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Dans le même numéro

Drogues : comment changer de politique ?

juillet 2013

Au niveau mondial, la lutte contre la drogue est un échec : la stratégie répressive a montré ses limites. Il est donc nécessaire de réorienter les politiques nationales en faveur de la prévention des risques, d’un accompagnement des usagers sur le plan sanitaire et social, afin de combattre non seulement le trafic de drogue mais également ses conséquences sur les personnes.

L’heure est au constat d’échec dans la lutte contre les drogues au niveau mondial. Depuis quarante ans, c’est une stratégie répressive qui s’est développée. Or celle-ci n’a pas limité l’extension des trafics, qui enrichissent des mafias capables aujourd’hui de déstabiliser des États1. La guerre totale contre le narcotrafic atteint parfois une violence qui n’épargne pas les civils2. C’est pourquoi la Commission mondiale sur la politique en matière de drogues a lancé en juin 2011 un appel à des changements rapides et profonds dans les politiques nationales et internationales de lutte contre la drogue.

La stratégie actuelle est dans l’impasse : les importantes dépenses entraînées par les mesures pénales et répressives contre les producteurs, trafiquants et consommateurs de drogues illégales ont échoué à infléchir l’offre et la consommation de drogues ; les actions répressives en direction des consommateurs ont empêché les politiques de santé publique de réduire la contamination du sida, les morts par overdose et les autres conséquences malignes de l’usage de drogues.

Mais peut-on changer de stratégie ? La commission recommande d’en finir avec la criminalisation, la marginalisation et la stigmatisation des usagers. Pour le cannabis, la dépénalisation et la légalisation, ainsi que les mesures de prévention et de réduction des risques sont seules susceptibles de faire évoluer les habitudes des usagers. Pour le trafic, la répression ne doit pas être abandonnée mais intensifiée contre les organisations criminelles et doit avoir pour objectif de réduire les dommages qu’elles causent à la sécurité des personnes. Il faut en somme abandonner l’idéologie et la moralisation pour relancer des interventions pensées à la lumière des connaissances actuelles, en associant les objectifs de santé publique, de sécurité et le respect des personnes. Ces propositions ont suscité des réactions dans plusieurs pays, allant jusqu’à une interpellation des pouvoirs publics en Grande-Bretagne et en Allemagne ; il n’y a eu, à ma connaissance, aucune mobilisation en France, en dehors des cercles spécialisés.

Les autorités françaises paraissent sourdes à une évolution réglementaire et en restent aux décisions des années 1970, alors que, depuis, le nombre d’usagers a été multiplié par plus de cent, que les produits consommés ne sont plus identiques et que la sociologie des consommateurs a changé. Les politiques de réduction des risques ont, elles, démontré leur efficacité, en réduisant les morts par overdose, en allongeant la durée de vie des usagers de drogue et en permettant la prise en charge sanitaire d’une partie d’entre eux.

Le profil des usagers a beaucoup évolué depuis les années 1970 : les consommateurs de cannabis sont nombreux (plusieurs millions3), jeunes, et appartiennent à toutes les classes sociales. Les usagers d’héroïne sont en nombre stable ; un petit groupe d’entre eux consomme plusieurs types de drogue simultanément (polytoxicomanie) et vit en marge de la société. Enfin, les consommateurs de cocaïne, dont le nombre est en hausse, ont des origines sociales très diverses.

Or, les discours politiques sur la drogue réduisent le tout à l’image du polytoxicomane, symbole de misère sociale et de violence, pour lier la question de la drogue à celle de l’insécurité, ce qui manque l’essentiel du débat.

