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Photo : Nicolas Ladino Silva
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Le sujet décomposé

La psychiatrie connaît actuellement une crise de foi : les transformations du soin liées aux progrès de l’imagerie cérébrale et la nouvelle gestion des masses fondée sur la relégation n’offrent aucune garantie de respect de la personne.

En ce début de xxie siècle, des notions autrefois liées, comme la folie et le sujet, connaissent des transformations majeures dont il serait salutaire de suivre les traces et les conséquences, au lieu de les subir. En effet, nous assistons non seulement à un mouvement de naturalisation de la folie par la chimie et les «  neurosciences  », mais aussi à une identification du sujet à «  son cerveau  ». La personne est décomposée en autant de troubles que la technologie, par l’imagerie cérébrale, promet d’associer à des zones localisées. Ces évolutions ne se résument pas à de simples élucidations des «  mystères de l’âme  » par la science : elles transforment profondément leurs objets mêmes, nos représentations et la vie en société. Pour mieux saisir ce mouvement, nous proposons de les analyser à partir des changements actuels touchant la médecine mentale et les soins psychiques.

Le tournant des années 1950: une nouvelle discipline

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la psychiatrie a connu une crise de légitimité. Il s’agit à la fois d’une crise de l’asile, mis à mal par le scandale de « l’extermination douce » de 40 000 malades mentaux morts hospitalisés pendant la guerre[1], et d’une interrogation sur la validité des catégorisations des troubles mentaux, qui brillent par leurs richesses descriptives mais ne sont corroborées par aucune étiologie anatomo-clinique. Cette crise procède d’un discrédit du soin, dont les nouvelles attentes sociales exigent une nouvelle efficacité qui dépasserait l’enfermement et les chocs.

Les principales réactions à cette crise furent de trois ordres : une réforme de l’asile, suivie de la création d’un système de soins par secteur psychiatrique (avec la possibilité de traitement hors hôpital) ; le renouvellement et le développement de théories psychologiques, comme la phénoménologie et surtout la psychanalyse, par les professionnels de la psychiatrie en quête de nouveaux moyens de compréhension et de soin ; enfin, ­l’expérimentation de différents moyens thérapeutiques, jusqu’à l’apparition d’une nouvelle classe de tranquillisants puissants, les neuro­leptiques, en 1952.

Dans le contexte de la recherche intense d’un traitement médical de la folie, en 1949, le neurologue portugais Egas Moniz obtient le prix Nobel de médecine grâce au succès mondial de la lobotomie[2]. C’est après toutes sortes d’expérimentations chimiques (Lsd, mescaline, amphétamines, narcoanalyse,  etc.) que sont découverts lesdits neuroleptiques, «  l’aspirine des psychiatres  ».

Ces molécules apportent des nouveautés notables, peu soulignées par les historiens de la psychiatrie. Il s’agit du premier tranquillisant qui, malgré sa puissance, n’endort pas le patient, lequel reste «  indifférent mais éveillé  ». Si, jusque-là, tous les traitements psychiatriques se font exclusivement par cure[3] (à l’exception de la lobotomie), les neuroleptiques donnent accès à des traitements prolongés, d’une durée indéterminée. Tant que le patient va bien, il continue à prendre son psychotrope. Cet usage à long terme a des conséquences considérables sur la pratique, notamment par la création de soins à distance, dits «  ambulatoires  », puisque le traitement continue d’agir loin du psychiatre. De même, il permet de restaurer le dialogue avec des patients auparavant trop endormis, trop agités ou trop délirants.

Cet usage ad libitum change les représentations de la maladie mentale jusqu’à nos jours, mais comment ? Partant du constat que tant qu’un malade absorbe une substance, il va mieux et que lorsqu’il arrête, il semble rechuter, il paraît légitime de supposer que la folie dépend d’un défaut chimique et qu’elle est due à une molécule manquante ou sensible aux neuroleptiques administrés – substrat que la science, imagine-t-on, ne doit pas tarder à découvrir.

Ce nouvel espoir, cette nouvelle expérience et ce nouveau regard sur la folie ont soutenu une naturalisation des maladies mentales, en présentant ces molécules comme le chaînon manquant à l’élucidation imminente de leurs causes et à leur guérison[4].

L’exploration chimique en psychiatrie apporte le nouvel espoir de la recherche de bases moléculaires et naturelles de la folie.

