Les plages d’Agnès et les ports de Jacques. À propos d’Agnès Varda et Jacques Demy
Parce que Agnès Varda, « telle un petit lapin », disait Jane Birkin2, trotte partout, organise tout, supervise tout, on pourrait croire qu’elle ne laisse aucune place au hasard. C’est faux. Comme tous les cinéastes de la Nouvelle vague, dont elle fut le signe avant-coureur (La pointe courte date de 1954, Les quatre cents coups de François Truffaut, de 1959), Varda a toujours accueilli le hasard. Jacques Demy, son mari, l’homme de sa vie, aussi. Et voilà que le hasard – « la part de Dieu », disait Cocteau – le leur rend bien. Les plages d’Agnès, le nouveau film de Varda, est sorti le 17 décembre, moins d’un mois après le coffret Dvd contenant l’intégrale de l’œuvre de Jacques Demy3. L’occasion de mettre en regard deux œuvres, en apparence très différentes, mais qui ont en commun beaucoup plus qu’elles n’en ont l’air.
Si on ouvrait les gens, dit Agnès Varda au début de son film, on trouverait des paysages. Moi, si on m’ouvrait, on trouverait des plages.
Et si on avait ouvert Jacques Demy, on aurait trouvé des ports. Presque tous ses films se passent dans des villes portuaires, car, disait-il, « de la mer tout peut venir ».
La mer « toujours recommencée », comme dit Valéry, nous tient dans un éternel présent. Or, ce qui est étrange et passionnant dans Les plages d’Agnès, c’est que cette autobiographie – genre le plus souvent détestable, car on ne s’y sent pas concerné – nous touche profondément. Chacun sort de la salle ému et tout étonné de l’être. Un peu gêné aussi, car ce n’est pas la vie d’Agnès qui nous a émus mais la nôtre, qui a refait surface. Non parce qu’elle aurait le moindre point commun avec les images que nous venons de voir, mais parce que le regard que Varda porte sur ces images, les mots qu’elle choisit pour les commenter, la façon dont elle joue des miroirs, des déguisements et des évocations, nous bouleverse. C’était donc cela, le passé? Quelque chose qui n’est pas mort, mais qui fait vivre. Quelque chose qui nous habite et continue de nous façonner.
Impossible de parler au passé des Plages d’Agnès. « Je joue le rôle, dit-elle, d’une petite vieille, rondouillarde et bavarde, qui raconte sa vie. » Elle a raison, ce n’est qu’un rôle. Agnès, la vraie, continue de porter en elle l’enfant qu’elle a été.
Conçue dans la ville d’Arles (et prénommée Arlette, nom qu’elle change à l’état civil pour celui d’Agnès dès sa majorité), d’un père d’origine grecque et d’une mère française, elle passe son enfance en Belgique et joue sur les plages de la mer du Nord. En 1940 – elle a douze ans – l’exode conduit sa famille à Sète. Elle vit d’abord sur un voilier, amarré devant le palais consulaire, et tous les enfants doivent porter des bouées. Au lycée, les blouses sont en vichy et, chaque matin, on doit chanter « Maréchal, nous voilà ». Chez les éclaireuses, la petite Agnès, qui s’appelle encore Arlette, découvre avec joie le chant choral et n’apprendra que plus tard que les cheftaines faisaient passer à pied la frontière à des petites filles juives.
« Le temps passe, sauf sur les plages. » L’adolescente est devenue une jeune fille et la petite vieille rondouillarde d’aujourd’hui discute avec les pêcheurs d’un quartier de Sète appelé la Pointe courte. Une traverse porte son nom. Les Pointus lui doivent bien ça: elle a tourné chez eux son premier film. Influencée, dit-elle, par les Palmiers sauvages de Faulkner, La Pointe courte est fondée sur une alternance: une séquence sur un couple qui se déchire (Philippe Noiret, Silvia Montfort), une séquence sur la vie du village…
Le temps décidément n’est qu’un leurre. Le vieux Dédé d’aujourd’hui reste pour Varda l’un des gamins de La Pointe courte. Et Andrée, la vieille dame au beau visage, est sa meilleure amie d’enfance, l’aînée de cette famille sétoise, qui, dit-elle, l’a « adoptée ». Et nous revoilà émus: une famille d’adoption, qui d’entre nous n’en a pas eue, durant son adolescence? Les parents de notre meilleure amie devenaient un peu les nôtres et, à notre tour, nous adoptions le petit frère. Agnès, elle, adopte pour siennes les sœurs d’Andrée. Andrée qui devint Mme Jean Vilar et Agnès, la photographe du Tnp et du festival d’Avignon.
