Le Moyen-Orient embrasé
Nul ne sait combien de temps pourrait durer la guerre déclenchée par les États-Unis et Israël en Iran, mais le bilan de celle-ci s'alourdit de jour en jour. Aucun scénario positif de sortie du conflit ne se dessine, tandis que les conséquences économiques et politiques, dans la région du Moyen-Orient et bien au-delà, se font déjà sentir.
Les frappes préventives déclenchées par Israël et les États-Unis le 28 février n’ont pas été une surprise. En juin 2025 déjà, la guerre des 12 jours, qui visait essentiellement les sites nucléaires en Iran, a servi de répétition générale. Cette guerre qui ne dit pas son nom, entre les opérations « Lion rugissant » et « Furie épique » d’un côté, « Promesse sincère » de l’autre, vient de loin. La brutalité avec laquelle elle est menée, non seulement contre l’Iran mais également contre le Liban a déjà des conséquences économiques et politiques majeures. Elle ajoute le chaos au chaos et laisse penser que le « jour d’après » sera difficile à maîtriser. Au bout de douze jours, quelques premières réflexions peuvent être esquissées même si le conflit se poursuit pour un temps indéterminé.
Une stratégie du chaos
Cette guerre attendue contre un régime mortifère et rejeté par une grande partie de la population iranienne est menée, de part et d’autre, selon une stratégie du chaos. Sur le plan militaire, une concertation étroite est assurée par un commandement largement intégré et une certaine répartition des rôles, Israël visant essentiellement des cibles dans l’agglomération de Téhéran. Un succès est assuré dès le premier jours avec l’élimination physique du Guide suprême, objectif partagé par les deux pays. Depuis lors, près de 9 000 cibles ont été visées sur l’ensemble du territoire de l’Iran, afin de détruire ses capacités militaires : sites à caractère nucléaire, arsenal des missiles balistiques évalué à 2 500, sites de fabrication de missiles, centres d’industrie de défense, notamment de drones, centres de commandement et bases de l’armée ou des gardiens de la révolution. Une grand partie de la flotte iranienne aurait été, selon des sources américaines, coulée. Mais des cibles civiles sont de plus en plus visées comme les infrastructures du régime, comprenant les lieux de pouvoir, les services de renseignements, la télévision publique, les dépôts pétroliers, des stations d’épuration. La pratique des assassinats ciblés, largement utilisée, aurait permis d’éliminer quarante-cinq hauts responsables. Les dégâts collatéraux, comme une école ou des immeubles d’habitation, se font également plus fréquents..
Ces succès ont été rendus possibles par une supériorité militaire écrasante de la coalition israélo-américaine, avec un dispositif comprenant outre « l’armada » américaine plusieurs centaines d’avions de combat qui ont déjà une totale maîtrise du ciel. La supériorité en matériels est amplifiée par l’utilisation de l’intelligence artificielle et le recours à des services de renseignements, le Mossad et la CIA, qui ont été particulièrement performants pour infiltrer les structures du régime.
Du côté iranien, le régime ne dispose que d’une armée régulière, dotée d’équipements obsolètes dont certains remontent à l’époque du Chah, et de la force que représentent les gardiens de la révolution, mieux équipés. La guerre est en fait asymétrique. Les dépenses militaires du régime sont curieusement très faibles : en 2010, elles représentaient 1, 8 % du PNB, à comparer par exemple au 11, 2% de l’Arabie saoudite. Les seuls équipements performants sont les missiles balistiques, qui seraient détruits à 80 % selon des sources israéliennes, et les missiles Shahed, avec un arsenal de plus de 25 000 unités. L’Iran bénéficie par ailleurs de sources des renseignements fournis par la Russie.
De nombreuses cibles ont été visées en Israël, essentiellement à Jérusalem et à Tel Aviv, de même que les bases militaires américaines ou britanniques, situées dans le Golfe, au Koweït, au Qatar, siège du Centcom, au Bahreïn, quartier général de la Vème flotte, en Arabie saoudite et à Chypre, avec des dégâts parfois significatifs. Cependant, à leur grande surprise, des frappes ont également visé des cibles sans lien avec les intérêts américains, notamment en Arabie saoudite, à Dubaï, en Oman en Azerbaïdjan et en Turquie, pays qui se sont pourtant gardés d’entrer dans le conflit.
