Camille redouble, de Noémie Lvovsky


« Il y a des films – et ce sont les plus beaux – dont l’équilibre tient du miracle. Un équilibre sans cesse menacé, sur le fil de l’émotion, sur la crête des sentiments. Un équilibre fragile, précaire, mais que nous sentons si tenu que peu à peu nous oublions d’avoir peur pour seulement nous émerveiller. L’impossible devient possible. L’acteur-funambule ne se rompra pas le cou. Le réalisateur-poète, qui filme au plus près de la vérité, ne basculera pas dans le réel. Oublie-moi est un de ces films. Le premier de Noémie Lvovsky. »

Ce texte, qui ouvre le chapitre que j’avais consacré à Noémie Lvovsky dans les Enfants de la liberté1, peut s’appliquer mot pour mot à son dernier film. Il n’y a pas que Camille qui redouble, Noémie aussi. Peut-être d’ailleurs n’est-elle parvenue à retrouver dans sa mise en scène cet « équilibre [qui] tient du miracle » que parce que son sixième film2 reprend exactement le thème du premier : comment apprendre à accepter que l’homme qu’on aime vous dise, un jour, « oublie-moi » ?

Si le prénom de cet homme est le même – Éric –, la réponse à la question diffère d’un film à l’autre. Ce qui est normal puisque l’héroïne d’Oublie-moi, Nathalie (Valeria Bruni-Tedeschi), a vingt-six ans, alors que Camille (jouée par Noémie Lvovsky en personne) a passé la quarantaine. Nathalie rencontrait dans le métro cet Éric (Laurent Grevill), qui l’avait larguée sans explications, et le poursuivait durant quelques semaines, refusant obstinément l’amour fou d’Antoine (Emmanuel Salinger). Pour finir par le réclamer – et même l’exiger – au cours de la plus belle séquence jamais tournée dans une cabine téléphonique3.

Camille, elle, suit un autre parcours. Une première séquence hilarante, qui précède le générique et dont il faut laisser la surprise au spectateur, nous la présente. Elle est comédienne et joue les utilités dans un film d’horreur. « Pas la meilleure actrice du monde, mais la pulsation est bonne », dit aimablement le réalisateur derrière son dos.

Quand j’étais enfant et adolescente, dit Noémie Lvovsky, j’ai suivi les cours de théâtre du mercredi après-midi et des stages d’été. J’étais passionnée, je lisais avec avidité Tchekhov, Molière, Goldoni… Et puis, à quinze ans, j’ai passé une audition et quelqu’un m’a fait une réflexion sur mon physique en me disant que j’avais l’air plus vieille que mon âge, trop vieille, trop grosse pour jouer les jeunes premières, trop jeune pour jouer les confidentes. Ça m’a fait violence et j’ai tout arrêté.

Il y a onze ans, Yvan Attal préparait Ma femme est une actrice et m’a demandé de jouer sa sœur. C’était la première fois que je jouais depuis les petits cours de théâtre de mon adolescence. Yvan m’a donné le « la » et fait un cadeau magnifique. Aujourd’hui, je suis toujours surprise quand on me considère comme une comédienne. Je joue, j’adore ça, mais ça n’est pas mon métier4…

On ne le dirait pas en la voyant, pour la première fois, porter un film entier sur ses épaules. Et quel film ! Transfigurée par une sorte de rayonnement intérieur, elle va réussir, à quarante ans, à nous faire croire qu’elle en a seize. Belle revanche sur la réflexion assassine qu’on lui a faite quand elle avait quinze ans.

Mais revenons au prologue. Camille rentre chez elle, triste et lasse. Dans le bus, elle sort une flasque de son sac et boit quelques gorgées de whisky. Après le générique, on la voit rentrer chez elle pour trouver Éric (Samir Guesmi) en train de faire ses bagages. Nouvelle séquence hilarante, mais, cette fois, nous ne sommes plus dans un film gore. Si on ne peut s’empêcher de rire en voyant Camille aider violemment Éric à remplir ses valises, puis, accrochée au bras de l’agent immobilier venu visiter l’appartement, lui en vanter les charmes… à sa manière, on ne peut s’empêcher non plus d’être touché par la souffrance de Camille.

