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Georges Benjamin Clemenceau 1929 |  German Federal Archive, Wikimédia
Georges Benjamin Clemenceau 1929 | German Federal Archive, Wikimédia
Dans le même numéro

Clemenceau contre Tocqueville

Correspondant du journal Le Temps entre 1865 et 1870, Clemenceau était un observateur perspicace de la politique américaine au moment de la Reconstruction, et adoptait des positions différentes de celle de Tocqueville.

De Georges Clemenceau, le « Père la Victoire » de 14-18, on sait peu qu’il a fait un séjour de quatre ans aux États-Unis, entre 1865 et 1870, qui devait l’influencer profondément. Arrivé jeune homme dans un pays ravagé par quatre années de guerre civile, il a été le témoin d’une période de conflits et de divisions politiques profondes, qui menèrent notamment à la tentative de destitution du président Andrew Johnson, et dont l’héritage dure jusqu’à notre époque, comme les événements qui ont suivi la mort de George Floyd aux mains de la police de Minneapolis sont venus le rappeler encore tout récemment. Observateur perspicace des péripéties de la vie démocratique américaine, Clemenceau était devenu le correspondant américain du journal Le Temps, auquel il a adressé régulièrement des « Lettres des États-Unis », signées de différents pseudonymes. Une partie de celles-ci avaient été traduites en anglais et publiées en 1928 sous le titre American Reconstruction 1865-1870 and the Impeachment of President Johnson1. Bien connues des historiens américains, notamment parce que Clemenceau y formule l’idée que l’émancipation des anciens esclaves dans les États du Sud a constitué pour les États-Unis une seconde révolution, inachevée, elles n’avaient jamais été encore mises à la disposition des lecteurs en français. C’est à présent chose faite avec la publication de l’ouvrage Georges Clemenceau. Lettres d’Amérique2, dans lequel les cent lettres, dans leur intégralité, sont rassemblées et présentées par Patrick Weil et Thomas Macé. Nous reproduisons ci-dessous, avec l’aimable autorisation des auteurs et de l’éditeur, la préface de l’ouvrage, signée de Bruce Ackerman, ainsi que des extraits de deux lettres : la première, datée du 29 novembre 1867, est écrite juste après des élections partielles qui confirment l’avantage repris par le Parti démocrate en réaction à l’impopularité grandissante du président Johnson (rappelons qu’à l’époque les anciens États confédérés étaient largement démocrates, tandis que le Parti républicain était celui des « unionistes ») ; la seconde lettre, datée du 23 septembre 1868, décrit les préparatifs de l’élection présidentielle de novembre 1868, qui fut largement remportée par Ulysses S. Grant, ancien général des armées nordistes et chef de file des Républicains modérés.

Quand Alexis de Tocqueville arrive en Amérique en 1831, il se pose la question évidente : pourquoi la révolution a-t-elle échoué en France et réussi aux États-Unis ? Il rejette pourtant la réponse évidente, celle qu’il était dans l’intérêt de la France – et des autres grandes monarchies européennes – de venir en aide aux Américains, car leur indépendance affaiblirait sérieusement l’interventionnisme britannique dans les affaires du continent européen. Ce fut précisément la raison pour laquelle la flotte française intervint à Yorktown en faveur de la cause révolutionnaire américaine. Sans l’amiral de Grasse, les miliciens volontaires de George Washington auraient été écrasés par l’armée britannique, composée de troupes professionnelles et disciplinées, et le roi George III aurait continué à régner sur l’étroite bande de territoire américain alors habitée par des colons anglophones.

Lorsque ces Anglais finalement libérés se réunirent à Philadelphie en 1787 pour construire leur république constitutionnelle, ils étaient loin de disposer des capacités militaires et économiques nécessaires pour venir en aide à leurs camarades révolutionnaires français après la prise de la Bastille le 14 juillet 1789. Dramatisée par la fuite de Louis XVI à Varennes et ses conséquences, la perspective d’une France républicaine représentait un danger clair et immédiat pour l’ensemble de l’ordre monarchique continental. Le sort des initiatives constitutionnelles françaises de 1789, 1791, 1793 et 1795 fut donc déterminé sur le champ de bataille, et nulle part ailleurs.