Depuis la mort du Guide suprême, le pouvoir semble détenu, non par le Conseil suprême de direction animé par le président Pezechkian, mais par le binôme Ali Larijani, secrétaire du Conseil de sécurité, et Mohammad Ghalibaf, président du parlement, figures majeures de la République islamique. L’élection d’un nouveau guide, fils de son père, Mojtaba Khameneï montre qu’une continuité idéologique est maintenue.
Sur le front libanais, l’objectif déjà affiché en 2006 au moment de la guerre des trente-trois jours est l’éradication du Hezbollah, toujours actif bien qu’affaibli. Malgré le cessez le feu signé en novembre 2024, l’armée israélienne a de nouveau envahi le Sud-Liban et poursuit des frappes aériennes sur des sites du Hezbollah, dans la Bekaa et à Beyrouth Sud. L’ordre d’évacuation qui touche ces zones a jeté plus de cinq cent mille Libanais sur les routes en direction de zones moins exposées, provoquant une catastrophe humanitaire.
Le bilan humain est naturellement en hausse. Si en Israël, quatorze morts sont déplorés, le bilan est plus lourd en Iran et au Liban – 1 400 et 600 victimes –, sans compter les déplacements de population, massifs au Liban puisqu'ils concernent plus de 600 000 personnes, plus limités en Iran.
En fait, alors que l’action guerrière reçoit un soutien quasi unanime de l’opinion israélienne, y compris parmi les personnes hostiles à Netanyahou – les sondages évoquent un appui à plus de 80 % –, il n’en est pas de même de l’opinion américaine, de sensibilité démocrate et même d’une partie des Républicains, en particulier de la base MAGA, choquée notamment par le poids d’Israël dans la décision prise. Selon une étude de Reuters, 27 % seulement des Américains approuveraient cette guerre dont on ne comprend pas la finalité.
D’une ampleur inédite, la guerre embarrasse voire inquiète les alliés des États-Unis, notamment les pays du Golfe et l’Europe. Elle est jugée sévèrement par les pays du « Sud global », qui se contentent de déclarations verbales. Les pays proches de l’Iran, comme la Russie et la Chine, n’ont assuré qu’une coopération discrète malgré leurs accords, se limitant à la fourniture de renseignements et àl’envoi de certains matériels. Les pays arabes du Golfe s’indignent mais n’ont pris que des mesures défensives et se sont gardés de répondre aux attaques de l’Iran tout en constatant que la protection américaine fait, une fois de plus, défaut. Quant à l’Europe, sans position commune, les pays se répartissant entre un soutien explicite à Israël et aux États-Unis, comme l’Allemagne et la Hongrie, et une inquiétude sans critique explicite – on se contente de ne pas approuver et on rappelle le droit international – ce qui est le cas de la majorité des pays. L’Espagne fait figure d’exception. La crainte de fâcher l’irascible président américain a prévalu.
Des conséquences graves et immédiates
Il est naturellement trop tôt pour faire un bilan de cette opération en cours, dont les Israéliens comme les Iraniens ont déjà déclaré qu’elle risquait de durer. Mais d’ores et déjà les conséquences économiques et politiques sont majeures.
Sur le plan économique, le blocage du détroit d’Ormuz et son impact sur les flux du commerce maritime contribuent à une augmentation des prix de nombreuses denrées. Le pétrole, même s’il n’y pas de risque de pénurie d’approvisionnement du marché international, est ainsi passé de l’ordre de 70 $ à 118 $, pour redescendre à 92 $. La Chine et d’une façon générale les pays asiatiques sont les plus touchés. La Russie bénéficie en revanche de cette hausse de prix. La situation du gaz est plus préoccupante avec une hausse spectaculaire de l’ordre de plus de 80 %, compte tenu de la part importante du gaz naturel (GNL) du Qatar dans la production mondiale. Cependant, l’abondance des ressources disponibles en pétrole et en gaz peut permettre de réorienter les flux d’approvisionnement. Par ailleurs, le fait que les grandes sociétés de transports maritimes, qui avaient tendance déjà à éviter la mer Rouge, ont décidé de faire le tour de l’Afrique, ne peut qu’augmenter les coûts. Certes, ce choc n’est pas comparable à celui de 1973, lors duquel, un embargo généralisé des producteurs de pétrole du Moyen-Orient avait conduit au quadruplement de son cours. Mais l’impact de cette crise conduira inévitablement à des pressions inflationnistes et aura des conséquences sur la croissance, notamment des pays européens.