En effet, avec les nouvelles substances agissant sur le psychisme – tranquillisants, hallucinogènes, antidépresseurs,  etc. –, une nouvelle discipline se forge à partir des années 1950 : la psychopharmacologie. Il s’agit d’une véritable discipline, au sens foucaldien du terme : une puissance qui s’affirme par la diminution des violences, par l’augmentation de ­l’utilité et de l’efficacité et par l’instauration conséquente d’un rapport de dépendance et de docilité[5]. La psychopharmacologie détermine et distribue un nouveau pouvoir, la puissance des substances psychoactives, et détermine ainsi de nouvelles pratiques et de nouveaux discours légitimes.

C’est ainsi qu’après plus d’un siècle d’autopsies de fous et d’observations au microscope ou à l’aide des radiographies à la recherche d’une base anatomique de la folie, l’exploration chimique en psychiatrie apporte le nouvel espoir de la recherche de bases moléculaires et naturelles de la folie.

De la polarisation à la crise de foi

Dans ce contexte issu des années 1950, la psychiatrie de la seconde moitié du xxe siècle se constitue en terrain d’affrontements passionnés entre au moins trois camps qui se disputent les causes et les traitements possibles de la folie : l’organicisme (le tout-biochimique), le psycho-dynamisme (le tout-psychologique) et l’antipsychiatrie (le tout-social). Avec la guerre froide comme arrière-plan historique, mêlant idéologie et clinique, chaque camp porte sa vision, ses certitudes, son enthousiasme et dispose de ses fidèles défenseurs. Depuis des décennies, on déclare régulièrement la découverte de la structure du cerveau, de la molécule ou du gène responsable de telle maladie mentale. Aucune de ces annonces ne s’est confirmée par la création d’un simple test diagnostique majeur (génétique, sanguin, radiologique,  etc.), ce qui aurait pu attester du bien-fondé d’une telle découverte. De nos jours, ces affirmations restent toutes discutées et discutables.

Quoi qu’il en soit, la psychiatrie en général et le soin psychique en particulier connaissent actuellement une véritable crise de foi, qui dépasse les milieux professionnels[6]. Il faut bien reconnaître qu’il est plus difficile que dans les années 1960-1970 d’avoir une foi inébranlable et univoque en une quelconque représentation de la maladie psychique et, par conséquent, en des orientations thérapeutiques à défendre. C’est la capacité même de soigner le psychisme, les souffrances et les désordres mentaux qui est aujourd’hui remise en question. Dans ce contexte d’incertitudes, à quoi correspondrait le fait de soigner le psychisme ? Avec quels moyens, quels buts et quels résultats ? Ce climat participe d’un certain appauvrissement, voire d’une démobilisation générale, des expériences de soin proposées, ainsi que d’une diminution des moyens.

On a déjà beaucoup glosé sur la crise de la psychanalyse et son déclin. À cela, il faudrait ajouter que les traitements psycho-chimiques traversent une crise tout aussi profonde que leur large diffusion ne saurait cacher. En effet, près de soixante-dix ans après son apparition, la psycho­pharmacologie et la chimie du cerveau, malgré leurs effets incontestables, n’ont toujours pas tenu leurs promesses initiales, à savoir l’élucidation et le traitement de la maladie mentale. Au contraire, avec la naturalisation de la folie liée à l’utilisation des médicaments psychiatriques, un praticien a de nos jours moins d’espoir de guérison desdits schizophrènes que ses ancêtres aliénistes d’avant-guerre[7]. Le même désenchantement vaut pour les promesses du modèle américain portées par le Dsm[8] qui, par la clarification et la rigueur scientifiques, augure d’arriver à établir un jour la correspondance exacte entre la description clinique et l’étiologie naturelle des maladies psychiatriques. L’ambition de ce projet, qui a des enjeux sociaux et économiques majeurs, est aujourd’hui vieille d’au moins quarante ans pour le Dsm iii, avec bien peu, voire aucune, découverte majeure sur la nature des maladies mentales et une efficacité clinique faible et de plus en plus contestée.