À l’inverse, le succès de l’expérience de la Convention de Philadelphie en matière de gouvernement républicain fut déterminé par le résultat de deux décennies d’élections âprement disputées entre 1787 et 1815. Ce n’est qu’après la défaite de Napoléon à Waterloo que l’ordre constitutionnel américain proclamé à Philadelphie fut finalement stabilisé, au cours de l’Era of Good Feeling inaugurée par la présidence de James Monroe3.

Lorsque Tocqueville voyage aux États-Unis en 1831, une décennie de paix, de prospérité et de légitimité constitutionnelle a donc succédé aux luttes polarisantes des deux premières décennies américaines. Plutôt que de souligner la nouveauté de cette situation apaisée, Tocqueville la considéra comme allant de soi et se demanda pourquoi elle différait si radicalement des bouleversements qui n’avaient cessé de se poursuivre en France, encore après Waterloo. Sa célèbre réponse mit en contraste le caractère hautement centralisé du gouvernement post-napoléonien en France avec l’ordre constitutionnel décentralisé qui prévalait en Amérique. D’un côté, une élite parisienne imposait sa volonté à la nation ; de l’autre, aucune action d’envergure ne pouvait aboutir à Washington DC sans le large soutien d’États fédérés dont les intérêts économiques et les engagements idéologiques étaient chacun fort différents. En pratique, un tel consensus ne pouvait se produire sans la participation d’une multitude de groupes de la société civile engagés aux niveaux local, régional et national. Ce fut le rôle décisif de ces groupes d’intérêt qui, « de la base au sommet » selon Tocqueville, constitua la caractéristique essentielle de la « démocratie en Amérique ». Cette thèse eut, dès la publication du livre, un impact profond sur la pensée politique des deux côtés de l’Atlantique.

Trente ans plus tard exactement, Georges Clemenceau débarquait à New York pour se confronter à une réalité très peu tocquevillienne. L’Amérique sortait de la guerre de Sécession, le conflit le plus sanglant du monde occidental entre 1815 et 1914. Washington DC n’était plus le théâtre d’une politique de consensus ascendant harmonieux. Il offrait le spectacle de l’effort passionné des Républicains radicaux au Congrès pour obtenir un large soutien populaire à une reconstruction constitutionnelle de l’Union de grande envergure. Pour eux, vouloir faire moins qu’une radicale transformation aurait été une trahison du demi-million de soldats de l’Union morts en combattant pour faire de la proclamation d’émancipation de Lincoln une réalité de l’après-guerre. Ces objectifs des radicaux étaient cependant, par principe, rejetés par une large coalition de conservateurs, qui constituaient également une force formidable dans la capitale de la nation et dans le pays en général. Arrivé aux États-Unis immédiatement après ses études de médecine, Clemenceau, 23 ans, interrompit son parcours professionnel aux fins de travailler comme journaliste pour Le Temps. Très rapidement, il soumit au journal des articles réguliers qui analysaient pour un public français cette grande lutte entre principes fondamentaux, anti-tocquevillienne, qui se déroulait alors à Washington. Comme il le comprit très justement, Lincoln avait fait sa grande proclamation d’émancipation en 1862 unilatéralement, en sa qualité de commandant en chef, en pleine guerre. Néanmoins, à plus long terme, il n’avait aucunement l’intention d’imposer une forme radicale d’émancipation des Noirs, par la force, si l’Union finissait par gagner sur le champ de bataille. « Avec malveillance envers personne, avec charité pour tous. » Comme il l’indiquait clairement dans le discours inaugural de son second mandat, Lincoln était déterminé à « panser les plaies de la nation » en permettant aux rebelles du Sud de revenir dans l’Union sans humiliation. En conséquence, il avait clairement fait savoir qu’il n’insisterait que sur une forme d’émancipation extrêmement limitée avant de permettre aux États du Sud d’obtenir leur réadmission dans l’Union. Les rebelles vaincus auraient pu continuer à monopoliser les guildes, c’est-à-dire les franchises professionnelles, et ne pas être obligés d’accorder le droit de vote à leurs anciens esclaves. Ils n’auraient pas non plus été obligés de redistribuer aux esclaves libérés la terre qu’ils avaient labourée pendant des siècles pour enrichir leurs maîtres. En réalité, Lincoln n’eut même pas l’envie d’insister pour que les Noirs se voient garantir le droit de quitter leurs anciennes plantations et de commencer une nouvelle vie en tant qu’hommes et femmes libres4.

