Le silence de Lorna, de Jean-Pierre et Luc Dardenne


Le jury du Festival de Cannes attribue souvent le Prix du scénario à un film qui, me semble-t-il, mériterait plutôt celui de la mise en scène. C’est le cas, cette année, avec Le silence de Lorna de Jean-Pierre et Luc Dardenne.

Bien sûr, le sujet du Silence de Lorna – le mariage blanc d’une Albanaise avec un Belge pour obtenir sa naturalisation – devait intéresser un jury dont le président, Sean Penn, avait déclaré, dès l’ouverture du festival, que seuls les films rendant compte de la réalité sociale et politique d’aujourd’hui pourraient prétendre à la Palme d’or. Parti pris pour le moins contestable quand il s’agit de juger des films qui n’ont pas été sélectionnés sur ce critère2, mais qui eût sans doute permis aux frères Dardenne de remporter la Palme…s’ils ne l’avaient déjà obtenue deux fois. En 1999 pour Rosetta3 et en 2005 pour L’enfant4. Dommage que le jury n’ait pas eu l’audace de leur en décerner une troisième.

Mais pourquoi, comme prix de consolation, leur donner celui du scénario ? Sans doute était-ce logique de la part de jurés qui ont choisi pour le Prix de la mise en scène un film déconnecté, paraît-il, des problèmes contemporains : Les trois singes, de Nuri Bilge Ceylan. On en revient alors à la question posée au début de cet article : peut-on réellement, surtout quand il s’agit d’un chef-d’œuvre, dissocier le scénario et la mise en scène ? Si la mise en scène des Trois singes est aussi belle qu’on le dit, c’est que le réalisateur n’a pas fait de l’art pour l’art, mais s’en est servi pour traduire l’intraduisible – ce qu’on ne peut pas dire avec des mots. Et si l’histoire de Lorna nous bouleverse, c’est par la façon dont elle est racontée, c’est-à-dire par une mise en scène qui, elle aussi, dit l’indicible.

Dans son passionnant journal5, Luc Dardenne, à la date du 13 décembre 2002, évoque déjà ce qui deviendra Le silence de Lorna.

Nous commençons à parler des personnages de notre prochain film. Une jeune femme (albanaise ?) et un homme jeune, maigre, en manque d’argent et de drogue. Jean-Pierre a repensé à l’histoire que nous a racontée une travailleuse de rue à propos de son frère héroïnomane à qui des Albanais avaient proposé un mariage avec une jeune prostituée albanaise contre deux cent mille francs belges (environ cinq mille euros) pour qu’elle acquière la nationalité belge.

Une partie de la somme est versée avant le mariage et l’autre partie (la plus importante) doit être versée au moment du divorce dans les mois qui suivent. En fait, ce divorce n’a pas lieu et la seconde partie de la somme n’est jamais versée car le junkie est assassiné par overdose. On pourrait imaginer que la femme devienne amoureuse du junkie et demande au milieu albanais de ne pas le tuer.

En fait, après Le fils6 (prix d’interprétation pour Olivier Gourmet au Festival de Cannes 2002), ce ne fut pas Le silence de Lorna qui fut tourné, mais L’enfant, sorti en même temps que le journal de Luc Dardenne. Mais peu importe, la genèse des précédents films ne doit pas être très différente de celle du Silence de Lorna. Écoutez plutôt ce que Luc Dardenne écrit après avoir terminé la deuxième version de La promesse : (« 22 août 1993. Je sens déjà le désir de brûler le scénario dans le feu du film. 1er février 1994. La troisième version de La promesse est terminée. J’espère que le trajet moral du jeune Igor échappe au scénario. »)

Quelques années plus tard, à propos de L’enfant :