La déconstruction du sujet

Comme la psychopharmacologie, le Dsm n’a donc pas vraiment tenu ses promesses, ce qui ne l’a pas empêché de contribuer à un changement culturel majeur que nous appellerons «  la déconstruction du sujet  ». En effet, depuis quelques décennies, avec la psychiatrie américaine, nous sommes passés d’une vision globale du sujet (exprimée notamment par le modèle de «  structure de la personnalité  ») à la compréhension de la personne par des gestes, actes, agissements, conduites, capacités cognitives, fonctions ou comportements séparés. Cette décomposition du sujet est illustrée par un vocable qui a gagné le langage courant et les représentations des dernières années, celui du «  trouble  », qui a touché les médias, le public, des psychiatres, des neurologues voire certains psychanalystes. Chacun son «  trouble du comportement  », «  trouble de l’alimentation  », «  trouble de la pensée  », «  trouble de l’attention  »,  etc. Au lieu d’un malade (schizophrène, déprimé,  etc.), il y a désormais le porteur d’une collection ou d’un catalogue de «  troubles  » censés définir une «  maladie  », délimiter un «  spectre  » ou un «  syndrome  ».

Cette vision «  troublée  » est absolument congruente avec les aspirations qui nourrissent les images par Irm-fonctionnelles (imagerie par résonance magnétique) et leur corollaire, lesdites «  neurosciences  » cognitives. Sauf surprise, en ce début de xxie siècle, le grand espoir nous vient non pas des molécules, ni même des gènes, mais des images informatisées du cerveau. Désormais, ce sont ces «  neurosciences  » qui devraient fournir les nouvelles certitudes ; ses images portent les nouvelles promesses d’élucidation et de traitement de la psyché. À vrai dire, les «  neurosciences  » sont bien plus complexes que les postulats persistants qui en inspirent certains et qui se diffusent le plus facilement dans le public, comme la recherche répétée des sièges des différentes fonctions de l’esprit et des troubles psychiques. Les «  neurosciences  » ne devraient pas être réduites à une sorte de néo-localisationisme[9]. Pourtant, c’est essentiellement cette réduction à une neurophysiologie par l’image localisatrice qui s’impose à nous. Ce néo-localisationisme soutient par exemple désormais la prolifération de traitements psychiatriques par voie chirurgicale[10]. Il s’agit d’intervenir sur des micro-zones délimitées du cerveau, censées contrôler tel ou tel comportement, sentiment ou fonction humaine, soit par destruction, soit par stimulation via l’introduction d’électrodes qui envoient des charges électriques, contrôlées par une sorte de pacemaker.

En effet, ces opérations, dans ce qui fut naguère le domaine de la psychiatrie, se multiplient à grande vitesse. Initialement, ces nouvelles «  chirurgies de l’esprit  » visaient un trouble moteur comme le tremblement de la maladie de Parkinson, puis se sont étendues aux obsessions compulsives (dites Toc) entendues comme pathologies du geste, pour atteindre désormais l’anorexie mentale ou la dépression, considérées ici comme des comportements. Après une période récente de nouveaux abus et de traitements de la déviance (comportements asociaux, agressivité, homosexualité, toxicomanie,  etc.), la psychochirurgie des neurosciences promet de se cantonner à nouveau à des principes purement scientifiques.

Il est essentiel de noter que ces interventions à visée thérapeutique, pas toujours réversibles, ne prétendent nullement transformer le sujet en soi[11], ce qui est fondamental pour qu’elles puissent recevoir ­l’approbation sociale. Il n’y a donc aucune raison pour que ces tentatives opératoires s’arrêtent. Il n’y a pas de sujet en danger, puisque le sujet n’existe plus et que seules les différentes fonctions cognitives sont prises en compte[12]. Mais qu’en savons-nous exactement ? Des contre-exemples existent, montrant la complexité et l’intrication aussi bien entre les zones du cerveau entre elles qu’entre les composantes de la subjectivité (émotions, mémoire, cognition, langage,  etc.).

Quelles transgressions portera la micro-psychochirurgie du futur?

À ne pas douter, lesdites «  neurosciences  » portent une nouvelle puissance, qui produira à son tour une nouvelle discipline et, par conséquent, de nouveaux accidents et des déviances inédites. Il est plausible qu’une psychochirurgie prétendument localisée, inoffensive et scientifique vienne un jour dépasser le seul but curatif, cherchant alors à prévenir[13], à compenser, à améliorer, à dépasser la condition humaine. Dans de telles interventions, qu’avons-nous comme garanties de respect de la personne, à part les promesses de rigueur chirurgicale et quelques hypothèses neurophysiologiques, fussent-elles étayées par la haute technologie[14] ? Quelles transgressions portera la micro-psychochirurgie du futur ? Enfin, et surtout, comme pour toute technologie nouvelle, qui décidera (patient, médecin, juge,  etc.) de quoi, avec quels buts et avec quels moyens[15] ?