Des politiques contradictoires et inefficaces

La politique de répression naît avec l’augmentation de la consommation de drogue au sein de la jeunesse à la fin des années 1960, dans l’ambiance d’affirmation de nouvelles valeurs consuméristes et hédonistes liées à l’émergence d’une « culture jeune ». La loi de 1970 est la réponse à ces nouvelles pratiques, en « défense de la civilisation face au péril permissif de la société libérale » et des jeunes contestataires de Mai 68. Elle repose sur quatre orientations : la pénalisation de l’usage, la sévère répression du trafic et de ses profits, l’interdiction de toute publicité pour l’usage et le trafic de stupéfiants, enfin l’injonction thérapeutique comme alternative à la sanction. La loi ne fait aucune différence entre les stupéfiants, la police acquiert des moyens d’allongement de la garde à vue jusqu’à quatre-vingt-seize heures, la justice obtient un renforcement des sanctions pour les trafiquants jusqu’à vingt ans de prison. Le volet sanitaire est construit sur l’objectif du sevrage intégral.

Le développement de la consommation conduit cependant le gouvernement, en 1978, à recommander par circulaire aux parquets de s’abstenir de toute procédure judiciaire à l’encontre des interpellés pour usage occasionnel de cannabis et à ne plus assimiler la détention d’une petite quantité de drogue douce à un trafic. Malgré cela, la montée continuelle des consommations conduit à un renforcement des tendances répressives.

Depuis 1970, divers textes ont renforcé les peines encourues pour le trafic. Les dispositions concernant l’usager n’ont pas été modifiées mais complétées pour tenter de répondre à l’évolution des usages. Ainsi, la circulaire d’avril 2005 préconise une réponse pénale graduée selon que le consommateur est mineur ou majeur, qu’il est usager occasionnel ou régulier ; elle renforce l’infraction de conduite sous usage de stupéfiants apparue en 2003, et met en place une plus forte répression du délit de provocation à l’usage de stupéfiants.

En 2007, une nouvelle loi est venue renforcer encore ces procédures ; elle prévoit de développer l’injonction thérapeutique à travers un dispositif de médecins relais et d’ordonner des stages de sensibilisation aux frais du condamné. La circulaire du garde des Sceaux de février 2012 va dans le même sens, et stipule que la mise en œuvre de cette injonction thérapeutique doit être assouplie, en substituant aux médecins relais des professionnels de santé qualifiés et habilités par l’agence régionale de santé.

La faible efficacité de ces dispositifs apparaît dans les chiffres : 1 200 interpellations pour infractions à la législation sur les stupéfiants en 1969 dont 80 % de moins de 30 ans pour une estimation de 20 000 usagers de drogue ; 125 000 interpellations en 2009 dont plus de 90 % pour usage simple de cannabis pour un nombre de consommateurs problématiques de drogue estimé à 230 000 et plus d’un million d’usagers réguliers de cannabis. Les gardes à vue ont explosé pendant la même période, alors que les procédures concernant la revente de drogue sont, de leur côté, stables dans le temps.

Les étapes de la politique de prévention

Parallèlement s’est mise en place la politique de réduction des risques liés à la consommation de stupéfiants, qui n’a plus pour objectif unique de parvenir à l’abstinence de l’usager. Cette politique est née aux Pays-Bas au début des années 1980 ; elle consiste, « lorsqu’un usager ne peut ou ne veut renoncer à l’usage de drogues, à réduire les risques auxquels il s’expose lui-même et qu’il représente pour les autres ». Il s’agit donc d’une démarche pragmatique qui allie intérêt individuel et intérêt collectif. Cette politique s’est progressivement développée face à l’épidémie de sida, avec la mise à disposition de matériel d’injection stérile et le développement des traitements de substitution.

En 1987, l’accès libre aux seringues est mis en place dans les pharmacies (accès élargi en 1995 aux associations à but non lucratif) ; les distributeurs et échangeurs de seringues seront complétés en 2009 par le subventionnement de matériel stérile pour les consommations autres que par injection. Les traitements de substitution reposent sur le principe simple de remplacement d’une drogue par une autre, moins dangereuse ; depuis 1995, les prescriptions de méthadone par des centres spécialisés ont été autorisées ainsi que la délivrance de Subutex (opiacé de synthèse).