Lincoln n’avait aucunement l’intention d’imposer une forme radicale d’émancipation des Noirs, par la force, si l’Union finissait par gagner sur le champ de bataille.

Nous ne saurons jamais, bien sûr, si Lincoln se serait éloigné de cette politique de large accommodement qu’il avait promise aux rebelles défaits s’il avait échappé à l’assassinat. Clemenceau n’aborde pas cette question, puisqu’il commence ses articles au moment où Andrew Johnson entre à la Maison Blanche après la mort de Lincoln. Pourtant, il reconnaît que Johnson donne tous les signes d’une confirmation, et non d’une trahison, des principes accommodants de son prédécesseur.

Mais il souligne également, à juste titre, un deuxième point essentiel. Lincoln était un maître en politique, tandis que Johnson manque dramatiquement de ses qualités d’homme d’État. Il poursuit une politique accommodante à l’égard du Sud, celle annoncée par Lincoln, avec une détermination à toute épreuve, tout en dénonçant ses opposants comme des opportunistes avides de pouvoir. Comme le montre Clemenceau, cela ne sert qu’à lui aliéner un large éventail de Républicains du Nord et à détacher les Noirs du Sud de cette politique accommodante. Des dizaines de millions d’Américains attachés à l’Union – les unionistes – se tournent alors vers les dirigeants républicains au Congrès pour faire prévaloir une vision plus radicale de la reconstruction, absente chez Johnson. Le président se tourne en réaction de plus en plus vers les Blancs du Sud et leurs alliés du Nord pour obtenir leur soutien.

Le récit fait par Clemenceau de l’escalade de ce conflit politique reste une ressource inestimable pour les lecteurs du xxie siècle. Les journaux américains contiennent des récits des mêmes événements, mais ils sont surchargés de petits détails sur les affrontements partisans quotidiens. En revanche, Clemenceau ne rend compte au public français que sur une base hebdomadaire ou bihebdomadaire. Son objectif est de fournir aux lecteurs du Temps ce dont nous avons exactement besoin aujourd’hui : une série d’analyses courtes et incisives de la confrontation en cours. Cet affrontement, l’un des plus importants de toute l’histoire des États-Unis, porte sur l’identité constitutionnelle de la République.

Il est vrai, bien sûr, que des générations de juristes, de politologues et d’historiens ont également offert des comptes rendus savants de cette grande bataille. Les principales écoles de pensée académiques ont largement différé au cours des cent cinquante dernières années5. Néanmoins, les rapports de Clemenceau ont un avantage inestimable sur tous les autres. Bien que les plus grands universitaires continuent de débattre et de diverger, ils reconnaissent tous un point fondamental : malgré le triomphe des radicaux républicains, avec la promulgation du 14amendement, ce sont les rebelles blancs du Sud qui ont finalement réussi à faire échouer complètement la revendication de « protection égale » de tous les citoyens américains, la renvoyant au siècle suivant. En conséquence, ils ont considéré la victoire à court terme des radicaux avec un grand scepticisme et tenté d’expliquer pourquoi et comment elle provoqua un retour de bâton si dramatique durant les décennies qui suivirent.