21 novembre 2003. Être dans la matière, pas dans la construction dramatique, dans le regard, pas dans l’intrigue. 30 novembre 2003. Longue conversation téléphonique avec Jean-Pierre. Je risque d’aller trop dans la dramaturgie du rachat. Revenir aux corps, aux accessoires, aux lieux, aux murs, aux portes, au fleuve. Partir du concret, pas des idées, ou alors attendre que l’idée soit oubliée et qu’éventuellement elle revienne comme quelque chose de concret qui en est la trace. Les moments essentiels pour l’écriture de nos scénarios sont ceux passés à oublier les idées. C’est pour cela que ça prend beaucoup de temps. 27 juillet 2004. Nous parlons sans cesse de la manière dont nous filmerons L’enfant. Nous essaierons de ne pas congeler la vie dans nos plans, de la laisser passer, déborder. On verra. Surtout ne pas faire le film avant de le faire. Rester au carrefour ! Au carrefour ! Dedans ! »

Et ce sont à ces gens-là qu’on donne le Prix du scénario ? Évidemment, direz-vous : voyez le soin et le temps qu’ils mettent à les écrire, ces scénarios. D’accord, mais ce temps, ne l’ont-ils pas employé à évider, à élaguer, à laisser le plus de place possible à ce qui sera l’essentiel de l’écriture : le tournage ? Alors d’accord, mais à condition de jumeler les deux prix : scénario et mise en scène.

Sinon nous voilà revenus au début des années 1950. Au temps du « cinéma de qualité ». Au temps où un « bon » film devait être le résultat des efforts conjugués d’un « bon » réalisateur (entendez : un bon technicien), d’un « bon » scénariste (et s’il adaptait l’œuvre d’un grand écrivain, ce n’en était que mieux) et de quelques « bons » comédiens (traduisez : bien cotés au box-office). Où est l’auteur dans tout cela ?

Or, les frères Dardenne sont des auteurs. Des auteurs avares de leurs mots : leurs personnages parlent peu. C’est la caméra qui parle pour eux en nous faisant ressentir ce qu’ils ressentent. Les frères Dardenne sont des artistes, pas des philosophes : leur cinéma est essentiellement physique.

Igor (Jérémie Rénier), l’adolescent de La promesse, fonce sur sa mobylette pour aller tenir la promesse faite à un mourant : s’occuper de sa femme et de ses gosses. Ce faisant, il découvre que son père, qu’il admirait, exploite les travailleurs émigrés.

Rosetta (Émilie Dequenne, Prix d’interprétation au Festival de Cannes 1999), petite boule de souffrance et d’énergie passe tout le film à se battre et se débattre, seule contre tous. Dès le premier plan, on la voit marcher dans un couloir comme on monte à l’assaut. Une caméra portée à l’épaule la cadre de dos et de si près que quand elle se bat, on prend les coups en même temps qu’elle. Rosetta vit dans une caravane avec sa mère alcoolique et n’a qu’un rêve : s’intégrer par le travail dans une société qui la rejette. Pour prendre sa place de vendeur de gaufres, elle dénonce son seul ami, Riquet, qui volait son patron. Puis désespérée, elle tente de se suicider. C’est Riquet, le petit voleur, qui la sauvera.

Olivier (Olivier Gourmet), le menuisier taiseux du Fils, est, lui aussi, d’abord cadré de dos : il cache un secret. Un secret qui sera vite révélé, mais cette révélation ne le rendra pas moins opaque. Francis (Morgan Marinne), le garçon à qui il a accepté d’apprendre son métier, est l’assassin de son fils. Mais pourquoi a-t-il accepté ? Personne ne peut le comprendre, même pas lui. Son ex-femme le lui dit : « Personne ne ferait ça. – Je sais. – Pourquoi tu le fais, alors ? – Je ne sais pas. »

Dans L’enfant, Bruno (Jérémie Rénier) ne comprend pas bien non plus ni la portée, ni la raison de ses actes. Jeune voleur professionnel, il a fait un enfant à Sonia (Deborah François). Un jour, il lui paraît tout naturel de le vendre. Après tout, un bébé, on peut toujours en refaire un autre… Sonia manque d’en mourir et Bruno, qui aime Sonia, mais oui, se met en danger pour racheter l’enfant au gangster à qui il l’a vendu. Il lui faudra encore parcourir « un drôle de chemin7 » pour retrouver enfin l’amour de Sonia venu lui rendre visite au parloir de la prison. L’omniprésence du fleuve, qui sera l’instrument du rachat de Bruno, permet, cette fois, aux frères Dardenne d’élargir le cadre.