Cette politique de réduction des risques s’inscrit dans une démarche initiée par des médecins face à l’épidémie de sida. Elle s’est mise en place dans des centres spécialisés avant d’être progressivement étendue aux médecins généralistes de terrain. Son développement a bien sûr engendré des débats politiques passionnés entre les tenants d’une stricte démarche répressive, pour lesquels toute mesure de réduction des risques rend plus aisé l’accès à la drogue, et ceux qui étaient préoccupés par le risque sanitaire.

Ce débat explique en grande partie le fait que toutes les mesures de réduction des risques ont été mises en place par des ministres de droite4, qui ont été confrontés à une forte opposition de leurs collègues mais qui ne pouvaient être accusés de faciliter l’usage des drogues et de soutenir une société de laisser-aller et de décadence. Ils ont souvent eu recours à l’expérimentation, qui permettait de mettre en place « provisoirement » une mesure puis de la pérenniser ensuite. D’où découle le caractère très éclaté de la politique de réduction des risques ; les acteurs se sont mis en place au gré des besoins et des possibilités réglementaires5.

Les résultats de la politique de réduction des risques sont encourageants : les overdoses ont chuté de moitié entre 1995 et 1999 ; la durée de vie des usagers de drogue s’est sensiblement allongée, l’usage collectif de seringues a diminué, le taux de prévalence du Vih a baissé (il est estimé à 11 % de la population des usagers de drogue à Paris).

La France combine donc maladroitement deux approches qui s’accordent mal. La politique de répression des consommations n’a pas atteint ses objectifs, mobilise des moyens importants et a surtout une fonction d’affichage. La politique de réduction des risques, pour sa part, manque de vision d’ensemble et dispose de peu de moyens.

Les coûts de ces politiques ont été estimés en 2003 pour le seul cannabis à 523 millions d’euros pour la répression et 36 millions d’euros pour la prévention ; pour l’ensemble des drogues illicites, les coûts sont de 650 millions d’euros pour la répression et 250 millions d’euros pour le soin6. Ces chiffres soulignent largement le déséquilibre entre la répression d’une part et la prévention et le soin d’autre part, alors que l’efficacité relative de ces deux politiques est strictement inverse7.

Les contradictions les plus visibles se concentrent là où le trafic est important et où des structures d’accueil des usagers sont installées. Toute intervention policière forte ne fait que déplacer les lieux de deal et de consommation sur un nouveau territoire. La diversité des profils d’usagers selon les produits n’est pas prise en compte dans l’action policière. Les dispositifs de réduction des risques parviennent à en tenir compte, mais la faiblesse des moyens et l’interdiction de l’usage de stupéfiants limitent les possibilités d’intervention. La population des crackers en errance et des polytoxicomanes du Nord-Est parisien ne relèvent pas des mêmes réponses que les usagers de cocaïne festifs et les héroïnomanes.

Changer de politique, mais comment ?

Ces constats sont partagés par beaucoup, mais les conditions d’un changement sont difficiles à réunir. Les exemples étrangers ne sont que peu pris en compte, au nom de la difficulté de comparer les situations et les contextes. Pourtant, au niveau européen, avec des variantes importantes, la tendance est de limiter la répression des usages occasionnels ou faibles soit seulement pour le cannabis (comme au Pays-Bas), soit pour tous les produits (comme au Portugal et en Italie) ; il faut cependant mettre en parallèle de cette réglementation ou de son application les efforts réalisés en matière de prise en charge des usagers, qui peuvent être d’importance très variable et déconnectés de la législation ; forts au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, ils souffrent actuellement de problèmes budgétaires au Portugal.

Il n’existe aucune corrélation entre la réglementation des usages de drogues et les niveaux des consommations ; les évolutions réglementaires dans différents pays résultent davantage de positionnements idéologiques ou au contraire d’une attitude pragmatique face à des situations d’urgence (comme au Portugal à la fin des guerres coloniales, ou en Espagne lors de grands sinistres industriels et sociaux). La majorité des pays ont introduit un seuil de tolérance pour usage personnel de cannabis qui réduit la sanction ou la supprime.