Tout se mêle. « Un des buts du cinéma est de faire exister les rêveries », dit Varda4. Pour réaliser l’une d’elles, Agnès demande à des trapézistes voltigeurs de monter leur portique sur la plage de Sète, au plus près de la mer. Deux jours pour le monter, deux jours pour filmer, un jour pour démonter. C’est cela le cinéma: près d’une semaine d’un travail acharné pour une ou deux minutes de rêve.
Un autre rêve: modifier la géographie. Les canaux de Sète débouchent directement sur la Seine et à la barre d’une barque à voile latine, cette voile penchée si belle et si rare, Agnès passe sous le Pont des arts. Quand on sait que pour naviguer à la voile sur la Seine il ne faut pas moins de sept autorisations administratives5, on mesure l’obstination qu’il lui a fallu! Mais ça valait la peine. Comme valait la peine d’installer, le temps d’un clin d’œil, les bureaux de Ciné-Tamaris sur une mini-plage de sable, devant cette maison de la rue Daguerre où vit et travaille Agnès depuis 1951.
Dans ce collage géant fait de rêves réalisés, de photos, d’extraits de films (quel bonheur de revoir quelques images de Cléo de 5 à 7!), de rencontres et de souvenirs, les larmes, soudain, ne sont pas loin. Les nôtres, on l’a dit, mais aussi, prévisibles mais imprévues, celles d’Agnès. On filmait la reconstitution de l’exposition que lui a consacrée le festival d’Avignon en 2007. Il y avait là ses premières photos, celles de tous les grands qui ont créé le Tnp: Jean Vilar, Germaine Montero, Gérard Philipe, Maria Casarès, Charles Denner, Philippe Noiret. Agnès les regardait, son petit bouquet de roses et de bégonias à la main. Et ses yeux se sont brouillés.
Ils sont tous morts, dit-elle. Delphine Seyrig aussi. Évidemment, je pense à Jacques. Il est le plus chéri des morts.
Jacques? Jacques Demy, mort en 1990, à cinquante-neuf ans. L’émotion nous étreint aussi. Jacques Demy, même ceux qui ne l’ont pas connu ont connu ses films. Des films qui les ont aidés à vivre.
Arrêtons là. En raconter plus gâcherait le plaisir. Sachez seulement que la présence de Jacques Demy (« je l’ai connu, dit-elle, en 1958 au festival de Tours ») habite désormais le film. C’est Demy qui fera connaître à Varda la plage de Venice, à Los Angeles, où elle tournera Murs murs, onze ans après qu’il y a réalisé Model Shop, en 1968.
Laisser son doigt traîner sur une palissade
Si l’on plonge alors dans l’intégrale Demy pour revoir ce chef-d’œuvre méconnu et si l’on compare les deux films, on est frappé à la fois par la différence de la forme et la similitude du fond. À Los Angeles, Varda et Demy ont été fascinés par la même chose: les murs, les palissades. Mais Varda réalise un documentaire sur les incroyables fresques murales, ces tags monumentaux qui décorent la ville, tandis que Demy tourne une fiction, la suite de Lola, et ses longs travellings au ras des murs en planches des maisons blanches de Venice nous font retrouver exactement la sensation qu’on éprouvait, enfant, quand on marchait dans la rue en laissant son doigt traîner sur une palissade. Pour le plaisir de sentir le grain du bois.
En fait, est-ce bien Murs murs le documentaire et Model Shop la fiction? À propos de Murs murs, Agnès Varda a eu une jolie formule: « Les gens y sont si vrais qu’on dirait des personnages de fiction6. » Et, à propos de Model Shop, Jacques Demy a dit:
Je voulais faire un film pour mes vieux jours. J’éprouvais, en tournant, un sentiment de bonheur égoïste. Je voulais retrouver ces gens, cette ville, intactes, sans rien changer à la réalité. J’avais des personnages que j’aimais, un décor que j’aimais. Je n’avais pas envie de raconter une histoire, mais de traduire les impressions que je ressentais7.
Mais commençons par le commencement. D’abord, il y a eu Lola (1961), l’oiseau Lola qui avait la grâce d’Anouk Aimée et dansait à l’Eldorado, un cabaret de Nantes. Si elle acceptait volontiers dans son lit un marin d’un soir, elle a refusé tout net d’épouser Roland Cassard (Marc Michel), un ami d’enfance retrouvé passage Pommeraye. C’est que Lola se veut fidèle à Michel, le père du petit Yvon, parti faire fortune à Matareva dès qu’il l’a su enceinte. Depuis sept ans, Lola attend. Elle avait raison d’attendre, car la dernière image du film est celle d’une voiture blanche qui file le long de la mer, emportant – vers quel destin? – Michel, Lola et le petit Yvon.