Igor, Rosetta, Riquet, Olivier, Francis, Bruno, tous les héros des frères Dardenne, ont un point commun : il y a toujours quelque chose de plus grand qu’eux qui leur tombe dessus. Quelque chose qu’ils ne comprennent pas bien et dont, parfois, ils se seraient même volontiers passé, mais qui va, soit les sauver, soit leur permettre de sauver quelqu’un. Ce quelque chose, les chrétiens l’appellent la grâce.

La grâce tombera aussi sur Lorna qui n’y était pas plus préparée que les autres. Mais une grâce étrange. Émigrée albanaise, jouée par une jeune et remarquable comédienne du Kosovo, Arta Dobroshi, Lorna a commencé par se prêter au jeu de Fabio8, le truand albanais qui lui a fait épouser Claudy, un camé (émouvant Jérémie Rénier qui joue pour la troisième fois chez les Dardenne). Pour pouvoir emprunter à la banque et ouvrir, avec Sokol son amoureux, le snack dont elle rêve, elle devait acquérir la nationalité belge. Ce qui est fait grâce à son mariage. Reste l’argent qu’elle doit obtenir en épousant, après s’être séparée de Claudy, un mafieux russe prêt à payer très cher pour obtenir la nationalité belge. Mais il est pressé : pour libérer Lorna d’un mari encombrant, une overdose sera plus rapide qu’un divorce.

Or Lorna, d’abord si dure avec Claudy, quand il la supplie de l’aider à ne pas retomber dans la drogue, va peu à peu se prendre pour lui de compassion, puis de tendresse. Son silence lui pèse de plus en plus. Elle tente de convaincre Fabio d’obtenir du Russe un délai, afin d’avoir le temps d’obtenir le divorce. Mais elle ne prévient pas la police du danger couru par Claudy. Ni Claudy lui-même. Ce qui serait d’ailleurs inutile, car il aime Lorna et, plus en manque d’amour que de came, quand elle lui dit qu’elle a demandé le divorce, il décide de replonger dans la drogue.

Là se situe l’une des plus belles scènes d’amour du cinéma. Pour redonner à Claudy le goût de vivre, Lorna se déshabille et s’offre à lui. L’étreinte qui les unit est celle de deux enfants perdus affamés d’amour. Le lendemain, Lorna rira pour la première fois. Le lendemain, Claudy achètera un vélo d’occasion. Le lendemain, ils auront l’avenir devant eux. Magnifique ellipse : sans transition, on voit Lorna trier des vêtements qu’elle apporte… à la morgue.

La vie, apparemment, reprend son cours. Lorna a pu louer un local pour le snack. Elle le visite et, par téléphone, décrit les pièces une à une à Sokol. Elle riait de bonheur quand, tout à coup, la voilà prise d’un malaise, pliée en deux, assise sur une marche d’escalier. Elle va à l’hôpital consulter pour une Ivg. Mais brusquement elle se cramponne au médecin, refuse l’examen et balbutie qu’elle ne veut plus avorter.

Tout va vite, très vite. Lorna dit au Russe qu’elle attend un enfant. Le Russe ne veut plus du mariage. Fabio veut qu’elle avorte. À l’hôpital, elle dit à Fabio que le père n’est pas Sokol mais Claudy. Après l’échographie, le médecin dit à Lorna qu’elle n’est pas enceinte. Lorna s’obstine : elle porte un enfant, elle le sait. Fabio a chargé un certain Spirou (Morgan Marinne qui, dans Le fils, était Francis, le jeune assassin du fils d’Olivier) de ramener Lorna chez elle, en Albanie. Mais Spirou ne prend pas l’autoroute et Lorna comprend vite que sa mission est de la tuer. Elle parvient à l’assommer avec une pierre et se sauve dans la forêt.

La fin est déchirante et l’on craint qu’il n’y ait pas de rédemption possible pour Lorna puisqu’il n’y a personne pour lui tendre la main. Personne ? Mais si : cet enfant qui n’existe pas mais à qui son remords prête vie. Il est le seul moyen qu’elle a trouvé pour se racheter. Et, d’une certaine manière, ressusciter Claudy.