La mise en œuvre de la réduction des risques vient essentiellement des établissements médico-sociaux. Le corps médical a été actif sur ce sujet au plus fort de l’épidémie de sida mais il est aujourd’hui moins directement impliqué. L’action sanitaire se concentre sur les hôpitaux, en lien avec les structures psychiatriques de proximité. La démarche est très liée aux possibles prises en charge : accès aux droits des usagers, traitements de substitution, reconnaissance d’affections de longue durée… Les jeunes usagers de cannabis d’un côté et les consommateurs polytoxicomanes très marginalisés de l’autre ne sont pas, globalement, concernés par ces actions.

La mobilisation des élus locaux face aux difficultés d’accueil des usagers les plus fragiles, apparue récemment, est susceptible de favoriser une meilleure connaissance des profils des consommateurs de drogue et de promouvoir une politique de réduction des risques. En effet, aucune prise en charge sanitaire sérieuse ne peut avoir lieu avec des usagers errants sans domicile. La chaîne de la prise en charge va donc de l’accueil initial à un lieu de consommation encadré, à un hébergement puis à du soin somatique avant un éventuel parcours médical de prise en charge de l’addiction. Les opérations d’évacuation des squats dans le Nord-Est parisien sont une amorce de ce travail de coopération entre l’État, les collectivités locales et les structures de proximité. Elles montrent aussi la nécessité de disposer d’outils diversifiés et complémentaires dans la prise en charge, qui ne peut se faire que dans la durée avec la recherche de réponses individuelles.

Mais quels sont les coûts d’un tel accompagnement individualisé, qui mobilise une série d’intervenants qualifiés, sans garantie de parvenir à une réelle réinsertion ? Ils sont faibles comparés à ceux d’une prise en charge hospitalière pour des pathologies beaucoup moins graves, mais évidemment plus visibles car ils ne sont pas absorbés dans les masses de l’assurance-maladie et font l’objet de budgets identifiés. Les montages financiers à prévoir sont complexes, car il ne s’agit pas de soin proprement dit, ni d’hébergement banalisé. Il faut donc envisager des possibilités de réponses globales souples sur des enveloppes nationales dédiées ; la Mildt8 serait l’acteur susceptible d’assurer des prises en charge de ce type.

L’expérience de proximité montre aussi une grande évolution du regard des habitants sur les usagers errants ; les désagréments de l’occupation de l’espace public sont toujours forts, mais il me semble que les usagers de drogues sont aujourd’hui inclus dans le champ plus global de la misère sociale ; ils sont davantage vus comme des victimes que comme responsables de leur situation.

Conscients du fait que des espaces de consommation « non contrôlés » s’organisent aujourd’hui dans des espaces publics (métro, sanisettes, squats…), des élus locaux de couleurs politiques différentes préconisent l’ouverture de salles de consommation à risque contrôlé (dites « salles de shoot ») ; cela est possible dans le cadre législatif actuel, au titre de l’expérimentation de la réduction des risques. L’ouverture d’une salle de consommation à risque contrôlé à titre « expérimental » pourrait prochainement aboutir à Paris (dans le 10e arrondissement) après trois ans de polémiques et de craintes des riverains qui s’inquiètent des effets sur la sécurité, sur la sociabilité locale, sur la réputation du quartier et la valeur des biens immobiliers9.

Pour être efficace, une telle mesure doit cependant remplir des conditions précises : de petits lieux adaptés au public local d’usagers, une bonne articulation avec l’ensemble des autres acteurs de la réduction des risques sur les territoires environnants, une communication rapide avec des structures sanitaires susceptibles de faire face à des situations d’urgence, enfin de possibles hébergements et lieux d’accueil de jour. À ces conditions, liées au lieu lui-même, s’ajoutent la nécessaire coordination avec les forces de police ainsi que l’assurance de financements partagés entre les différents responsables sur une durée suffisante.

La possible ouverture de salles de consommation serait un outil supplémentaire dans l’éventail des moyens de prise en charge d’usagers de drogue, elle ne constitue pas en elle-même une politique de réduction des risques car celle-ci implique la définition de parcours en fonction des pathologies et de la situation sociale.

