour le développement et la promotion de l’agriculture biologique, dite Agence bio, la modeste structure publique chargée d’accompagner des formes d’agriculture durables et moins destructrices de l’environnement. On sait que la suppression pure et simple de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) elle-même était inscrite au programme du Rassemblement national. Plus récemment, certains élus ont utilisé le projet de loi d’orientation agricole pour contrebalancer dans le Code rural les objectifs de protection de l’environnement et d’atténuation du changement climatique par l’affirmation d’une « souveraineté alimentaire de la Nation », dont les contours imprécis pourraient conduire à toutes sortes d’interprétations et de contentieux stériles.
Derrière les prétendues recherches d’économies budgétaires et le souci de rassurer le milieu agricole, la logique actuelle est en réalité « trumpienne » : décision brutale destinée à crédibiliser une approche populiste, mais inspirée officieusement par les lobbys agro-industriels. Ceux-ci perçoivent le développement de l’agriculture biologique et la nécessité climatique comme la remise en cause de leurs logiques productivistes. Et l’effet recherché à moyen terme est aussi clair : montrer qu’il n’existerait pas de progression irrésistible de la lutte contre le dérèglement climatique et de la protection de la biodiversité, mais qu’il serait possible de « détricoter », au gré des péripéties politiques, les trajectoires de la transition climatique et écologique.
On avait déjà vu à l’œuvre de tels mécanismes de contournement pour justifier la prolongation de l’autorisation du glyphosate, ou pour retarder l’interdiction totale des néonicotinoïdes. Mais le fantasme des ultra-riches qui entourent Donald Trump va beaucoup plus loin : se débarrasser de la protection de l’environnement (et des travaux de recherche qui la sous-tendent) pour s’enfuir bien vite, dans l’espace, loin d’une Terre invivable. Dans le même temps, l’arrivée de dirigeants autoritaires, au pouvoir ou à ses portes, a libéré la parole des lobbys industriels, sous couvert de simplification et de compétitivité. On entend maintenant parler, en France et à Bruxelles, d’un possible report de l’entrée en vigueur de la directive sur le devoir de vigilance environnementale des grandes entreprises, ainsi que de la directive qui leur impose un reporting extra-comptable de leur impact, notamment environnemental.
De la vigilance à l’action
Une vigilance extrême doit donc animer la gauche, face à tout risque de régression qui ne pourra que miner la confiance des citoyens dans les politiques publiques. Comment admettre en effet la réelle urgence environnementale et climatique, croire à sa nécessité scientifique et politique, si par ailleurs on réduit la portée de nos engagements et la continuité de notre effort ? L’une des forces de la politique française a été de définir et de s’efforcer de suivre une planification à moyen terme des différents aspects qui concourent à la lutte contre le dérèglement climatique (énergie, transports, agriculture, consommation, ou alimentation). Chaque régression faisant dévier notre route des objectifs prédéfinis est à la fois un très mauvais signal, encourageant l’incrédulité et le relativisme (voire le climatoscepticisme) et un retard dommageable qui réduit nos chances de limiter l’impact irréversible du dérèglement climatique et des atteintes à la biodiversité.
On fête cette année le vingtième anniversaire de l’entrée dans notre Constitution de la Charte de l’environnement, laquelle impose à toutes les politiques publiques de promouvoir le « développement durable » et fait de la préservation de l’environnement un impératif constitutionnel. Dans la même logique, les traités européens ont inscrit la lutte contre le changement climatique dans les objectifs de l’Union (ce qui se traduit par son Pacte vert, lui aussi attaqué). Quant aux juridictions françaises, elles ont, comme leurs homologues de la plupart des autres États européens, déjà condamné l’État pour insuffisance dans ses actions environnementales. L’annulation du projet d’autoroute A69 par le tribunal administratif en a témoigné récemment. Mais le combat doit être prioritairement politique. Les plus de 50 000 signatures de la pétition de soutien à l’Agence bio ont été un exemple de mobilisation rapide et efficace, qui a obligé les protagonistes du marchandage budgétaire à renoncer à la fermeture envisagée. Demain, et sans doute pendant de nombreuses années, il sera encore plus nécessaire de mener des actions de résistance pour préserver et accroître les premiers résultats que notre pays a réussi à obtenir depuis quelques années.
Pour ce faire, il sera utile de rejoindre la mobilisation de nombreuses associations actives dans les combats environnementaux et climatiques1. Mais il faudra aussi œuvrer, avec l’aide de scientifiques et de praticiens de ces enjeux, à la compréhension et à l’adhésion des citoyens face à ces objectifs politiques majeurs. Dans notre rapport La Crise écologique, une chance pour la démocratie ?2, nous faisions plusieurs propositions pour faire de l’écologie un enjeu largement partagé, notamment en créant une chambre des conflits du futur. On doit y ajouter la nécessité pour les entreprises innovantes d’être incitées et soutenues pour développer des technologies adaptées aux nouvelles exigences climatiques et environnementales. Car les industries et les agriculteurs qui voudraient contourner le principe de « non-régression3 » doivent comprendre que leur intérêt de long terme est de rejoindre ces exigences, facteurs de compétitivité dans l’économie mondiale.
Au vu des risques globaux encourus, des attaques à venir et du dénigrement de ce que les adversaires d’une lutte sereine contre le dérèglement climatique appellent faussement une « écologie punitive », il faut voir dans la radicalisation actuelle l’indication que nous entrons dans la phase décisive de la transition écologique. C’est parce que la compréhension des enjeux par l’opinion a fortement progressé et que les premières décisions politiques et juridiques commencent à infléchir les pratiques, tant individuelles que collectives, que les oppositions apparaissent au grand jour et exacerbent les tensions. Tout retard rendra ces clivages plus violents alors que les conséquences tangibles de la crise climatique apparaîtront plus dramatiques. La bataille qui vient, et à laquelle nous devons apporter toute notre contribution, est donc une confrontation que les tenants de l’immobilisme, voire de la régression, redoutent en réalité, car nous pouvons la gagner et en faire la base d’une nouvelle justice sociale dans une société durable.
- 1. Les chrétiens, en particulier, doivent se mobiliser derrière l’encyclique du pape François Laudato Si de 2015, laquelle insiste largement sur la nécessité d’une « écologie intégrale » reliant les questions environnementales avec toutes les problématiques sociales. On compte aujourd’hui plusieurs mouvements directement inspirés de ce texte, par exemple le collectif Lutte et contemplation.
- 2. Les Poissons roses, La Crise écologique, une chance pour la démocratie ?, Paris, Cerf, 2022.
- 3. Article L. 110-1 du Code de l’environnement.