La France face au nouveau Moyen-Orient
L’influence de la France au Moyen-Orient est en déclin, y compris sur la question palestinienne, la Syrie ou l’Iran. Déstabilisé par l’hubris sécuritaire d’Israël et une politique trumpienne erratique, le Moyen-Orient représente en 2026, pour la France comme d’autres pays européens, une dangereuse zone de turbulences.
La France, puissance méditerranéenne, a montré depuis des siècles sa volonté de jouer un rôle actif dans la région qui s’étend de l’Afrique du Nord au Moyen-Orient. En témoignent les relations passées avec l’Empire ottoman et la colonisation parfois brutale ou la « protection » de plusieurs parties de cet espace. La Ve République a repris cette tradition avec plusieurs objectifs : contribuer à la stabilité d’une région stratégique ; veiller à la régularité de nos approvisionnements en énergie ; assurer notre sécurité, notamment contre le risque terroriste ; promouvoir nos intérêts économiques. S’y ajoute le souci de maintenir une influence culturelle, surtout dans les pays francophones. Enfin, il est clair que les événements dans cette région interfèrent avec des préoccupations de politique intérieure. L’opinion publique française est très sensible aux événements qui peuvent s’y dérouler en raison de la présence importante en France de populations d’origine juive, arabe et turque, comme le montre le clivage actuel concernant la situation à Gaza et la politique israélienne.
En effet, la France peine à maintenir son influence. Son image s’est dégradée depuis 2007, avec l’élection du président Sarkozy et sa sympathie à l’égard d’Israël, et par des décisions de politique intérieure. La loi sur le séparatisme de 2021 a été vue par les pays arabes comme discriminatoire à l’égard de la communauté musulmane, qui a réagi par des manifestations violentes contre la France, de Rabat à Djakarta, brûlant des drapeaux français ou des portraits du président. La politique arabe et méditerranéenne menée avec continuité du général de Gaulle jusqu’au président Chirac n’est qu’un lointain souvenir. Si la France conserve des relations fortes avec l’Égypte et certains émirats du Golfe, notamment en matière d’armement, sa marge d’action s’est affaiblie ailleurs, y compris au Liban où elle disposait d’une influence traditionnelle. Cet affaiblissement est accentué par la politique brutale menée par Trump, « le meilleur ami d’Israël », qui fait peu de cas des intérêts de ses alliés, comme le confirment ses politiques vis-à-vis du Liban, de la Syrie, de l’Iran et de la question palestinienne.
Israël au centre du jeu
Le 7 octobre 2023 restera une date marquante dans l’histoire turbulente du Moyen-Orient, par l’ampleur de la réaction d’Israël à la suite de la violente attaque terroriste du Hamas, depuis la bande de Gaza. La guerre menée par l’État hébreu sur sept fronts – expression utilisée par Benyamin Netanyahou lui-même – et depuis plus de deux ans, a provoqué un basculement géopolitique majeur sur l’échiquier déjà chaotique de la région1. Cette attaque a remis au cœur de l’actualité la question palestinienne, qui avait disparu de l’agenda diplomatique alors qu’elle était jugée comme centrale au Moyen-Orient. Dans ce contexte, les milices hostiles à Israël, comme le Hezbollah ou les Houthis, se sont mobilisées au côté du Hamas.
Israël s’est engagé dans une guerre à Gaza avec l’objectif d’éradiquer le Hamas. Elle s’est traduite par plus de 71 000 morts, essentiellement des civils, et par l’anéantissement quasi total d’une agglomération de 2, 2 millions d’habitants, suscitant des accusations de crimes contre l’humanité, voire de génocide. Elle a révélé la puissance d’une armée déterminée à frapper quand et où elle veut. Son action a dépassé le cadre de Gaza pour affecter la Cisjordanie, le Liban, la Syrie et même, de façon inattendue, le Yémen qui, à travers les Houthis, s’est présenté comme soutien des Palestiniens malgré la distance. Ces pays, déjà sinistrés avant le 7 octobre, sont plongés dans des situations particulièrement préoccupantes.