Ces deux sentiments ne vont pas cesser de coexister pendant deux heures. Sur nos lèvres, un sourire jubilatoire. Au fond du cœur, une vraie émotion. C’est le premier paradoxe de ce film qui – comme tous les grands films – en est pétri. Car, Diderot l’a dit, la vérité est dans le paradoxe et Noémie Lvovsky se tient toujours « au plus près de la vérité ».

C’est le 31 décembre, le pas déjà mal assuré, chargée de quelques bouteilles de champagne, Camille s’en va chez un horloger-bijoutier faire scier une bague dont elle ne veut plus et changer la pile d’une vieille montre à laquelle elle semble tenir. Troisième séquence jubilatoire. Hommage à Truffaut, bien sûr, l’horloger-bijoutier n’est autre que Jean-Pierre Léaud. Un Léaud grandiose, qui joue les Maîtres du temps et explique à Camille que toutes les horloges ont une minute d’avance sur le mouvement des planètes. Très importante, cette minute.

Camille et ses bouteilles s’en vont ensuite chez Josepha (Judith Chemla, retenez ce nom), qui a réuni tous ses amis pour fêter la nouvelle année. Parmi eux, Alice (India Hair), une drôle de petite bonne femme qui semble déguisée (en quoi ?) et une grande femme aveugle, Louise (Julia Faure), qui demande si Éric est là. « On divorce », dit Camille. Voici les douze coups de minuit. Camille s’évanouit…

… Pour se réveiller sur un lit d’hôpital. On est – c’est un poste de radio qui l’affirme – le 1er janvier 1985. Camille a toujours l’air d’avoir quarante ans. Pourtant une jeune infirmière autoritaire (Aurore Broutin) lui parle comme à une gamine et l’oblige à attendre ses parents. Ses parents ? Mais oui, les voilà. Tout auréolés pour nous de leurs rôles passés : Yolande Moreau (réalisatrice et interprète de Quand la mer monte) et Michel Vuillermoz (qui fait partie de la « bande à Desplechin »). Camille, elle, est éblouie et rayonne si bien qu’on ne s’étonne plus de l’attitude de l’infirmière.

Si les mêmes acteurs n’avaient pas joué les deux âges, dit Lvovsky, je n’aurais pas fait le film. Car je voulais raconter, entre autres, qu’à certains moments de notre vie, on a tous les âges à la fois.

C’est vrai. Et le plus souvent à l’adolescence. À cette époque de notre vie où l’on a tout compris parce qu’on a du génie. Plus tard, on devra, laborieusement, tout réapprendre. Camille ne redouble pas, comme elle le croit, pour changer son avenir, elle redouble pour réapprendre à vivre. Car changer l’avenir en modifiant le passé est impossible : dès leurs premières rencontres, Éric et elle sont attirés l’un vers l’autre comme deux aimants. Mais « revisiter son passé », comme dit Noémie Lvovsky, afin de le mieux comprendre, c’est possible. Et comme c’est le passé qui nous a formés, le mieux comprendre peut nous changer.

Un épisode trouble beaucoup Camille. Éric et elle se sont retrouvés, une nuit, au bord d’une piscine. C’est son anniversaire. Elle a seize ans. Éric lui offre une photo d’elle dont il est l’auteur et lui dit :

C’est comme une force qui me pousse tout le temps vers toi. Quand j’ai découvert ta photo, j’ai cru qu’on se connaissait depuis mille ans. Je deviendrai photographe et toi actrice. Avant, je ferai le tour du monde et tu viendras avec moi.