C’est par une mobilisation active de l’ensemble des intervenants (associations, structures médico-sociales et élus locaux) que pourrait s’établir une politique nationale regroupant des lieux de consommation diversifiés et adaptables dans le temps. On pourrait imaginer des expérimentations différentes dans plusieurs villes candidates permettant une évaluation nationale qui engloberait aussi bien les aspects sanitaires que les coûts sociaux.

Pour une mobilisation immédiate

Peu d’élus se sont risqués sur le terrain des drogues. Daniel Vaillant a réuni une commission parlementaire sur la légalisation du cannabis qui dresse un état des lieux et des mesures à envisager ; il recommande la réunion d’une commission nationale chargée d’élaborer des propositions législatives. Le cannabis, en raison de sa large diffusion, est susceptible de faire davantage consensus ; mais tout changement de stratégie suppose une modification de la loi de 1970, sauf à simplement retirer le cannabis de son champ d’application ; cette dernière solution apparaît insuffisante, car seule une organisation de sa production et de sa vente est susceptible de casser les trafics et l’économie souterraine qu’ils entretiennent. Une telle hypothèse suppose aussi de se donner du temps pour la mise en place d’une nouvelle organisation et d’une nouvelle mobilisation des élus locaux, des travailleurs sociaux et des associations de proximité pour assurer des interventions auprès des « derniers échelons » du trafic et des activités de substitution à l’économie parallèle du cannabis10.

Une commission nationale chargée d’élaborer des propositions législatives risque de relancer de stériles joutes politiques. Il faut donc que son mandat soit clairement précisé et se situe dans les perspectives tracées par la Commission mondiale : tourner le dos à la répression des usages, promouvoir toutes les politiques sanitaires dans le respect des usagers tout en s’inscrivant dans la lutte mondiale contre les trafics. Il faut que le travail de la commission embrasse tous les produits, et permette à tous les acteurs et aux usagers de s’exprimer.

Ce travail prendra nécessairement plusieurs mois, il importe donc que soient prises des mesures immédiates, celles qui sont possibles sans modification législative : l’abrogation de la circulaire de février 2012 et une focalisation des actions des forces de police sur la lutte contre les trafics, un appel d’offres pour l’ouverture de salles de consommation contrôlées dans le cadre de l’expérimentation de la réduction des risques, la globalisation de certains financements pour permettre localement des actions plus cohérentes et suivies de prise en charge d’usagers…

Sur les moyens financiers, un transfert de coûts de la répression vers la prévention et la prise en charge des consommateurs est nécessaire ; ce n’est pas facile à réaliser car le redéploiement des forces de police vers d’autres tâches serait immédiat ; la répression a néanmoins fait l’objet d’évaluations et une approche budgétaire globale du rééquilibrage est possible sous l’égide de la Mildt.

Plusieurs facteurs pourraient en outre se combiner pour susciter des initiatives et permettre aux esprits d’évoluer. Les taux de prévalence du Vih et du Vhc (hépatite C) tendent à remonter ; pour le Vih, la politique de réduction des risques avait fait baisser la contamination ; pour le Vhc, une stabilisation à un niveau élevé a été notée dans les dernières années qui pouvait laisser espérer une baisse à court terme. Les taux de contamination enregistrés dans certains pays européens comme la Bulgarie, la Roumanie et hors Union européenne (Biélorussie et pays d’Asie centrale) sont aujourd’hui très élevés ; les mouvements de populations toxicomanes originaires de ces pays à destination de l’Europe de l’Ouest font craindre un renouveau de l’épidémie.

Par ailleurs, la crise économique et budgétaire en Europe va limiter les sommes disponibles, ce qui favorisera peut-être un plus grand pragmatisme. Une incitation en ce sens se dessine au niveau européen ; une évaluation des stratégies des pays de l’Union européenne de 2005 à 2012 donnera une base comparative qui pourrait favoriser une évolution des esprits. Le débat se placera dans le cadre international des orientations énoncées sur le continent américain (évolutions réglementaires et référendums dans certains États des États-Unis ; résolutions de l’Organisation des États américains) et australien, qui ont placé les approches de santé publique au cœur de leurs stratégies.

