Le Clézio : un Nobel solaire
Je ne me sens pas intéressé par un savoir qui cherche à vaincre ou à convaincre. Je n’ai pas de goût pour l’intelligence qui trace ses plans, qui organise le futur. Connaître quelques secrets de l’esprit, pour quoi faire ? Pour ordonner ? Pour déterminer ?
Mais la part de l’esprit que j’aime, c’est celle-là justement qu’aucune parole ne livre. C’est la vie en profondeur, le mouvement insaisissable, insécable. Inquiet, insatiable, l’homme aux aguets emprunte les sentiers qu’il connaît, écoute les signaux, flaire les empreintes. […] L’on n’a rien acquis. L’on n’a rien su, rien retenu. L’on a été dans la vie, tout simplement.
Alors qu’on entend ressasser la crise financière et la perte de confiance, l’attribution du prix Nobel à Jean-Gustave Marie Le Clézio sonne comme une bonne nouvelle, une nouvelle solaire. Non pas seulement parce qu’est mise à l’honneur, à travers lui, la littérature française, que d’aucuns disaient essoufflée, asphyxiée ; mais parce que cet exemple de littérature française relève d’une littérature du monde, et qu’une reconnaissance à la mesure du monde lui est justement décernée. Cette consécration confirme que la discrétion d’un homme, loin des mondanités, cénacles et autres médias, ne nuit pas à la puissance d’interpellation d’une œuvre et que le silence a maille à partir avec la littérature. Surtout, cette élection de Stockholm témoigne d’une humeur nouvelle : derrière l’universalité d’un Beckett ou d’un Claude Simon, derniers prix Nobel français, la déréliction, l’impuissance ontologique, la mélancolie de l’Histoire : si magnifiques et fortes soient-elles, ces œuvres signent la séparation de l’homme et du monde, disent un manque irréparable et un deuil inconsolable. L’univers de Le Clézio, en revanche, parie sur la possibilité d’un lien avec le monde. L’interrogation sur les origines et sur le devenir s’adosse au questionnement sur la relation entre le cosmos et l’humain, sur l’identité et sur l’altérité. Profondément contemporaine en ce qu’elle interroge la filiation et la mémoire individuelle ou collective (Voyage à Rodrigues, 1986 ; Onitsha, 1991 ; la Quarantaine, 1995 ; Révolutions, 2003 ; l’Africain, 2004 ; Ritournelle de la faim, 2008), en ce qu’elle fait jouer parfois des modalités d’expression différentes – texte et photographie ou dessin –, l’œuvre est résolument celle que devait couronner l’ère du développement durable, de la responsabilité sociale, du souci de l’avenir enfin.
L’aventure d’être vivant
On présente volontiers l’œuvre de l’écrivain en un diptyque : les décennies 1960 et 1970 – lorsque paraissent le Procès-verbal (premier roman du jeune écrivain et prix Renaudot 1963), le Déluge (1966), le Livre des Fuites (1969) – se distingueraient de la suite par la contestation littéraire qui situe l’entreprise dans la mouvance du Nouveau Roman. Mais un mouvement souterrain, une aimantation de la matière animent l’ensemble dès avant Désert (1980), comme en témoigne le titre Terra amata en 1967. Car si le premier moment de l’œuvre ouvre agressivement de nouvelles pistes à la narration, c’est pour répondre à la violence de la culture de l’Occident ; les constructions aléatoires démontent le culte de la performance, de la productivité à tout prix. « Briser les moules afin de déboucher sur un langage nouveau » n’était donc pas une finalité en soi, mais critiquait les « valeurs » dévoyées de la modernité et entamait un dialogue avec le monde. Ce dialogue, d’autres œuvres le mèneront en laissant une place croissante au lyrisme, à l’évocation éblouie des éléments primordiaux, à l’interrogation des utopies. Les origines familiales de Le Clézio, entre Europe et île Maurice, les livres de voyages de son grand-père, l’attachement aux cultures amérindiennes le prédisposent à dénoncer l’inhumaine « surmodernité », mais l’immunisent en même temps contre la tentation du nihilisme. En une quarantaine d’années et d’ouvrages, sous la plume de Le Clézio s’est dessinée une arborescence autour du départ, du voyage, de l’aventure, en un mot d’être vivant dans l’univers et de croire en la réalité terrestre.