C’est cette nuit-là que leur fille a été conçue. De cela, Camille se souvenait parfaitement. Mais ni de la photo ni des paroles d’Éric. « Tu ne m’avais jamais dit cela », lui dit-elle.

C’est cela revisiter le passé, dit Noémie Lvovsky. Camille voit des choses qu’elle avait oubliées et réentend des paroles qu’elle avait peut-être comprises autrement.

Camille rentre chez elle. Ses parents l’attendaient pour lui souhaiter, eux aussi, son anniversaire. Et là se situe l’un de ces moments de grâce qui parsèment le film. Camille oblige ses parents à chanter avec elle Une petite cantate, de Barbara. Et elle enregistre leurs voix, comme elle a enregistré celle de sa mère, si jolie, si douce, parlant à une petite abeille.

Au lycée, c’est l’euphorie. La bande des quatre s’est reformée sous la houlette de Josepha. Gags et clins d’œil se succèdent. Un poème d’Apollinaire ravit les filles :

Il fit ce que je voulais faire
Si j’avais quatre dromadaires5.

Quant au jeune metteur en scène du club de théâtre du lycée (Micha Lescot, superbe de passion), il n’a pas eu d’hésitation, lui, et a distribué à Camille le rôle d’Eugénie dans les Amoureux de Goldoni. En dépit des réticences de Camille, car Fulgence est joué par Éric. La pièce étant une suite de scènes de jalousie faites par Eugénie à Fulgence et sachant – encore un paradoxe – que c’est en jouant qu’on ose être soi-même, que c’est sous le masque qu’on se démasque, imaginez la violence d’une Camille de quarante ans, reprochant à un Éric de dix-sept ans ses futures infidélités6 !

Bien sûr, Camille, en dépit de tous ses efforts, ne pourra pas empêcher la mort de sa mère. Mais, en connaissant l’heure, elle parviendra à lui dire ce qu’elle a toujours regretté de n’avoir pu lui dire : qu’elle l’aime et qu’elle est enceinte.

C’est difficile de revenir au présent. Il n’y faudra pas moins de deux chutes de vélo. L’une des deux n’était pas prévue dans le script. Camille roulait à bicyclette, écoutant, oreillettes aux oreilles, la voix de sa mère parlant à l’abeille. Devant elle, roulait le camion portant à l’arrière la caméra qui la filmait. Son sac a glissé, est tombé et Noémie a fait comme lui et pris le gadin de sa vie. La caméra tournait et, le temps qu’on l’arrête, tout était dans la boîte. Après avoir repris ses esprits – « J’ai eu beaucoup de chance », dit-elle –, Noémie a décidé d’accueillir l’imprévu et de garder la prise.

Il y aura une seconde chute, contrôlée celle-là. Puis Camille rendra visite à un nouvel ami, un professeur de physique (Denis Podalydès), qui parlait si bien des planètes qu’elle l’avait poursuivi jusque chez lui pour lui raconter son histoire. Impossible à croire, elle le savait. Tout de même, Alphonse avait tenté de l’aider. Elle lui demande de ne jamais se mettre sur liste rouge et promet son retour dans une trentaine d’années.

– Mais j’aurai soixante-dix ans.

– Ça ne fait rien.

– Si, moi aussi, j’étais mort dans votre présent ?

– Je vous l’interdis.

Elle lui confie les enregistrements des voix de ses parents, puis met un disque dans le juke-box, de Barbara encore : Dis, quand reviendras-tu ?…

Avant de retourner dans son présent, Camille boit une bouteille de whisky. Elle l’avait bien dit à son père quand, après l’avoir ramenée de l’hôpital, il lui avait demandé depuis quand elle buvait : « Depuis la mort de maman. – Très drôle », avait-il dit sans oser regarder sa femme. Une fois de plus, elle est ivre pour aller voir le Maître du temps. « Donnez-moi, lui dit-elle, le courage de changer ce que je peux changer, d’accepter ce que je ne peux pas changer. » On dirait une prière.