Après, il y a eu Jackie (Jeanne Moreau) qui, au casino de Nice, entraîne Jean (Claude Mann) dans l’enfer du jeu (La baie des Anges, 1962). Film noir, où le blanc est la couleur de la mort et superbe hommage de Jacques Demy à son maître Bresson. Bresson qu’il évoquait déjà discrètement dans Lola, grâce à une photo d’Elina Labourdette dansant en chapeau haut de forme dans Les dames du bois de Boulogne.
Il ne faut pas se tromper de destin
Déjà se devine le goût de Jacques Demy pour les filiations et les rencontres, le hasard et le destin. Dans tous ses films, les personnages sillonnent les villes comme des bateaux sillonnent la mer. Chacun laisse derrière lui un sillage. Et ces sillages se croisent et s’entrecroisent jusqu’à ce que les personnages finissent par se rencontrer. Mais il ne faut pas se tromper de destin. Il faut rester vigilant, c’est-à-dire fidèle à soi-même. Il faut repousser la tentation: la tentation de la désespérance, la tentation de la sécurité.
Geneviève (Catherine Deneuve) y a cédé. Elle n’a pas eu la patience de Lola. Sans nouvelles de Guy (Nino Castelnuovo), qui a dû partir pour la guerre d’Algérie, elle épouse Roland Cassard, de retour lui aussi de Matareva et devenu diamantaire. Guy épousera Madeleine qui, elle, l’attend depuis toujours. Une comédie musicale, Les parapluies de Cherbourg (1964)? Non, mais un film entièrement « en chanté », comme disait Demy, un « roman musical populaire », l’équivalent au cinéma de ce que fut, en 1900, Louise de Charpentier. Michel Legrand et Jacques Demy voulaient que les personnages chantent sur une étendue très limitée, aussi proche que possible des inflexions et de l’intonation du langage parlé.
On s’est mis au boulot, raconte Michel Legrand. Faire du sublime avec trois notes, donner l’illusion au public que ce qu’il écoute pour la première fois, il le connaît par cœur. Jacques m’apportait une scène. On la lisait. J’essayais. Jacques était patient: il fallait des plombes pour que je sorte une note potable. Il me conseillait: « Plus haut, plus vite. – Tu ne t’emmerdes pas quand je cherche pendant deux heures? – Oh non! » Jacques adorait la musique. J’inventais d’autres notes. Il récrivait d’autres mots. Je lui disais: « Il me faut deux syllabes de plus », ou bien « deux syllabes de moins ». Jacques ciselait tous les mots sur la mélodie.
Le travail s’est poursuivi pendant des mois. Dans la joie. Demy et Legrand avaient loué un circuit électrique de petites voitures,
avec un train qui coupait le circuit, précise Michel Legrand. On y jouait pendant nos récréations, mais, en fait, il n’y avait pas grande différence entre le travail et les récrés: on jouait à écrire comme on jouait aux petites voitures.
Aux vacances scolaires, ils partaient avec femmes et enfants. Le soir, ils appelaient leurs femmes: « Les filles, venez vite! » et ils leur jouaient ce qu’ils venaient d’écrire.
Cette histoire si triste, dit Michel Legrand, on l’a écrite dans un tel bonheur! On hurlait, on riait. On disait: « Là, les spectateurs sortent leur troisième mouchoir. » Et on dessinait des mouchoirs sur la partition8.
Les parapluies de Cherbourg a fait le tour du monde et un tabac partout, même et surtout au Japon. Le tandem Demy-Legrand enchaîne sur une vraie comédie musicale où l’on parle, où l’on chante, où l’on danse: Les demoiselles de Rochefort (1966). À part le pont transbordeur que le producteur a refusé de faire peindre en rose, Rochefort devient de toutes les couleurs. Les sœurs Dorléac, Françoise et Catherine (dite Deneuve) sont devenues jumelles. Et en dépit des avances de deux forains (George Chakiris et Grover Dale), elles refusent de se tromper de destin. Delphine espère rencontrer enfin ce petit marin (Jacques Perrin) qui a fait son portrait sans l’avoir jamais vue: « Faut-il qu’il m’aime pour m’avoir inventée! » Et Solange, qui compose de la musique, rencontre, devant l’école de son petit frère Boubou, le musicien américain qui lui est destiné. Il est joué par Gene Kelly et c’est l’ami d’un marchand de musique, Simon Dame (Michel Piccoli) revenu à Rochefort où, autrefois, il a aimé Yvonne Garnier (Danielle Darrieux), mère des jumelles, qui a refusé de l’épouser pour ne pas devenir Mme Dame…
Les demoiselles de Rochefort, c’est une leçon de bonheur:
Mais le temps, mon ami, pour moi c’est de l’amour / C’est rire et c’est chanter tant que dure le jour / C’est aimer chaque nuit que le Seigneur a faite / Le temps, c’est de l’amour, vivre c’est une fête.
