De l’humiliation d'Olivier Abel

Le nouveau poison de notre société


Ce livre paru en 2022 doit être relu en 2026 : très bien écrit, il offre un parcours philosophique vibrant autour de cette notion tellement familière, l’humiliation, qui semblait rester confinée entre la psychologie non-savante (avec toute la rhétorique sur « l’estime de soi »), et les fictions écrites ou mises en images, avec son immense champ d'« histoires » souvent extraordinaires, mais enfermés dans la « littérature » même quand il s’agit de faits divers. Le travail d’Olivier Abel donne à cette notion une autre ampleur et restitue sa réalité historique sociologique, morale et politique. L’humiliation comme désastre subjectif intime touche aux diverses sphères de l’existence humaine sur toutes leurs échelles temporelles et démographiques : la vie individuelle et collective, quotidienne et politique, subjective et culturelle, est marquée par les épisodes récurrents de scènes de mépris, humiliations, colères, fureurs, crises de larmes et de douleur qui rythment tous les âges de la vie, frappent toutes les identités sexuées, et émaillent de nombreux mythes de création du monde dans les différentes cultures décrites et connues. Olivier Abel emmène avec brio son lecteur ou sa lectrice dans la ronde des humiliations pensables et possibles, chaque moment étant nourri de références passionnantes, signe de l’immense culture de l’auteur pour tenter de comprendre l’humiliation comme fait social majeur.

Le mot désigne des situations différentes entre elles dans leur rapport au temps, à leur propre fait, à leur portée dramatique, immense ici et là, tellement courte parfois qu’elle en est réduite à une ligne de fracture, mais, même invisible, la blessure qu’il désigne est à chaque fois tellement grave qu’elle inaugure un changement de vision du monde et de ligne de conduite de l’humilié. Les romans d’aventure, les séries les plus populaires, mais aussi les histoires de vies ressouvenues construisent leurs dramaturgies, réelles ou imaginaires, sur l’irruption dramatique de ces différents moments psychiques cruciaux, liés entre eux, et qui souvent en changent le cours : dans les fictions, souvent, la hantise de la vengeance née de la première blessure d’humiliation et de sa douleur fermentée en haine redessine la ligne de vie du héros, en réorientant tous ses choix d’action. L’humiliation rapproche l’irruption de la violence comme réponse dans les trajectoire de vie individuelle comme dans l’histoire collective d’une nation, et du même coup désigne des évènements hétérogènes : par exemple, le mot « humiliation » peut désigner une situation de la vie réelle quotidienne individuelle, parfois jusqu’à l’immédiateté ponctuelle d’une interaction non-verbale en temps réel. Dans un espace commun où des êtres humains circulent et se croisent, mangent ensemble ou se saluent de loin, le risque des blessures millimétriques mais douloureuses est permanent.

Dans les rues urbaines contemporaines, les cours d’école, les cafeteria d’entreprise, lors des dîners en ville, dans les bars, au cours des rencontres amoureuses, etc., les mépris humilient à la vitesse d’un éclair dans des yeux parfois trop vite détournés. «  Je sais tu n’as rien dit, tu l’as déjà dit, mais il y a des regards qui plantent mieux qu’un coup de couteau » (Ma Gueule, Johnny Halliday, 1979). Et le coup est porté de l’humiliation, ce meurtre moral qui vise le chaud de la subjectivité réflexive, son pli le plus intime dans l’étreinte entre le je et le soi : l’humiliation détruit l’espace interne de la coexistence avec soi-même. Dans la cour d’école, la bande, au cours du bizutage, l’imitation cruelle, la dérision, de l’autre trop gros, grosse, handicapé, bossu, ayant un accent, une couleur de peau, un tic, etc., c’est-à-dire présentant un handicap visible, un signe ténu de différence, et qui peut être mimé, est aussi d’une efficacité redoutable pour porter le coup d’une humiliation cruelle. La gesticulation grotesque qui caricature une différence outrée est « trop drôle ! », et séduit les témoins qui entourent la victime : ils/elles forment une ronde, ils/elles rient de lui, d’elle — autour de la « grosse » la bande des « humiliants » agite de gros lolos imaginaires, secouent des blocs de graisses tremblantes forcément obscènes, tortillent des énormes postérieurs aux immondes rondeurs tremblantes, en se tordant de rire. Ils inventent des chansons ad hoc — quel talent —, les injures sont bien trouvées, et la victime se retrouve dans l’impossibilité de disparaitre, de ne plus être vue… Et pourtant elle s’est immédiatement réduite à une lentille tombée au fond d’une poubelle, car elle s’est enfuie/enfouie très loin en soi, tout au fond de son corps énorme, gouffre d’obscénité, son poids de malédiction, pour s’y abolir et détruire enfin en plein milieu d’elle-même « la grosse » moquée, assassinée par la cruauté de l’imitation.

Autour de la « grosse » la bande des « humiliants » agitent de gros lolos imaginaires.

Les scènes d’humiliation possibles sont d’une variété étonnante, et toute rencontre des yeux, tout croisement des corps, sont à risque : ici, les nombreux travaux classiques d’Erving Goffman sur la présentation de soi dans l’espace public sont fondamentaux, au premier rang desquels les deux tomes de La Mise en scène de la vie quotidienne (1959, trad. 1973-1974). Toute trajectoire de vie depuis l’enfance comporte plus ou moins des épisodes d’extrême souffrance d’humiliations. Olivier Abel donne un exemple bouleversant du retournement possible de l’humiliation dans l’humilité (p. 124-125), où l’offensé, l’idiot, l’humble ne donne plus de prise à l’humiliation et se retrouve comme protégé par son innocence et la noblesse paradoxale de son immense vulnérabilité.