C’est ici que Clemenceau offre un point de vue radicalement différent. Sa mission journalistique s’achève au début de 1869, lorsque le triomphe des radicaux atteint son apogée. Non seulement le Congrès prend une série de mesures sans précédent, y compris l’utilisation de la force militaire, pour obtenir la promulgation du 14e amendement, non seulement les radicaux ont écrasé l’opposition de principe de Johnson à leur agressive intervention dans les affaires du Sud, mais ils sont à un seul vote au Sénat de le déclarer coupable lors de son procès en impeachment, après qu’il a été mis en accusation par la Chambre des représentants. Plus important encore, le Congrès a vu les électeurs ratifier ses décisions radicales, avec l’élection en novembre 1868 du général Ulysses S. Grant, illustre commandant de la guerre de Sécession, plutôt qu’un candidat démocrate plus favorable aux principes d’inclusion de Johnson. Lors de son entrée en fonction en 1869, Grant offre toutes les indications qu’il soutiendra d’autres mesures radicales visant à garantir l’égalité sociale et politique des Noirs américains. Clemenceau rend compte de tous ces événements avec une perspicacité particulière. Il perçoit bien que la poussée radicale pour l’égalité réelle entre 1865 et 1869 a provoqué une intensification de l’opposition des conservateurs, mobilisée à plusieurs reprises. Plutôt que de regarder ce contrecoup avec anxiété, il considère qu’il eût été naïf de s’attendre à autre chose. Après tout, le peuple américain était confronté à une question qui allait déterminer son destin constitutionnel pour longtemps. Il était juste et approprié que le président et le Congrès présentent à leurs concitoyens des alternatives de principes. Et il eût été idiot de s’attendre à ce qu’ils votent tous de la même façon lorsqu’ils se rendirent aux urnes.

C’est le moment où Clemenceau rompt de manière décisive avec Tocqueville. Non seulement il fournit une brillante analyse d’une forme très différente de la Démocratie en Amérique, mais il la poursuit en félicitant les radicaux pour leur refus d’accepter toute forme de compromis. Son héros est Thaddeus Stevens, le leader des radicaux à la Chambre des représentants : « Thaddeus Stevens, brisé par l’âge et par la maladie, loin de prendre peur, s’est déclaré en faveur de mesures plus radicales que jamais. […] Bien que noté comme un homme de vues extrêmes, M. Stevens est encore ennemi redoutable pour les anciens esclavagistes : ce qu’il dit, il le fait, toujours et quand même, à travers tous les obstacles, et sans jamais accepter de compromis. Son horizon est borné, mais il voit distinctement ce qu’il voit. Aussi il sait toujours où il veut aller, et il y va. »

L’engagement absolu de Stevens pour l’égalité raciale s’est autant exprimé dans sa vie privée que publique. Il maintint une relation amoureuse avec sa femme de ménage noire qui dura vingt ans et ne prit fin qu’avec sa mort en 1868. Ce défi de l’amour au tabou du mélange racial, si profondément enraciné, provoqua, comme on pouvait s’y attendre, une dénonciation sans fin par les racistes de tout le pays. Néanmoins, Stevens tint bon, tout comme la légion de ses soutiens, ce qui ne fut pas moins important. Ils comprenaient Clemenceau. Lorsqu’il apprend la mort de Stevens en 1869, il publie une lettre pour pleurer la disparition d’un homme qui a consacré « toute sa vie à une idée, et qui l’a défendue jusqu’à son triomphe ». Cela devait suffire à justifier toute la vie d’un homme, quand la cause à laquelle il avait consacré sa vie et son âme était celle de la justice.