Toujours selon la loi des paradoxes, ce sera au théâtre que Camille, après une crise tragi-comique du metteur en scène qui ne comprend pas qu’on puisse donner sa démission à deux semaines de la première, va retourner dans son présent. Elle s’évanouit pour se retrouver sur le divan de Josepha, entre ses trois copines. La minute d’avance sur le mouvement des planètes a été bien remplie.

La dernière séquence est magnifique. Camille arrive sur un bateau-radeau, guidée par un passeur – non, ce n’est pas Charon –, sur l’île du Bois de Boulogne. C’est l’hiver, le restaurant est fermé. Éric l’attend. Deux bons copains qui se retrouvent. Elle lui montre la photo. Lui non plus ne s’en souvient pas. « C’était comme un rêve, mais qui aurait duré des mois. » D’une voix aussi douce que celle de sa mère, elle lui raconte ce rêve. Puis sa conclusion : la réponse à la question qu’elle est allée chercher si loin dans le passé. La même question que se posait Nathalie dans Oublie-moi : comment apprendre à accepter que l’homme qu’on aime vous dise, un jour, « oublie-moi » ? Nathalie répondait : « En acceptant un nouvel amour. » Avec Camille redouble, Noémie Lvovsky croyait d’abord avoir écrit une comédie du remariage.

J’ai découvert au montage, dit-elle, avec le dernier plan du film, que Camille reste seule. Seule mais apaisée par son voyage dans le temps qui lui aura appris que les choses de la vie, les gens, l’amour, l’amitié sont périssables et que ça n’est pas une mauvaise nouvelle.

Je ne suis pas d’accord. Quand on aime une œuvre, on se l’approprie. Rien ne dit, dans ce film, que l’amitié soit périssable. Au contraire. Quant à l’amour, écoutez la réponse de Camille, sa conclusion après avoir raconté son rêve :

J’ai reconnu tes lèvres. J’ai compris que même si je ne te voyais pas pendant vingt ans, même si j’embrassais d’autres lèvres [celles d’Alphonse, par exemple], ça ne changerait rien.

Ce qui veut dire que Camille, à la différence de Nathalie, n’est pas prête à accepter un autre grand amour. Mais des amitiés amoureuses, pourquoi pas ? Et en attendant que la première fin envisagée par Lvovsky – celle d’un remariage entre Éric et Camille – se réalise ou non, l’amitié entre eux restera indéfectible.

  • *.

    Camille redouble, film français de Noémie Lvovsky (1 h 55). Avec Noémie Lvovsky (Camille), Samir Guesmi (Éric), Judith Chemla (Josepha), Yolande Moreau (la mère de Camille), Michel Vuillermoz (le père de Camille), Denis Podalydès (Alphonse), Jean-Pierre Léaud (l’horloger). Sortie : 12 septembre 2012.

  • 1.

    Claude-Marie Trémois, les Enfants de la liberté. Le jeune cinéma français des années 90, Paris, Le Seuil, octobre 1997.

  • 2.

    Oublie-moi (1994), Petites (1998) téléfilm, La vie ne me fait pas peur (1999) prix Jean Vigo, les Sentiments (2003) prix Louis Delluc, Faut que ça danse ! (2007). Sauf le premier, Noémie Lvovsky a écrit tous ses films avec la complicité de l’écrivaine Florence Seyvos.

  • 3.

    Oublie-moi et La vie ne me fait pas peur viennent d’être réédités en Dvd : Cahiers du cinéma, coll. « Deux films de… ».

  • 4.

    Toutes les citations sont tirées du dossier de presse.

  • 5.

    Il a dû ravir aussi Chris Marker qui en a tiré un film en 1966 : Si j’avais quatre dromadaires.

  • 6.

    C’était une scène des Amoureux qu’avait présentée Noémie Lvovsky lors de sa première audition, quand elle avait quinze ans.