Par ailleurs, à l’autre pôle de l’échelle du temps, le mot « humiliation » peut aussi désigner le souvenir collectif d’un « peuple » tout entier, jadis blessé dans son histoire nationale (une défaite, une perte de territoire, un traité défavorable etc.), souvenir qui serait gardé pendant des décennies en état de fermentation enclose tout au fond d’une mémoire nationale imaginée comme un grand lac, un sac sans fond, une grande hotte portée dans le dos et sans le savoir par tous et chacun, matrice de la notion de patrie qui nourrirait d’un lien ombilical : le « nous » national. Et un beau jour, la vase dangereuse d’une strate enfouie, le pus de blessures jamais cicatrisées dans leur abcès fermé, sa lave en fusion ressurgiraient sous forme de colère, de haine empoisonnée contre un ennemi dont la négativité alors dépasse le cycle des générations : la haine née de l’humiliation construit la solidité de la nature haïssable de l’ennemi, la consistance de sa réalité, sa vérité historique construite par la virulence de cette haine contre lui, et donc son « éternité » : plus la haine est absolue, moins l’ennemi est mortel.

Pourtant, souvent, les responsables des blessures anciennes ne sont plus « du monde ». Ainsi, au bout de deux siècles, les Français ne semblent plus trop souffrir d’avoir été humiliés par de la perte de l’empire napoléonien. Mais il paraît que les tyrans-États criminels faiseurs de guerres exterminatrices seraient souvent animés de « ressentiments » vengeurs à la suite d’humiliations historiques. Les humiliations que les mépris font naître blessent, puis, ces blessures font sourdre ces puissantes colères, lesquelles se refroidissent dans ces haines discursives qui construisent jusqu’au corps forcément haïssable de l’ennemi personnel ou national : le changement d’échelle ne modifierait pas ce qui serait alors comme un même mécanisme structurel applicable à l’individu comme aux groupes et nations. Mais dans le second cas la réalité de ce mécanisme est une création purement discursive, qui tient au récit qui en est fait, alors que dans le premier, c’est le corps humain et son historicité non-verbale qui est en jeu. Dans tous les cas, l’humiliation pose la question de la structure même du social, où de la domination « du plus fort » qui est plus ou moins impérieuse, où le rapport de force souvent inégalitaire est d’emblée humiliant pour « l’inférieur ». Olivier Abel cite un texte de Simone Weil écrit à la fin des années 301: «  le plus ou moins de barbarie dans une société déprendrait ainsi d’une distribution de force  ». Et l’humiliation est une des barbaries de la domination, qui peut se maintenir après qu’aient disparues les dominations économiques et politiques : «   nous l’affirmons avec force le rôle de l’humiliation dans l’histoire est plus important que celui de la violence  »  (p.36).

Une des grandes qualités de ce livre est de faire découvrir la place déterminante des faits psychiques (être humilié) dans l’ensemble du champ social et politique : relire cet ouvrage en l’année 2026 est important, année où le constat d’un retour au « règne de la force » dans les relations internationales, les possibilités d’humiliations et d’avilissement s’accroissent : ainsi le président américain actuel, le « plus fort du monde », multiplie les attaques, injures, et moqueries méprisantes, entre autres sur le physique, relevées d’une pointe de masculinisme — quand il parle par exemple à propos d’une opposante politique « d’une femme » (sans la nommer) qui « l’aurait frotté dans le mauvais sens » (Davos, 2026). Il y a également une vidéo montrant ce président imiter un handicapé en le ridiculisant. Le mépris humiliant prend de l’ampleur en politique de la part des dictateurs divers, il faudrait en lister les exemples.

Un d’entre eux, devenu classique, est cette phrase du président russe le 8 décembre 2021, en parlant de l’Ukraine qu’il va envahir, reprenant une vieille comptine : « ma jolie, même si cela ne te plait pas, il faut le supporter ». Il semblerait que se sentir (se croire) le plus fort autorise les postures de mépris envers ceux qui sont perçus comme les plus faibles, dans les cours d’école, les repas mondains, les bizutages des grandes écoles, et les relations internationales, et qu’avant de violer et de dévorer, le dominant, menton redressé, humilie avec les mots et les gestes. L’humiliation du plus faible est le théâtre jouissif de la domination, ce qui ouvre tout un champ de perspectives en politique et en diplomatie : le tyran préfèrerait perdre qu’être humilié ! D’où l’importance des rhétoriques diplomatiques dont le talent et l’efficacité peuvent ramener la paix. « Calmer le jobard » (titre d’un article d’Erving Goffman où il explique comment effacer l’humiliation du pauvre « jobard ») peut sauver des vies. Si le règne de « la force » est lié à l’explosion des mépris humiliants, il faut donc relire ce livre passionnant cette année 2026, où semble menacer le grand retour de « la loi du plus fort ».   

  • 1. Simone Weil, «  Réflexion contre la barbarie  », Œuvres, Gallimard, 1999, p. 506, in Olivier Abel, De l'humiliation. Le nouveau poison de notre société, Les liens qui libèrent, 2023, p. 212.
Les Liens qui Libèrent,, 2022
240 p. 10 €