Après, ce fut Model Shop (1968), ce film « sans histoire », comme disait Demy mais au cours duquel, tout de même, on retrouve Lola, en exil à Los Angeles, qui essaye de gagner le prix de son billet de retour en posant pour des photos coquines dans un model shop. Lola va apprendre à un jeune Américain, George (Gary Lockwood), qui doit partir le lendemain faire la guerre au Vietnam, à ne pas être lâche et à se battre pour ses idées.
Je crois, dit Jacques Demy, qu’il va déserter. Il y a des tas de jeunes Américains qui désertent pour ne pas aller se battre au Vietnam. Ils partent au Canada, en Suède, en France ou ils se cachent dans le Nevada9.
George, lui, va guérir Lola de sa peur d’aimer. Car Lola, on l’apprend au détour d’un dialogue, a été abandonnée pour la seconde fois par Michel, qui, à Las Vegas, a rencontré une certaine Jackie Demestre qui lui a insufflé la passion du jeu. Jackie Demestre, vous vous souvenez? La joueuse blond platine de La baie des Anges, celle qui avait le visage de Jeanne Moreau.
Retour d’Amérique, Jacques Demy tourne Peau d’Âne (1970) avec une distribution magique: Catherine Deneuve, Jean Marais, Delphine Seyrig, Jacques Perrin, Micheline Presle… Et puis, comme Lola, Demy va, un temps, s’exiler.
En dépit du succès incroyable des Parapluies de Cherbourg, des Demoiselles de Rochefort et de Peau d’Âne, aucun producteur français ne veut désormais investir dans un « musical ». Demy accepte les commandes de l’étranger. Il tourne Le joueur de flûte pour les Anglais (musique composée et chantée par Donovan) puis Lady Oscar (inédit en France) pour les Japonais. En France, il parvient à réaliser, en 1973, une comédie cocasse et délicieuse qu’il serait temps de réhabiliter: L’événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la lune. On y trouve un Marcello Mastroianni irrésistible, professeur d’auto-école et… enceint des œuvres de Catherine Deneuve. Plus une galerie de seconds rôles épatants. Du grand cinéma populaire à la René Clair.
Édith de Nantes
Enfin, en 1982, une productrice française, Christine Gouze-Renal (décidément les femmes sont plus courageuses que les hommes: c’est à Mag Bodard que l’on doit Les parapluies et Les demoiselles) lui permet de réaliser l’un de ses vieux projets: Édith de Nantes. Malheureusement, ce n’est pas sous ce titre qui lui convenait si bien que sort le film, mais sous celui d’Une chambre en ville.
Parking (1985) souffre de l’entêtement de Francis Huster – soutenu par le producteur – à vouloir chanter lui-même. Jusque-là, on le sait, tous les comédiens (sauf Danielle Darrieux, bien sûr) dans tous les films « en chanté » de Jacques Demy, ont été doublés par des chanteurs professionnels. Il a même renoncé, pour Une chambre en ville à Catherine Deneuve et Gérard Depardieu qui exigeaient de chanter eux-mêmes. Mais cette fois Demy, fatigué, laisse faire… Dans cette transposition moderne du mythe d’Orphée et Eurydice – hommage, bien sûr, au second maître: Jean Cocteau – le meilleur est cet enfer, qui n’est pas de l’autre côté des miroirs, mais dissimulé derrière un mur, au fond d’un parking. Hadès (Jean Marais) s’y chamaille avec Claude (sic) Perséphone (Marie-France Pisier), sa nièce et épouse.
Trois ans plus tard et vingt-deux ans trop tard, Demy peut enfin tourner Dancing, écrit jadis pour Yves Montand, Isabelle Adjani et Delphine Seyrig. Le retour dans sa ville natale – Nantes – d’un chanteur célèbre et inventé, Michel Cartier. Ce sera Trois places pour le 26, avec Yves Montand devenu trop âgé pour le rôle et qui exige que l’histoire de Michel Cartier devienne la vraie histoire d’Yves Montand. Alors on émigre à Marseille. Encore une chance que Marseille soit au bord de la mer! Isabelle Adjani est remplacée par Mathilda May et la merveilleuse Delphine Seyrig (la fée si drôle de Peau d’Âne) par Françoise Fabian.
