Oui, d'Alain Enjary


« Creuser la parole pour y mettre du silence » : drôle de programme pour cet auteur dramatique. Eh bien, c’est celui d’Alain Enjary. Et cela donne ces pièces étranges que nous avons tant aimées. Des pièces en forme de quêtes (la trilogie : Lila, Le château dans les entrepôts, Nord-Est), d’énigmes (Le recueil des petites heures2), de devinettes (Animaux suivis d’Autres animaux3) ou, comme ici, de puzzle.

Oui (quel beau titre !) se présente comme un one woman show, puisqu’il n’y a en scène qu’une seule comédienne : la grande, la magique Arlette Bonnard, complice depuis trente-cinq ans d’Alain Enjary et metteuse en scène de toutes ses pièces. Et pourtant non : Oui n’est pas un one woman show.

Je ne suis pas là, sur un piédestal, pour qu’on m’admire, dit Arlette Bonnard. On est simplement ensemble pour partager quelque chose.

Ensemble, c’est-à-dire : Elle (Arlette Bonnard4) ; ses interlocuteurs invisibles et pour nous muets puisque toute la pièce n’est qu’une suite de conversations téléphoniques ; et nous.

On est un peu comme dans l’autobus, quand on écoute son voisin scotché à son portable et qu’on imagine à travers ses réponses ce que l’autre a pu lui dire. À cela près que dans l’autobus nous sommes des intrus qui nous distrayons comme nous pouvons du sans-gêne de notre voisin. Alors qu’ici, nous sommes parties prenantes de la pièce, partenaires d’Arlette Bonnard et coauteurs avec Alain Enjary.

Sans nous, Oui n’existerait pas. Car c’est nous qui allons lui donner un sens. Et même peut-être autant de sens qu’il y a de spectateurs, car chacun réagit selon ce qu’Enjary appelle son « expérience », c’est-à-dire son dosage personnel « d’émotion et d’intelligence ».

Mais écoutez plutôt. C’est le début de la pièce. La scène est plongée dans le noir. On entend la voix d’une femme :

Oui ? (…) Je vous en prie. (…) Pardon ? (…) Je suis toujours là. (…) Non. (…) Rien. (…) Du tout. (…) Il faut croire. (…) Ça peut arriver. (…) Si (…) Vous ne pouviez pas savoir. (…) Je m’endors de bonne heure. (…) Pas d’importance. (…) C’est sûr. (…) De rien. (…) À vous aussi.

Deux autres fois dans la nuit, Elle sera réveillée par le même correspondant. Un inconnu qui a retrouvé par hasard son numéro, mais ne parvient à se souvenir ni de son nom, ni de sa voix, ni de son visage. Elle non plus ne se souvient pas de lui.

Le jour se lève, la scène s’éclaire. En guise de décor : six caisses blanches posées les unes contre les autres et formant un rectangle. Ces caisses, tout au long du spectacle, Elle va les déplacer. Soigneusement. Un peu comme on bouge une pièce d’un jeu d’échecs, ou comme on place un morceau dans un puzzle. Et toujours, Elle cherchera à retrouver une certaine symétrie.

« Oui ? » Sur son téléphone invisible et silencieux, Elle répond à un nouvel appel. À ses paroles on comprend qu’il émane du propriétaire de la maison et du domaine où elle vit seule. Mais qu’est-ce qu’elle fait là ?

Bonne question, mais à laquelle elle-même ne pourrait pas répondre si elle se la posait. D’ailleurs, elle ne se la pose pas. Ou, plus exactement, elle refuse de se la poser puisqu’elle sait qu’elle ne pourra pas y répondre. Elle est là parce que le propriétaire le lui a demandé. Ils ont, dit-elle, conclu un « accord tacite ». Pour entretenir le domaine ? Sûrement pas : il est si vaste qu’elle n’en a pas encore trouvé les limites. Alors, elle en serait la gardienne, comme le lui dit sa mère ? Ça la fait rire. Elle se voit plutôt comme une « présence ».

