Nos paroles empêchées d'Anne-Lyse Chabert et Gabrielle Halpern

En confrontant leurs expériences de l’empêchement, Anne-Lyse Chabert et Gabrielle Halpern proposent une réflexion sensible et exigeante sur les conditions de la parole partagée.


« Toute parole est lassante », disait l’Ecclésiaste. C’est qu’il avait la parole trop facile, ou l’écoute trop superficielle. On ne peut en dire autant d’Anne-Lyse Chabert et Gabrielle Halpern, qui publient ensemble Nos paroles empêchées (Éditions de l’Aube, 2026). De quoi s’agit-il ? D’un dialogue, entre deux philosophes. Sur quoi ? Sur le dialogue, « comme une mise en abîme », c’est-à-dire sur la parole et l’écoute. Les deux autrices savent de quoi elles parlent, pour en éprouver la difficulté (les « paroles empêchées », ce sont d’abord les leurs), et n’en parlent que mieux. Rien de lassant ici : juste la passion de comprendre, et de se faire comprendre.

Gabrielle Halpern, qui fut bègue, ou plutôt qui l’est encore, surmonta son handicap au point de devenir une conférencière reconnue. Anne-Lyse Chabert fit un parcours inverse, autrement douloureux : elle parla normalement, jusqu’à l’âge de 25 ans, avant qu’une terrible maladie neurodégénérative – l’ataxie de Friedreich – ne la prive d’abord de la marche, puis de la motricité des membres supérieurs, enfin de la parole ordinaire : elle a de plus en plus de difficulté à articuler, au point que ses propos sont devenus à peu près inintelligibles pour toute personne qui ne s’est pas familiarisée avec son élocution si singulière et si malaisée. Cela ne l’a pas empêchée d’écrire – avec l’aide d’assistants – deux livres importants : Transformer le handicap. Au fil des expériences de vie (Érès, 2017), et Vivre son destin, vivre sa pensée (Albin Michel, 2021), qui m’a bouleversé et que j’ai eu l’honneur de préfacer. Elle est docteur en philosophie des sciences, chargée de recherche au CNRS (au laboratoire IHRIM, rattaché à l’École normale supérieure de Lyon) et aujourd’hui l’un des auteurs les plus écoutés, spécialement sur la question du handicap.

Il faut savoir gré à Gabrielle Halpern, elle aussi philosophe, de l’avoir accueillie dans la collection « Hybridations », qu’elle a fondée et qu’elle dirige au sein des Éditions de l’Aube. Il y fallait du courage : « La toute première fois que je t’ai entendue parler, je t’avoue que j’ai eu peur », reconnaît-elle, tant le dialogue avec Anne-Lyse lui semblait difficile, voire impossible. J’avoue à mon tour avoir eu le même sentiment, les dernières fois où je l’ai rencontrée, tant son handicap, qui s’était aggravé, me rendait sa parole de plus en plus impénétrable. Mais Gabrielle Halpern, plus courageuse que moi, l’a si longuement et si attentivement écoutée que leur dialogue, à l’inverse, n’en devenait que plus précieux : « Voyant tout le mal que tu te donnes pour articuler les syllabes, je n’ai pas le droit de laisser tes paroles rester dans l’air ou tomber par terre. Cette parole empêchée, et qui parvient néanmoins à advenir, a une valeur que je n’ai pas le droit de négliger. » C’est pourquoi, ajoute-t-elle, « je te consacre une écoute comme jamais je n’en ai consacré à qui que ce soit. Faut-il que la parole soit empêchée, difficile, entravée, pour qu’on lui accorde une telle attention ? » C’est ce qui s’est passé, en tout cas, entre ces deux-là.

Et cela donne ce livre étonnamment singulier, à la fois émouvant et stimulant, où deux philosophes explorent ensemble ce que la parole nous apprend sur nous-mêmes et sur l’autre, sur la relation (qui est l’essentiel de notre humanité), sur la politique (qu’il faut « repenser à partir de la parole, et non plus du pouvoir »), sur la violence (qui « commence là où la parole cesse »), sur les Gilets jaunes (qui ont su « transformer leur parole empêchée en parole possible dans l’espace public »), sur l’indicible et l’ineffable, sur les « deux types de silence » (l’un qui enferme, l’autre qui ouvre et libère), sur le handicap (qui est d’abord « une maladie du lien »), sur le validisme (« notre monde environnant a depuis des années été construit et pensé pour des personnes qui avaient des capacités physiques ou cognitives standards ») ou sur l’intelligence artificielle (qui « nous prive insidieusement de la capacité à être acteur de notre propre discours »). Le tout vu sous l’angle de la vulnérabilité et de la parole, donc aussi de l’écoute, que l’une et l’autre requièrent. Ces paroles, d’abord « empêchées », sont des paroles libres et libératrices. Au lecteur, maintenant, de savoir les écouter.

Éditions de l’Aube, 2026
168 p. 17 €