En cela, c’est à un autre prix Nobel encore que l’on songe : André Gide, vigile a-moral de l’invention de soi, tenté par le désert, franc-tireur face aux excès du totalitarisme ou de la colonisation, aventurier du roman enfin. Par son aptitude à l’émerveillement, Le Clézio rappelle le Gide des Nourritures terrestres, ou celui de la Nrf qui accueillait en 1913 l’essai de Jacques Rivière, le Roman d’aventure : c’est toujours la faim qui pousse à partir, le manque et le désir de ce qu’on ne connaît pas encore, « le mélange d’inquiétude et de confiance, l’abandon à l’inquiétude ». L’œuvre leclézienne chante elle aussi cette « misérable et merveilleuse anxiété de vivre ». Elle n’a pas ce côté « fleur coupée » que Julien Gracq déplore dans la littérature française, mais s’enracine dans l’humus « dont nous ne sommes jamais tout à fait sortis », par où Gracq entrevoit une promesse d’immortalité. L’imagination de Le Clézio, dynamique, dionysiaque, est tout entière irradiée par la puissance du soleil et l’énergie de vivre, de l’Extase matérielle (1967) à Raga ou le continent invisible (2006). La profession de foi en faveur de la vie sur terre s’accompagne d’un don de présence, d’une confiance dans le pouvoir d’initiative de l’homme, dans son aptitude à penser un « vivre-ensemble » que la situation planétaire interpelle et mobilise.
Parler loin
La dénonciation du consumérisme, de l’isolement et du désœuvrement souffle en effet une œuvre d’exigence et d’ouverture. D’une part, elle en appelle, depuis Voyages de l’autre côté (1975), à d’autres espaces et à d’autres cultures : Mexique dans Ourania (2005), île Maurice dans le Chercheur d’or (1985), Moyen-Orient dans Étoile errante (1992), Afrique dans Onitscha (1991). Irak et Soudan – il n’est pas inopportun de le rappeler – dans Gens des nuages, cosigné avec Jemia Le Clézio en 1997 :
Les grandes civilisations qui ont éclairé le monde ne sont pas nées du paradis. Elles sont apparues dans les régions les plus inhospitalières de la planète, sous les climats les plus difficiles. Dans les déserts brûlants de l’Irak, en Anatolie, en Judée, en Égypte, au Soudan.
L’œuvre suscite l’espérance d’un « au-delà du choc des civilisations » né du désir et non de la peur de l’autre, comme y invite de son côté Tzvetan Todorov. Le soir même de son élection, Le Clézio, inévitablement interrogé sur « la crise », s’inquiétait de l’Afrique assoiffée, et rappelait aux Occidentaux à quelle indécence pouvait se risquer le chœur des lamentations de « notre » côté du monde ; à quelle arrogance elle fait répons, le Rêve mexicain ou la pensée interrompue, en 1988, l’avait déjà attesté :
Le respect des forces naturelles, la recherche de l’équilibre entre l’homme et le monde aurait pu être le frein nécessaire au progrès technique du monde occidental.
D’autre part, cette œuvre raconte des histoires à des hommes qui en partagent l’émotion. Le Clézio est un conteur d’aventures au sens le plus plein du terme (Mondo et autres histoires, 1978 ; Cœur brûlé et autres romances, 2000). L’action dans ses récits s’accompagne de questions sur le sens de la vie ; l’aspiration à retrouver la communauté dispersée s’y éprouve avec le talent que Walter Benjamin reconnaissait au narrateur de « bon conseil » des temps pré-industriels :
Le message des pays lointains que rapporte celui qui a beaucoup voyagé se lie au message du passé qui aime pour confident l’homme sédentaire. C’est ainsi que se constitue ce personnage du narrateur qui […] donne le ton du récit et rend compte de sa réalité, celui auprès de qui le lecteur aime à se réfugier fraternellement et à retrouver la mesure, l’échelle des sentiments et des faits humains.
Le prix Nobel dessine les contours élargis de ce public, dont les membres se lient à travers la circulation et la transmission des récits. Et il importe que les artistes racontent des histoires : au même moment où Le Clézio est couronné à Stockholm, Angelin Preljocaj crée Blanche-Neige à la Biennale de la danse de Lyon. En écho aux sirènes de la Culture monde, réponse à une société désorientée, de Gilles Lipovetzky et Jean Serroy, le chorégraphe rappelle que si les artistes renoncent au pouvoir des fables, ils laissent publicitaires et autres producteurs de l’audimat s’accaparer et usurper la puissance de l’imaginaire. Affirmer poétiquement que nous habitons le monde et raconter cette expérience, c’est le fait, la geste et la responsabilité de Jean-Marie Gustave Le Clézio :
Je voudrais vous parler loin, longtemps, avec des mots qui ne seraient pas seulement des mots, mais qui conduiraient jusqu’au ciel, jusqu’à l’espace, jusqu’à la mer. […] Écrire pour lier ensemble, pour rassembler les morceaux de la beauté, et ensuite recomposer, reconstruire cette beauté.
L’écrivain aura accompli son désir, et réuni autour de ce désir, face aux déserts qui nous menacent, la communauté que le Nobel convoque.