Jacques Demy et Michel Legrand réussiront pourtant quelques moments magiques. Dont cette plongée, la nuit, sur la place de l’Opéra, où surgissent soudain trois petits marins en blanc avec des bérets à pompons rouges (comme Jacques Perrin dans Les demoiselles de Rochefort). Ils font des cabrioles, un couple traverse la place. Une belle de nuit reste seule avec un type qui, sur sa planche à roulettes, décrit des arabesques autour d’elle. C’est beau comme un rêve.
Décidément, c’est bien le rêve qui est le point commun entre Varda et Demy. La rêverie, dit pudiquement Varda, dont le cinéma illustre parfaitement la phrase de Bachelard (dont elle a suivi les cours à la Sorbonne, quand elle était encore étudiante à l’École du Louvre): « L’imagination élève d’un ton la réalité10. » Ses documentaires décollent toujours de la réalité pour devenir des essais. Ce n’est pas par hasard qu’elle cite Montaigne dans le dossier de presse de son dernier film.
Quant au cinéma de Jacques Demy, ce ne fut qu’un immense rêve dont on retrouve des traces par-ci par-là. Il voulait construire une véritable comédie humaine dont les personnages se croiseraient d’un film à l’autre. C’était compter sans les caprices des stars, les plannings des comédiens et la lourdeur de l’industrie cinématographique. On retrouve tout de même Roland Cassard (Marc Michel), l’ami d’enfance de Lola, dans Les parapluies de Cherbourg, et Lola dans Model Shop.
Mais la rencontre prévue entre Lola (Anouk Aimée) et Jackie (Jeanne Moreau) n’eut jamais lieu. Guy (Nino Castelnuovo) ne fut pas l’un des forains des Demoiselles de Rochefort. Il fut remplacé par Grover Dale. Du coup, Demy préféra couper la scène où Catherine Deneuve devait se rencontrer elle-même: la Geneviève des Parapluies assistant au numéro de la Delphine des Demoiselles… Il ne reste donc que des allusions discrètes qui ravissent les aficionados. Pourquoi? Sans doute parce qu’on éprouve alors, plus ou moins consciemment, le sentiment de plonger dans un monde de rêves venus de très loin.
Quand Jacques Demy tomba malade, Agnès Varda a voulu plonger jusqu’à la racine de ces rêves. Elle lui demanda d’écrire ses souvenirs d’enfance et elle est allée les filmer à Nantes. Ce fut Jacquot de Nantes. Le plus beau cadeau d’amour qu’elle pouvait lui faire11.
- 1.
Les plages d’Agnès, film français (1h50). Scénario et réalisation: Agnès Varda. Sortie: 17 décembre 2008.
- 2.
À la sortie de Jane B. par Agnès V., Pierre Murat avait demandé à Jane Birkin de faire le portrait d’Agnès Varda. Télérama, n° 1990, 2 mars 1988.
- 3.
Coffret de 12 Dvd + 1 CD audio, Arte Vidéo/Ciné-Tamaris.
- 4.
Citation tirée du dossier de presse.
- 5.
Autorisations de: la préfecture de police, la mairie de Paris, les voies navigables de France, le service de navigation sur la Seine, la brigade fluviale, le port autonome de Paris, le port de l’Arsenal.
- 6.
Citation tirée du long et passionnant entretien avec Agnès Varda, réalisé par Élise Domenach et Philippe Rouyer, Positif, n° 574, décembre 2008.
- 7.
Propos recueillis par l’auteur et cités dans sa critique de Model Shop, Télérama, n° 1008, 11 mai 1969.
- 8.
Propos recueillis par l’auteur, Télérama, n° 2235, 11 novembre 1992.
- 9.
Propos recueillis par l’auteur et cités dans sa critique de Model Shop, Télérama, n° 1008, 11 mai 1969. Décidément, c’est vrai: Model Shop est bien un documentaire.
- 10.
Citation tirée de Positif, op. cit.
- 11.
On eût aimé le trouver en bonus dans l’intégrale Jacques Demy. Mais il existe en Dvd à Ciné-Tamaris, 83, rue Daguerre, 75014 Paris. À lire le livre aussi passionnant qu’il est documenté de Jean-Pierre Berthomé: Jacques Demy, les racines du rêve, Nantes, L’Atalante, 1982.