Enfin, la recherche de réponses adaptées aux consommateurs de drogue en errance incitera les élus locaux, sous la pression de leurs concitoyens, à interpeller l’État. Une approche moins dogmatique est aussi motivée par l’augmentation du nombre de très jeunes consommateurs en errance qu’on croise aujourd’hui dans plusieurs villes et pour lesquels une réponse répressive paraît particulièrement inadaptée. Enfin, une évolution importante des produits, avec le développement des drogues de synthèse et, pour le cannabis, l’augmentation de la production locale, conduiront à des inflexions des politiques répressives liées à l’évolution des réseaux de l’offre. Ce sera aussi une occasion de redéfinition des priorités d’action.

Medellín : contre la drogue, reconquérir la ville

S’il existe aujourd’hui dans le monde une ville optimiste, c’est sans doute Medellín. Il y a à peine une décennie, la ville du célèbre trafiquant colombien Pablo Escobar évoquait l’image de la violence la plus cruelle de toute l’Amérique latine. Noyée dans le narcotrafic, et dans le contexte d’un État presque disparu, Medellín a laissé grandir une génération de jeunes dans une atmosphère de couvre-feu et de violence indistincte qui a transformé les lieux publics en déserts. Les enfants des communes les plus marginales, ceux qui ne pouvaient même pas être envoyés en exil, ne rêvaient que de prendre les armes, comme leurs frères aînés, qui, eux, étaient recrutés par des bandes criminelles associées aux guérillas et aux paramilitaires. Il en est résulté une société enfoncée « dans la peur et le tintamarre des bombes, sans que personne eût déclaré de guerre », comme l’écrit le romancier Juan Gabriel Vásquez. En 1991, la pire année de l’histoire de Medellín, il y avait en moyenne vingt morts par jour.

Comme dans toute la Colombie, autant d’années d’état d’exception ont eu pour effet collatéral le surgissement d’un puissant réseau d’organisations sociales qui s’élevaient contre tant de violence gratuite et travaillaient en faveur des droits de l’homme dans les quartiers populaires de la ville. Ce mouvement civique a gagné la mairie de Medellín en 2004 sous le nom de Compromis citoyen. Ses liens étroits avec le terrain et avec la réalité la plus difficile ont favorisé une transformation dans le langage et les priorités du gouvernement local, qui a décidé de miser sur les espaces publics et la culture comme mécanismes de pacification et d’intégration sociale. Les parcs, qui étaient tombés entre les mains des paramilitaires, furent réinvestis, on construisit des écoles publiques et un réseau polyvalent de bibliothèques dans les quartiers les plus démunis. Le tout en harmonie avec les idées de l’architecte Rogelio Salmona1, qui affirmait que « l’esthétique des quartiers les plus pauvres de la ville est aussi une éthique ». « La cité des pauvres, disait le grand urbaniste de Bogotá, doit être encore plus belle que celle des riches. »

On a construit des projets urbains qui ont amélioré les conditions de vie de la population, et ont permis de faire augmenter la fréquentation des théâtres, des musées et des écoles de musique grâce à un accès libre et universel. On a soutenu de jeunes artistes qui, par le hip-hop, ont offert un avenir différent à beaucoup d’enfants de la ville. Aujourd’hui encore, Medellín investit 40 % de son budget dans la culture et l’éducation et défend la dignité du public après des années d’ostracisme et de corruption. Malgré la remontée des morts causées par la guerre entre les bandes armées en 2010, l’esprit de ce qu’on nomme « le modèle Medellín » a suscité l’admiration dans le monde entier. Aujourd’hui, c’est là que Ciudad Juarez (ville mexicaine considérée comme la plus violente au monde) cherche des réponses.