En Cisjordanie, comme à Gaza, l’objectif est clairement de faire partir les Palestiniens de gré ou de force. Malgré le déblocage politique, le Liban serait, selon l’ancien ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, « en danger de mort ». Lâché par la Russie et l’Iran, le régime sanguinaire de Bachar el-Assad a laissé place à un nouveau pouvoir ambigu qui doit faire face à des défis majeurs, tant sur le plan politique qu’économique et sécuritaire : Israël fait tout pour laisser ce pays en état de faiblesse. Quant à l’Iran, toujours considéré comme une « menace existentielle », Israël ne cache pas sa volonté d’en déstabiliser le régime et « d’achever le travail » en s’attaquant de nouveau à ses sites nucléaires et à son arsenal balistique. Il entend également contrer la politique d’expansion de la Turquie, vue comme une nouvelle menace, en se rapprochant de la Grèce et de Chypre.
De surcroît, Israël bénéficie maintenant d’un appui des Émirats arabes unis, en fait d’Abu Dhabi, nouvelle Sparte qui développe une diplomatie active et des actions militaires en Libye, au Soudan et au Yémen. Il renforce ses liens avec l’Éthiopie, qualifiée de partenaire stratégique, et se rapproche du Somaliland pour contrer la menace houthi. Mais dans l’immédiat, le dynamisme des accords d’Abraham a été stoppé net et Israël semble se condamner à une impasse en pérennisant la guerre. La façon dont il ne respecte aucun cessez-le-feu, à Gaza comme ailleurs, montre sa volonté de ne pas terminer les conflits en cours ; mais son ralliement tactique au « Conseil de la Paix » contrôlé par le président américain, laisse entendre qu’il veut jouer un rôle actif dans l’après Gaza.
Israël vu comme une menace ?
Cette hubris sécuritaire et expansionniste, qui s’étend jusqu’à la corne de l’Afrique, a conduit les pays de la région à voir en Israël une menace dans un Moyen-Orient fragilisé.
Tel est le cas des pays du Golfe, forts de leur puissance financière et de leur stabilité politique. L’Arabie saoudite mène une politique étrangère active et « multi-alignée » sous l’impulsion du prince héritier, Mohammed ben Salmane. Elle s’affirme comme une puissance leader du monde arabe, voire musulman. Après un rapprochement avec l’État hébreu, elle a pris ses distances, liant une adhésion aux accords d’Abraham à la création d’un État palestinien. Par ses moyens financiers considérables et son programme nucléaire civil ambitieux, et se voulant moins dépendante des hydrocarbures, elle entend imposer sa prééminence dans la péninsule face à d’éventuels concurrents comme Abu Dhabi, intention évidente à la façon dont elle a obligé l’émirat à quitter le Yémen, qu’elle considère comme son arrière-cour. D’autres jouent un rôle actif de médiateurs, comme le sultanat d’Oman et le Qatar. Dans l’ensemble, la puissance financière des pays du Golfe à travers leurs fonds souverains, dont le montant total s’élève à plus de 4 000 milliards de dollars, leur permet également d’être des acteurs majeurs, politiques par le financement d’États en difficulté, financiers par leur rôle sur les marchés internationaux et économiques par les participations significatives dans des entreprises de dimension mondiale.
En revanche, plusieurs pays, en particulier ceux du Levant, sont devenus, par la conjonction de troubles internes et d’interventions externes, sinistrés et fragmentés : la Syrie, le Liban, le Yémen, l’Irak et même, tout au moins sur le plan économique, l’Égypte et la Jordanie. En Syrie, le pouvoir d’Ahmed al-Charaa s’affirme avec l’aide des États-Unis, rendue manifeste par le lâchage des Kurdes, tandis qu’Israël joue plutôt la carte d’une Syrie fragmentée. La difficile situation de ces pays les a conduits à dépendre de financements extérieurs : Damas, Bagdad et même Le Caire ne peuvent plus jouer le même rôle que dans le passé. Par ailleurs, la multiplication des milices, dotées de véritables armées, comme le Hamas, le Hezbollah, les Unités de mobilisation populaires, dont certaines sont liées à l’Iran, contribue également à l’affaiblissement des États. Par ailleurs, la menace terroriste, de l’État islamique en particulier, est toujours présente en Syrie comme en Irak, et que l’Afghanistan des talibans reste un vivier de combattants, notamment d’Al-Qaïda.
La multiplication des milices contribue à l’affaiblissement des États.