Clemenceau n’a pas encore 27 ans lorsqu’il publie ce dernier hommage. Ensuite, à mon avis, l’exemple de Stevens l’a inspiré tout le reste de sa vie. En s’élevant soudainement au rang de célébrité dans l’affaire Dreyfus, il n’a pas utilisé J’accuse comme un véhicule commode pour acquérir le pouvoir dans la politique ordinaire de la IIIe République. Au contraire, comme Stevens, il a été un éloquent porte-parole de ses propres idéaux et a attendu pendant des décennies que ses concitoyens soient prêts à le suivre. Plus remarquable encore, il ne s’est pas accroché au pouvoir comme un politicien ordinaire, en faisant du sur-place et en traitant avec ses partenaires de la coalition. Au lieu de cela, il a démissionné deux fois plutôt que de compromettre ses principes.

En disant cela, je ne suggère pas que je trouve les principes de Clemenceau aussi admirables que ceux de Stevens.

Il est certain que ses courageuses dénonciations de l’antisémitisme et du colonialisme, ainsi que sa remarquable défense de la liberté de conscience continuent de servir d’inspiration au xxie siècle. Mais son opposition – en apparence toute de principe – à l’Allemagne, tant avant qu’après la Première Guerre mondiale, n’a-t-elle pas préparé le terrain pour un bain de sang encore plus tragique vingt-cinq ans plus tard ? Néanmoins, à 78 ans, Clemenceau aurait-il approuvé le traité trop punitif de Versailles s’il n’avait pas rencontré Stevens à 24 ans ?

Au moment où j’écris ces lignes, l’Amérique a une fois de plus désespérément besoin d’un Stevens, d’un Clemenceau ou d’un Martin Luther King.

La question me suggère d’ajouter une dimension personnelle au contraste que je développe entre Clemenceau et Tocqueville. Rappelons que c’est l’amère déception de ce dernier face à la politique française qui l’a poussé à se rendre en Amérique pour trouver une solution au problème de la démocratie, solution qu’il n’a pu faire fructifier en France. Dans le cas de Clemenceau, se confronter avec la démocratie américaine, et son héros Stevens, le conduisit à adopter une politique de principe qui eut un grand impact sur le cours de la démocratie en France. Au moment où j’écris ces lignes, l’Amérique a une fois de plus désespérément besoin d’un Stevens, d’un Clemenceau ou d’un Martin Luther King. Ce sont seulement ces hommes et ces femmes qui résisteront aux prétentions autoritaires du président Trump, et qui conduiront les Américains du xxie siècle vers un engagement renouvelé en faveur de la démocratie et de la justice sociale. J’en appelle à mes amis d’outre-Atlantique pour toute l’aide éventuelle qu’ils pourraient nous apporter.

Extraits de la lettre du 29 novembre 1867

29 novembre 1867

Lettres des États-Unis

Nous extrayons ce qui suit de notre correspondance de New York, du 8 novembre :

Monsieur le rédacteur,

Le résultat des élections a confirmé les prévisions générales : les Républicains ont remporté la victoire dans le Massachusetts, dans le Michigan, le Wisconsin, le Kansas, le Minnesota, le Missouri, l’Illinois, et ont été complètement défaits dans l’État de New York, dans le New Jersey, dans le Maryland. En somme, l’avantage reste au Parti démocratique, qui semble avoir partout gagné du terrain, et les journaux républicains eux-mêmes avouent que, tout en s’attendant à être battus sur plusieurs points, ils ne soupçonnaient pas l’étendue ni la puissance de la réaction démocratique.

[…]

De fait, personne ne doute que la convention républicaine, qui se rassemblera au printemps prochain pour choisir le candidat du Parti républicain à la présidence, en même temps que pour adopter une platform qui sera le programme officiel du parti pour la campagne présidentielle, personne ne doute, dis-je, que cette convention ne soit disposée à fixer son choix sur le général Grant. Mais, d’un autre côté, le Parti républicain ne peut pas abandonner les Noirs, sous peine de perdre toute sa raison d’être : il doit donc revendiquer, et il revendiquera certainement, le droit de suffrage pour les affranchis du Sud ; ce sera là, pour parler l’argot politique du pays, une des planches de la platform républicaine.