Parmi les emblèmes de la nouvelle ville se trouve le Metrocable, un transport public téléphérique qui relie le centre urbain, dans la vallée de la rivière Medellín, à deux quartiers périphériques se situant dans les collines qui entourent la ville : Santo Domingo, où se trouve le parc bibliothèque Espagne de Giancarlo Mazzanti, et Nuevo Occidente. Depuis le Metrocable, on aperçoit les effets positifs de ces années d’action publique : des institutions culturelles et sportives actives, un bon réseau d’égouts et des espaces publics très fréquentés près de ces mêmes maisons où jadis on « calait les portes avec des morts », comme disait une voisine de Jorge Melguizo, un des artisans de cette transformation, aujourd’hui détenteur de la chaire Medellín-Barcelona, consacrée à l’échange d’expériences entre les deux villes.

Cependant, ce que l’on voit surtout depuis le Metrocable, ce sont les bidonvilles où habitent les habitants les plus humbles de Medellín, ainsi que d’autres signes de pauvreté qui reflètent les profondes inégalités de l’ensemble du pays. Dans cette période apaisée de son histoire, après la relative pacification et le décollage de son économie, Medellín exhibe sa misère sans orgueil mais avec la transparence de ceux qui s’engagent pour changer la réalité. Peu de villes dans le monde, à l’orée de leur boom touristique, ont le courage de montrer ainsi la dignité de leurs populations les plus vulnérables. La visibilité et la reconnaissance des réalités les plus incommodes sont un symptôme d’audace politique et constituent la leçon la plus intéressante et la plus universelle de la nouvelle Medellín.

Judit Carrera*

1.

Voir Olivier Mongin, « Les espaces ouverts de Rogelio Salmona à Bogotá », Esprit, novembre 2012.

*.

Cet article est paru dans le quotidien espagnol El País le 10 septembre 2011. Traduit de l’espagnol par Victoria Zurita.

  • *.

    Première conseillère auprès du maire du 18e arrondissement de Paris en charge de la santé.

  • 1.

    Martin Frieyro, « Le Mexique, un État captif du narcotrafic », Esprit, août-septembre 2012.

  • 2.

    Eduardo Guerrero Gutiérrez, « Comment lutter contre le trafic sans exposer les civils à la violence ? », Esprit, août-septembre 2012.

  • 3.

    On recense 13, 5 millions de personnes ayant expérimenté le cannabis, 3, 8 millions d’usagers dans l’année et 1, 2 million d’usagers réguliers, selon l’Observatoire français des drogues et toxicomanies (Ofdt) pour la population métropolitaine de 11 à 75 ans.

  • 4.

    Michèle Barzach en 1987, Simone Veil en 1995, Xavier Bertrand en 2006.

  • 5.

    Des centres de soins spécialisés aux toxicomanes (Csst) ont ainsi été créés, qui assurent accueil, information, prise en charge, accompagnement socio-éducatif et aide à l’insertion des usagers. Le décret de 2005 et la loi de janvier 2006 ont structuré le dispositif de réduction des risques en créant les centres d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues (Caarud) financés par l’assurance-maladie, établissements médico-sociaux, distincts des associations conduisant des actions de réduction des risques financées par le budget de l’État. Ces Caarud s’adressent essentiellement aux usagers les plus dépendants et marginalisés, vivant dans des conditions précaires et sans dispositif de soins spécialisés. Dernière étape, la fusion des Csst et des centres de cure ambulatoire en alcoologie pour les centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie.

  • 6.

    Chiffres de l’Ofdt.

  • 7.

    Ces chiffres font l’objet de débats de spécialistes car les évaluations des coûts divergent selon la méthode de calcul adoptée.

  • 8.

    Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie créée en 1982 et placée auprès du Premier ministre.

  • 9.

    « Intense débat autour du projet de “salle de shoot” », Le Monde, 28 mars 2013.

  • 10.

    Une proposition de loi autorisant le cannabis thérapeutique a été introduite par Daniel Vaillant ; elle serait, si elle est adoptée, un premier pas dans l’évolution du champ d’application de la loi de 1970.