Dans ce contexte, l’Iran, après les affrontements avec Israël, est affaibli mais conserve un réseau d’influence et des capacités de nuisance. La contestation sociale interne, après le mouvement « Femme, vie, liberté », s’est de plus en plus politisée et élargie à d’autres catégories sociales, mettant en cause le Guide et le régime eux-mêmes. Mais l’opposition extérieure, désunie, intervient peu à l’intérieur du pays malgré les initiatives américaines et israéliennes de la structurer autour du fils de l’ancien chah d’Iran. La répression sanglante menée par le régime a provoqué sans doute plusieurs dizaines de milliers de morts et de blessés. La République islamique, fragilisée par les sanctions économiques, est arrivée à un moment de vérité avec un Guide en fin de règne. Tous les scénarios sont possibles, de la prise de pouvoir par les Gardiens à la guerre civile. La démocratie, elle, paraît encore bien lointaine. Les États-Unis et Israël entendent continuer à neutraliser la menace, voire à déstabiliser le régime ; une intervention militaire semble inévitable, même si des négociations sont en cours. L’expérience de la guerre des douze jours montre que le fait de négocier n’empêche pas Israël, comme les États-Unis, d’intervenir militairement. En revanche, les pays arabes du Golfe souhaitent éviter d’éventuelles représailles et optent, pour l’instant, pour une cohabitation avec un régime affaibli.
La Turquie, rejetée de l’Europe et soumise à un régime de plus en plus autocratique, poursuit sa montée en puissance avec une politique étrangère néo-ottomane, en affirmant son leadership politique et économique, tant vis-à-vis de l’Égypte, puissance déclinante, que de l’Arabie saoudite, devenue sa concurrente, même au plan religieux. Développant également un multi-alignement, à travers ses bonnes relations avec les États-Unis et la Russie, elle mène une politique étrangère ambitieuse sur tous les fronts, notamment en Syrie, tout en essayant de régler à son profit le problème kurde.
Un basculement géopolitique ?
En fait, la politique menée par Trump laisse peu de place à d’autres acteurs. L’appui inconditionnel à Israël, le soutien au nouveau pouvoir en Syrie, la relation privilégiée du président américain avec Mohammed ben Salmane, la vigilance à l’égard de l’Iran guident une politique d’engagements ponctuels, parfois erratiques. Certes, la nouvelle doctrine stratégique américaine ne voit plus le Moyen-Orient comme une zone prioritaire : le « pivot » vers le Pacifique, initié par Barack Obama, est confirmé. Mais l’activisme trumpien, pour assurer la sécurité d’Israël ou pour contrer le programme nucléaire iranien, comporte un risque d’enlisement. Il n’en reste pas moins que l’influence politique des pays européens est devenue marginale sur les principaux dossiers du moment – la question palestinienne, la Syrie, l’Iran. Ils s’efforceront cependant de contribuer à la reconstruction des pays sinistrés en concurrence avec les entreprises américaines, tout en conservant des ancrages ponctuels. Tel est le cas de la France, qui entend maintenir sa relation privilégiée avec des pays du Golfe et l’Égypte, notamment dans les domaines pétroliers et de l’armement. Ainsi son rôle permet-il aux pays de la région d’atténuer le tête-à-tête trop pesant que leur impose Washington.
Mais les États-Unis comme l’Europe doivent faire face à la Russie et à la Chine, de plus en plus présentes depuis le début du siècle. Si Moscou a étendu ses relations à l’Égypte, l’Iran et l’Arabie saoudite, la Chine est passée, sous Xi Jinping, d’une hégémonie économique à des ambitions politiques en définissant une politique arabe, concrétisée notamment par la normalisation des relations entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Certes, la chute de Bachar el-Assad a fait perdre à Moscou son ancrage syrien, même si les relations nouées avec le nouveau pouvoir syrien lui ont permis de conserver ses bases militaires ; son engagement en Ukraine, tout comme sa discrétion sur la question palestinienne, l’empêche d’être aussi actif qu’auparavant. Mais sa coopération militaire avec l’Iran reste forte, et la Chine continue aussi, tout en discrétion, d’appuyer économiquement et militairement ce pays.
Ainsi, le Moyen-Orient restera en 2026 une zone de turbulences qui peut affecter la sécurité des pays européens. Il est peu probable que l’action conjointe des États-Unis et d’Israël puisse y ramener l’ordre. Au contraire, on peut craindre qu’elle ajoute du chaos au chaos.
- 1. Les sept fronts cités par le Premier ministre israélien sont Gaza, la Cisjordanie, le Liban, la Syrie, le Yémen, l’Irak et l’Iran.