La gestion des masses: handicap partout, soins nulle part

Loin des laboratoires et près des masses, dans une culture du sujet décomposé, une psychiatrie globale ou humaniste devient alors de plus en plus difficile à défendre. Outre la promesse d’une technologie des fonctions de l’esprit, la vision morcelée «  Dsmiste  » et la crise de foi de la psychiatrie produisent des conséquences directes sur les pratiques de soin au quotidien. Les patients se voient alors caractérisés par le trait le plus socialement déterminant (mutique, violent, suicidaire, inhibé, délirant,  etc.) au risque de le réifier et de trop accentuer un seul aspect de leur personne. Par conséquent, sont valorisés et se multiplient les spécialistes de chaque trouble (phobies, sexualité, Toc-obsessions, dépression, jeux, sommeil, alimentation, performance,  etc.), avec les lieux de prise en charge correspondants. Il est à craindre que le patient «  troublé  » récalcitrant passera de spécialiste en spécialiste et que les «  irrémédiables  », c’est-à-dire les chroniques, deviendront les insupportables du système et seront priés de quitter le champ du soin en acceptant la relégation médicale au titre du handicap.

En effet, nous assistons déjà à l’expansion de nouveaux modes de gestion de cet insupportable autrefois caractérisé comme folie. Comme le suggère Claude-Olivier Doron, en psychiatrie, nous passons de ce que Michel Foucault avait décrit comme « l’ordre disciplinaire » à la prédominance de la « gestion sécuritaire » (que nous appellerions volontiers une logique d’assurance), qui vise avant tout la gestion des risques et des masses[16]. Le sujet et ses profondeurs n’intéressent guère la gestion sécuritaire, seuls les compétences et le repérage du respect des bornes dans les conduites importent. En pratique, plus que l’injonction à être normal de la discipline subjective, c’est l’observation de la norme qui est ici scrutée. Avec le sécuritaire, le sujet se vide de sens et le «  profil  » devient la donnée principale[17]. À la place du soin, «  gestion  » devient le maître-mot. On «  gère  » les populations et les catégories distinctes, de même que chacun doit gérer son «  capital individuel  ».

Le sujet et ses profondeurs n’intéressent guère la gestion sécuritaire, seuls les compétences et le repérage du respect des bornes dans les conduites importent.

C’est ainsi que, par le renoncement de l’ambition de transformer l’homme par l’asile ou la psychothérapie, deux principes ont pris le pas sur ­l’enfermement et l’exclusion associés à l’internement et à la création de certaines institutions de soins de la psychiatrie classique. Une fois la folie déconstruite, ce sont la ségrégation et la relégation par la médecine qui se voient érigées en politique de gestion des insupportables.

La ségrégation est un mode d’essentialisation des différences par une hiérarchisation de valeurs (race, genre, culture, capacités, qualités,  etc.) qui établit une cohabitation des différents qui ne sont pas des semblables. La ségrégation médicale consiste aujourd’hui en une alternative à l’exclusion et elle est soutenue par un discours d’inclusion. L’exemple majeur est l’expansion de l’idéologie du handicap en milieu scolaire. L’école accueille plus de 220 000 élèves « en situation de handicap [18] » ; l’immense majorité des dossiers aurait une justification d’ordre psychiatrique. À partir d’un mouvement généreux visant l’inclusion, la gestion des écarts de la norme s’est faite par la médicalisation de l’échec scolaire. Un grand nombre ­d’enfants «  déviants  » et en difficulté à l’école, surtout ceux des populations défavorisées, minoritaires ou en souffrance sociale, se voient ainsi pris dans un système stigmatisant. Ils sont caractérisés comme handicapés, certificat psychiatrique à l’appui, au lieu de bénéficier de réponses pédagogiques souples et adaptées[19].