Mais sur quel avenir s’achève le film ? Certes le scénario n’est pas « verrouillé », comme le craignent toujours les Dardenne. Mais l’avenir qu’il laisse entrevoir est tragique. Ce qui n’est pas le cas dans leurs autres films. Si Lorna n’est pas tuée par les mafieux, elle finira dans un asile. Rien dans la mise en scène ne suggère quelque espérance. À moins que…

On se souvient des questions que les frères Dardenne se sont longtemps posées à propos de la fin de L’enfant. Pensant à la mort d’Accaton et à celle de Mouchette dans les films homonymes de Paolini et de Bresson, ils avaient d’abord imaginé la mort de Bruno. Mais dans son journal, à la date du 6 novembre 2003, Luc Dardenne écrit :

Accaton meurt, mais il y a la musique de Jean-Sébastien Bach. Mouchette meurt, mais il y a la musique de Monteverdi. Si Bruno meurt et qu’il n’y a aucune musique ?

Finalement, Bruno ne meurt pas. Il a retrouvé l’amour de Sonia. Tous deux se tiennent les mains et ils pleurent.

Lorna, elle, ne meurt pas non plus. Du moins pas sous nos yeux. Et j’avais tort en écrivant que rien dans la mise en scène n’est signe d’espérance. La musique fait bien partie de la mise en scène, non ? Elle peut parler à la place de la caméra9. Et, ici, elle parle. Oh, discrètement. Ce n’est ni du Bach ni du Monteverdi. Juste quelques petites notes de piano tirées d’une sonate de Beethoven.

Mais écoutez plutôt. Dans la forêt, Lorna trouve un vieux pavillon de chasse. Il y a un poêle à bois, des bûches et des allumettes. Elle sort pour ramasser du petit bois. Un oiseau chante. Elle pleure.

T’entends, dit-elle au bébé qu’elle croit porter. Je ne te laisserai pas mourir. J’ai laissé mourir ton père. Toi, tu vivras.

Elle rentre, allume le feu, ferme soigneusement la fenêtre de la cabane.

On va aller dormir. On repartira demain matin. On ira chercher à manger et à boire. On ira dans une maison. T’inquiète pas. Il y a bien quelqu’un qui nous donnera. Dors bien.

Elle n’a jamais autant parlé, Lorna. Elle s’allonge par terre et s’endort, une main posée sur son ventre. C’est à ce moment qu’on entend les quelques notes de piano…

  • 1.

    Le silence de Lorna, film belgo-français de Jean-Pierre et Luc Dardenne (1 h 45). Avec Arta Dobroshi (Lorna), Jérémie Rénier (Claudy), Fabrizio Rongione (Fabio), Alban Ukaj (Sokol), Morgan Marinne (Spirou) et la participation d’Olivier Gourmet (un flic).

  • 2.

    On aimerait croire – mais c’est impossible puisqu’il ne figure nulle part au palmarès – que ce fut la seule raison qui empêcha Un conte de Noël, d’Arnaud Desplechin, de recevoir la Palme d’or.

  • 3.

    Voir Esprit, août-septembre 1999.

  • 4.

    Voir Esprit, octobre 2005.

  • 5.

    Luc Dardenne, Au dos de nos images 1991-2005, Paris, Le Seuil, 2005. Ce livre vient de ressortir en édition de poche. Aux deux scénarios du Fils et de L’enfant, déjà présents dans la première édition, vient s’ajouter celui du Silence de Lorna.

  • 6.

    Voir Esprit, octobre 2002.

  • 7.

    « Oh Jeanne, pour aller jusqu’à toi, quel drôle de chemin il m’a fallu prendre ! » C’est la dernière réplique de Pickpocket, le film de Robert Bresson auquel les frères Dardenne rendent ici hommage.

  • 8.

    Fabio est joué par Fabrizio Rongione, l’interprète de Riquet dans Rosetta et du gangster à qui Bruno rachète son fils dans L’enfant.

  • 9.

    Dans trop de films, elle parle en même temps, ce qui donne un effet de redondance insupportable.