Peu à peu, au fil de ses conversations avec quatre correspondants – l’inconnu, sa mère, sa fille (en tout cas, quelqu’un de plus jeune qu’elle et très proche) et le propriétaire –, on en apprend davantage. Sur le domaine, la beauté du paysage, des arbres, de la neige. Sur la maison, si grande elle aussi. Elle s’est installée dans deux, trois, puis quatre pièces. Dans l’une, il y avait un piano. Elle essaie d’apprendre à en jouer. Dans cette maison, il y a beaucoup de choses, mais aucun miroir… Ce qui nous frappe en Elle, c’est sa disponibilité. Cette façon tranquille d’accepter l’imprévu et les contretemps : les visites tant espérées du propriétaire qui sont toujours remises. Elle est sans amertume, mais sans résignation. Elle est courageuse, combative et pourtant sereine. Elle a une qualité rare : la dignité.

Pour Alain Enjary, ce personnage ne pouvait être qu’une femme5.

Elle est là dans une demeure, un domaine trop vaste pour elle, elle sait qu’elle ne sait pas ou qu’elle a oublié pourquoi, et elle n’en fait pas tout un plat ; le propriétaire ne vient pas, semble avoir toujours quelque chose à faire ; elle reçoit des appels, sans pouvoir en donner ; pour elle, c’est naturel, y compris les questions que ça pose, et même l’angoisse qu’à la fin, peut-être, ça suppose. Que celui qui n’est pas un mystère pour lui-même lui jette la première réponse…

Petite phrase ironique et vacharde envers celui qui aurait l’outrecuidance de savoir ce qu’il fait là, sur la terre, de se croire sans doute nécessaire, bref, de ne pas se ressentir comme une énigme. Car écoutez encore Alain Enjary :

Oui est une métaphore très limpide de la vie. Nous sommes pris dans un univers trop grand pour nous. Mais si on pouvait se dire qu’on est soi-même une énigme, on serait plus intéressé par soi-même et par la vie, on ne classerait pas les gens avec des étiquettes et on ne les écraserait pas. Si on cessait à la fois d’être arrogant et de se dévaluer soi-même, on serait plus digne et plus humble, donc plus fraternel. Car c’est peut-être parce qu’on se déteste qu’on déteste les autres.

On pense, bien sûr, à Samuel Beckett (En attendant Godot), mais aussi à Jung qui rappelait que dans les Évangiles il n’est pas dit : « Restez des enfants », mais « Devenez comme des enfants ». Et à cette histoire bouddhique que raconte souvent Enjary :

Pour l’ignorant, la montagne est la montagne ; pour l’homme plus évolué, la montagne n’est plus la montagne ; mais pour celui qui est encore plus évolué, la montagne est à nouveau la montagne.

Et pour nous, c’est quoi, Oui ? Comme toujours des pièces d’Alain Enjary tant de lectures sont possibles : polars, aventures, science-fiction, quête métaphysique. Selon les soirs et selon notre humeur, selon peut-être la personne qui nous accompagne, nous en choisirons une. Car ce spectacle, on a envie de le revoir. Pour expérimenter d’autres pistes. Pour le lire autrement. Et sans jamais qu’aucune de ces lectures n’exclue celles des autres.

Oui, ou l’apprentissage de la tolérance.

  • 1.

    Mise en scène et scénographie : Arlette Bonnard. Avec Arlette Bonnard. Du 24 janvier au 13 février 2011. Tous les jours à 21 heures (sauf jeudi). Dimanche à 16 heures. Le Passage vers les Étoiles, 17, cité Joly, 75011 Paris. Métro : Père Lachaise. Tarif plein : 15 €, tarif réduit : 10 € (réservation : 01 43 38 83 45). Retrouvez tous les spectacles de Ambre sur www.ambre-enjarybonnard.fr/blog

  • 2.

    Voir Esprit, mars-avril 1999.

  • 3.

    Voir Esprit, novembre 2000.

  • 4.

    Alain Enjary ne donne jamais de noms à ses personnages, puisqu’ils sont des archétypes.

  • 5.

    Dans les pièces d’Alain Enjary, c’est toujours une femme qui sert de passeur. Parce que, dit-il, les femmes sont « pragmatiques et intuitives », deux vertus qui manquent cruellement aux hommes.