En négatif complémentaire de l’inclusion par la ségrégation médicale, nous constatons l’installation de la relégation médicale (des chroniques) comme politique d’État. Comme la ségrégation médicale, elle fait appel au statut de handicap et consiste en une mesure d’éloignement des incorrigibles, sans impliquer la perte de tous les droits. Au xixe siècle déjà, la loi de relégation du 27 mai 1885 devait débarrasser la métropole des délinquants et des vagabonds récidivistes, irrécupérables et inamendables qui, à la différence des bannis, gardaient le statut de citoyens français. La relégation médicale n’est nullement une nouveauté, mais elle est passée de tâche honteuse de la psychiatrie à une politique publique soutenue par une idéologie scientifique. C’est pourquoi nous assistons ainsi à une prolifération des Mas[20] (maisons d’accueil spécialisées) en lieu et place des hôpitaux psychiatriques qui n’accueillent pas tant des malades mentaux que des handicapés psychiques chroniques et incurables, que l’on y gardera au prix le plus bas. Il s’agit d’une relégation à double titre : le citoyen est éloigné à la fois de sa société et du champ thérapeutique.

Ces deux réponses, ségrégation et relégation médicales, se passent absolument de l’ambition de soigner. Dans leur mise en place, le psychiatre est convoqué essentiellement pour donner sa caution et se voit pratiquement réduit au rôle d’expert, plutôt que de soignant. Le médecin sert ici à la validation du dispositif ; il doit non plus traiter, mais attester, certifier, orienter ou faire le tri[21].

Le sujet en mutation

La déconstruction de la folie opérée avec le Dsm, le cognitivisme et les «  neurosciences  », de même que la ségrégation par l’expansion du domaine du handicap et la relégation hors soin, relèvent non seulement d’une transformation de la maladie mentale, mais également d’une nouvelle vision de ce que l’on appelait encore il y a peu l’homme et son humanité. Avec la disparition d’une certaine idée de la folie, forgée par les philo­sophes et aliénistes des deux derniers siècles, c’est une conception ­d’intégrité et de globalité de la personne et de sujet qui est modifiée, ainsi plus largement que l’image issue des Lumières d’un humain pourvu de raison, de désir et de libre arbitre. Il est en effet frappant de constater avec quelle insistance et engouement les médias convoquent les «  neuro­sciences  » pour ébranler des notions complexes et sociales comme celles de conscience, de décision et de libre arbitre, voire des notions plus vastes comme l’amour, avant même d’avoir pu sérieusement dissiper les mystères du cerveau des drosophiles.

Avec les images informatisées des Irm, certains prétendent, une nouvelle fois, comprendre le fonctionnement du cerveau et de son «  porteur  », puis pouvoir intervenir scientifiquement si besoin. Depuis peu, la naturalisation de la folie et de la subjectivité paraît s’affirmer sans contrepoint possible ou crédible. Mais la complexité de la physiologie cérébrale n’est pas le seul obstacle à une résolution médicale et scientifique des questions soulevées par la folie ou par les insupportables, c’est-à-dire par ceux qui supportent mal – ou sont mal supportés par – le vivre-ensemble. Malgré les tentatives de réduction, nous sommes confrontés dans ce domaine à des problématiques qui s’enchevêtrent à l’infini. Malgré les modèles et les disciplines, l’homme, sa souffrance et sa folie se sont trouvés et se trouveront longtemps encore à la croisée de la culture, du corps, de la religion, de l’idéologie, de la philosophie, de la sociologie, de la subjectivité la plus intime et de l’histoire. Sans quoi, ce ne seront plus des hommes.

 

 

[1] - Max Lafont, l’Extermination douce. La mort de 40 000 malades mentaux dans les hôpitaux psychiatriques en France, sous le régime de Vichy, Ligné, Éditions de l’Arefppi, 1987.

 

[2] - Signalons que Egas Moniz a créé ses premières psychochirurgies à Lisbonne, quatorze ans avant leur diffusion mondiale, en 1935. Voir Carlos Parada, Toucher le cerveau, changer l’esprit, Paris, Puf, 2016.

 

[3] - Une cure comporte un état initial, l’application d’un traitement, un changement d’état et l’arrêt du traitement proposé. Exemples : cure de sommeil, cure d’insuline, cure d’électrochoc, cure thermale ou encore cure analytique.

 

[4] - Ces questions sont plus amplement développées dans C. Parada, Toucher le cerveau, changer -l’esprit, op. cit.

 

[5] - Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison [1975], Paris, Gallimard, coll. « Tel  », 1993.