Le général Grant consentira-t-il à se placer sur cette platform, et voudra-t-il accepter un pareil programme ? Là est la seule question ; question à laquelle il est impossible de répondre, parce que Grant évite soigneusement en toute occurrence de donner son opinion sur quoi [que] ce soit. Tout ce qu’il est permis de dire, c’est que les nègres obtiendront tôt ou tard l’indépendance politique, comme ils ont obtenu l’indépendance civile, que la question noire subsistera tant qu’elle n’aura pas été réglée dans le sens de la justice, et que si le général Grant, s’élevant à la hauteur de la situation, consent à apporter aux radicaux le secours de sa popularité, il hâtera singulièrement la solution définitive d’un problème qui a coûté tant de sang à son pays. Jusqu’ici, les perpétuelles réticences de Grant n’ont fait que lui aliéner les radicaux extrêmes, tels que Wendell Phillips, Thaddeus Stevens et Benjamin Wade, le président du Sénat. La masse du parti, cependant, lui est restée fidèle, mais à la condition qu’il se prononce quand le moment sera venu.

[…]

Oui, sans doute, il y a une guerre de races : mais qui l’a commencée, et qui la poursuit ?

Les journaux démocratiques parlent d’une guerre de races comme imminente dans le Sud. Mais cette guerre de races est une vieille affaire : elle a commencé le jour où un homme blanc s’est approprié un homme noir. De plus, il m’est facile de voir et de compter les entreprises des Blancs contre les Noirs ; mais, à l’exception des massacres de Saint-Domingue, je ne vois pas que les nègres aient usé de représailles. La guerre de la rébellion offrait cependant une bien belle chance aux nègres du Sud. S’ils ne se sont pas révoltés alors, pourquoi le feraient-ils aujourd’hui, et dans quel dessein ? Oui, sans doute, il y a une guerre de races : mais qui l’a commencée, et qui la poursuit ? Un seul fait qui répond aux calomnies des Démocrates contre la race noire : dans l’État de Virginie, l’année dernière, 10 000 nègres adultes (les enfants ne sont pas compris dans cette statistique) ont appris à lire et à écrire.

Pour extrait : E. Lemoine

Extrait de la lettre du 23 septembre 1868

23 septembre 1868

Lettres des États-Unis

Les préparatifs de l’élection présidentielle.

Nous résumons comme suit notre correspondance de New York, en date du 4 septembre :

Le carnaval américain revient tous les quatre ans, et dure environ deux mois. Le prétexte de ce dévergondage général des esprits est l’élection présidentielle. Ce n’est pas que chacun ne prenne la chose au sérieux. On y attache au contraire un si grand intérêt que la fête se termine bien rarement sans émeutes et sans des batailles. Mais le jeu consiste précisément à donner une forme grotesque à un acte sérieux et réfléchi. Il faut avouer d’ailleurs que l’occasion est tentante.

Le pays, divisé en deux camps, les pensées communes tournées vers deux hommes qui personnifient chaque parti, les passions s’allument. Liberté absolue de parler et d’écrire, de se moquer, d’insulter, de médire, d’exciter à la haine et au mépris de qui et de quoi que ce soit et non pas une liberté platonique, mais une liberté réelle et vivante, dont chacun use à ses risques et périls et dans la mesure qui lui convient. Tout concourt à rendre l’intérêt plus puissant dans ce grand drame où chacun veut s’attribuer un rôle.

Les uns s’éprennent de l’idée, les autres s’enflamment pour ou contre l’homme : chacun cherche et trouve un aliment à ses passions bonnes ou mauvaises, et leur donne libre carrière. L’intérêt y apporte son appoint : les politiciens se ruent d’avance à la curée et tâchent d’extorquer quelque promesse au président futur ; d’autres parient des sommes folles. Des poules s’organisent comme à une course de chevaux. Cependant les meetings vont leur train et se répètent à l’infini, avec accompagnement nécessaire d’affiches, de feux d’artifice, de musique, de processions, de transparents, de marches aux flambeaux, de chars allégoriques, de mascarades, d’illuminations, de coups de canon.