 

[6] - Par «  foi  », nous entendons l’attitude qui rejoint la croyance (rationnelle ou pas) et l’engagement (par l’action et le corps de celui qui croit). La foi n’est pas l’opposé de la raison, mais l’inverse du doute.

 

[7] - Peu importe si, à tort ou à raison, pour un psychiatre du début du xxe siècle, près de 20 % des schizophrènes guérissent avec leurs traitements par cure (coma insulinique, électrochoc,  etc.), lobotomie ou spontanément. Pour le psychiatre contemporain, une «  maladie  » comme la schizophrénie est, de fait, inguérissable. La possibilité de guérison a quitté le champ du soin.

 

[8] - Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, Manuel statistique et diagnostique des troubles mentaux, conçu par l’American Psychiatric Association.

 

[9] - Voir Daniel Andler, la Silhouette de l’humain. Quelle place pour le naturalisme dans le monde d’aujourd’hui?, Paris, Gallimard, coll. « Nrf Essais  », 2016.

 

[10] - Des médicaments d’un nouveau type prétendraient également intervenir sur un trouble isolé associé à une zone particulière du cerveau. L’idée consiste à proposer à l’avenir des molécules, ou nano-médicaments, à prétention spécifique, contre le trauma ou pour effacer les souvenirs désagréables, le délire, l’hallucination, l’alcoolisme, la violence,  etc. Mais, dans cette voie psychopharmaco-logique en crise, tout reste à faire et à prouver.

 

[11] - Transformer le sujet était une des ambitions de la psychiatrie issue de l’aliénisme. Voir Marcel Gauchet et Gladys Swain, la Pratique de l’esprit humain. L’institution asilaire et la révolution démocratique [1980], Paris, Gallimard, coll. « Tel  », 2007.

 

[12] - Selon le docteur Marc Lévêque, auteur, avec Sandrine Cabut, de la Chirurgie de l’âme (Paris, JC Lattès, 2017), « plus de 100000 patients ont bénéficié des effets de cette neuro-modulation [par électrodes dans le cerveau] dans le monde ». En Chine, on évalue « pour la seule année 2004, à plus de 1 000 les “patients” morphinomanes traités par psychochirurgie lésionnelle [avec destruction des zones du cerveau]  » (le Monde du 25 août 2014).

 

[13] - À l’image du même Thomas Insell, qui sans aucune forme de précaution éthique, appelle de ses vœux une psychiatrie préventive capable d’intervenir avant qu’il y ait trouble ou symptôme.

 

[14] - Déjà dans les années 1940, lors des remises en cause de la lobotomie, les limites et intérêts de l’expérimentation animale furent avancés. Quelques opposants se fondaient sur cette dernière pour récuser la psychochirurgie, déjà les défenseurs arguaient de l’inadéquation du modèle animal de la folie pour proposer des tentatives opératoires directement sur des insensés et vérifier les résultats.

 

[15] - Vue la différence de coût, on peut supposer que la stimulation électrique (modulable et réversible) resterait réservée aux riches et la lésion cérébrale par chirurgie serait destinée aux plus pauvres et marginaux.

 

[16] - Claude-Olivier Doron, «  La maladie mentale en question  », dans Jean-Noël Missa (sous la dir. de), les Maladies mentales, Paris, Puf, 2008, p. 9-45.

 

[17] - Voir Grégoire Chamayou, Théorie du drone, Paris, La Fabrique, 2013. L’ouvrage décrit comment le gouvernement américain décide de l’élimination d’un ennemi à distance et souvent d’identité inconnue mais au profil caractérisé (voyages, activités, numéros appelés,  etc.).

 

[18] - Voir le rapport de la Cnsa-Mdph de 2012.

 

[19] - Par ailleurs, en exigeant des compensations et de l’inclusion, quelques associations de parents d’autistes revendiquent pour leurs enfants le stigmate du handicap, qu’ils préfèrent à celui de la maladie mentale.

 

[20] - Le sigle choisi pour ces lieux est plein d’ironie, voire de cynisme. Outre le détournement du terme «  accueil  », diffusé par la réforme asilaire d’après-guerre, les Mas affichent leur homophonie avec les «  masses  » qu’elles devraient gérer.

 

[21] - Processus déjà décrit en 1981 par Robert Castel, la Gestion des risques [1981], Paris, Minuit, 2011.

 

Carlos Parada

Psychiatre, il est l'auteur de Toucher le cerveau, changer l'esprit (Puf, 2016).

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