Quand la salle est pleine, on dresse un tréteau dans la rue, et quand il plie sous le poids des orateurs, on monte sur une voiture, une borne ou une chaise, et l’on s’offre un succès de tribune en se donnant le plaisir de parler à des gens qui sont de votre avis, et qui, pourvu que vous les en priiez, finissent par vous porter en triomphe, comme vous les porterez demain. Si de fortune quelque ennemi rageur est présent et qu’il se sente suffisamment appuyé par un petit groupe de camarades, alors la fête est complète. On oppose tribune à tribune.

Les deux orateurs discutent si le tempérament de l’auditoire est grave et sérieux, et si leur rhétorique ne leur grise pas trop la tête. Parfois aussi, piqués à tout propos par les interruptions continuelles d’un auditoire malveillant, ils s’irritent, s’invectivent mutuellement, et finissent quelquefois par se servir de leur piédestal pour se casser réciproquement la tête. Il faut bien du sang répandu pour que le côté brutal de la nature humaine trouve aussi son compte à ce grand débordement carnavalesque du trop-plein de toutes les passions. Ces petites saignées salutaires sont d’ailleurs le remède certain d’une pléthore toute passagère.

Et que dire de la presse, de ses attaques sans mesure, de ses médisances, de ses calomnies, de ses caricatures qui s’en prennent à la vie privée, et ne respectent absolument rien ? Il faudrait un volume pour décrire dans tous ses détails ce carnaval échevelé, dont les excès grotesques n’ont rien de bien dangereux, paraît-il, puisque le peuple qui s’y livre n’a jamais eu jusqu’ici besoin d’être sauvé par d’autres que par lui-même.

Notez d’ailleurs que je me suis attaché à ne parler que des excès, et de tout ce qui frappe les yeux de celui qui s’arrête à la superficie des choses. Sous cette écume que le vent emporte, le fleuve roule sous ses flots puissants. La volonté du peuple se manifeste souveraine, et l’ordre se fait soudain. Le vainqueur monte au Capitole, tandis que le parti vaincu ajourne et prépare sa revanche.

[…]

Pour extrait : Ch. du Bouzet

  • 1.Georges Clemenceau, American Reconstruction 1865-1870 and the Impeachment of President Johnson, édition et introduction par Fernand Baldensperger, traduit par Margaret MacVeagh, New York, Lincoln Mac Veagh/The Dial Press, 1928.
  • 2.Patrick Weil et Thomas Macé (sous la dir. de), Georges Clemenceau. Lettres d’Amérique, préface de Bruce Ackerman, Paris, Passés composés, 2020.
  • 3.Je présente un compte rendu détaillé de ces intenses luttes électorales dans Bruce Ackerman, The Failure of the Founding Fathers, Cambridge, Harvard University Press, 2005.
  • 4.Voir Bruce Ackerman, We the People, vol. II, Transformations, Cambridge, Harvard University Press, 1999, p. 136-137.
  • 5.Voir mon analyse qui se réfère à de nombreuses autres dans B. Ackerman, We the People, op. cit., vol. II., p. 99-252.

Bruce Ackerman

Professeur de droit et de science politique à l’université de Yale, il est notamment l’auteur d’Au nom du peuple. Les fondements de la démocratie américaine (Calmann-Lévy, 1998).

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Selon ce dossier coordonné par Carole Desbarats et Emmanuel Laurentin, les institutions culturelles sont confrontées depuis quelques temps à des enjeux que l’épidémie de coronavirus a rendus plus aigus encore. Alors même que le confinement a suscité une forte demande de culture, beaucoup de ces institutions sont aujourd’hui face à un tournant. À lire aussi dans ce numéro : Trump contre l’Amérique, des élections par temps de pandémie et des jeunes sans bercail.