L’impact sur le développement économique des pays du Golfe, qui sont l’objet même d’attaques de la part de l’Iran, est évident. Dans une démarche insolite, l’Arabie saoudite, les EAU, le Koweït et le Qatar ont publié un communiqué commun. Anticipant la baisse de leurs ressources financières et la nécessité de dépenser davantage pour leur défense, ils informent leurs partenaires de leur intention d’examiner l’état des contrats en cours, en faisant allusion à la possibilité de faire jouer une clause de force majeure, de même que leurs programmes d’investissements. Ceci témoigne d’une prise de conscience des problèmes auxquels ils vont devoir faire face tout en laissant entendre que les projets ambitieux d’investissement aux États-Unis à la demande de Donald Trump ne seront pas totalement honorés : un moyen de faire pression pour qu’une solution diplomatique soit trouvée rapidement. Par ailleurs, il est clair que l’Iran déjà affaibli économiquement en raison des sanctions prises par les États-Unis et l’Europe, mettra des années à effacer les dommages déjà considérables de la guerre et à rétablir son économie, quelles que soient sa durée et son issue.
Un avenir incertain
La première incertitude tient à la durée de la guerre, même si Donald Trump a assuré qu’elle ne dépasserait pas quatre semaines. On peut avoir des doutes. La détermination d’Israël d’en finir avec le régime des mollahs est totale : il est prêt si besoin est à « achever le travail ». La capacité de riposte et la résilience de l’Iran peuvent également conduire à une prolongation des combats. Cependant un certain épuisement des munitions, paradoxalement avoué côté américain, peut contribuer, sinon à arrêter cette guerre, tout au moins à freiner son intensité.
À cette incertitude militaire s’ajoute un flou politique sur la façon dont « le jour d’après » sera géré. Du côté israélien, l’objectif est clairement avancé : la chute du régime de la République islamique et la mise en place d’un régime dirigé par Reza Pahlavi en créant les conditions d’un soulèvement efficace de la population iranienne. Un tel objectif relève plus de l’illusion que de la réalité. En effet, à ce stade, rien ne permet de penser que le régime va s’écrouler. La mobilisation de ses forces répressives – gardiens de la révolution, services de sécurité, Bassidjis – laisse penser que le pouvoir dispose des moyens de contrôler le pays. La population se souvient de la façon dont les manifestations de masse ont été réprimées en janvier dernier au prix de plus de trente mille morts. Enfin, il ne faut pas sous-estimer l’importance de la population qui continue à soutenir le régime soit par idéologie, soit par intérêt. On rappellera qu’aux élections présidentielles de juillet 2024, qui avait vu la victoire du réformateur Pezechkian, le candidat conservateur Saïd Jalili avait obtenu 13, 5 millions de voix, soit 40 % des suffrages. Le régime bénéficie encore du soutien de l’Iran profond. Quant à l’action des minorités non persanes qui pourraient éventuellement être armées par Israël ou les États-Unis – Kurdes, Belouches, Azeris – leur efficacité semble douteuse. On notera en particulier l’intégration des Azeris dans la République islamique qui y détiennent des postes importants aussi bien dans la classe politique que dans la technostructure.
Quant à l’approche américaine, elle reste particulièrement floue et évolutive. Entre la capitulation et la solution vénézuélienne, l’écart est important : composer avec le régime ou le détruire, à l’évidence le choix n’a pas encore été fait. Il semblerait que l’idée de manipuler les minorités, notamment kurde, ne soit pas retenue à Washington, contrairement à ce qu’envisage Israël qui vise à une fragmentation du pays : aucun plan de regime change n’a été élaboré, Or il n’aura pas de solutions sans l’aval des États-Unis. De toutes façons, on imagine mal que les Iraniens, peuple très attaché à son identité, acceptent que leur sort se décident sans eux. Un changement de régime ne pourra venir que de l’intérieur.
Entre un renforcement du régime accompagnée d’un durcissement du système et un chaos se traduisant par une fuite du pays par les Iraniens opposants voire d’une fragmentation partielle du pays, la balance pourrait pencher en faveur de la deuxième hypothèse, ce qui ne serait pas pour déplaire à Israël. En toute hypothèse, la chute du régime à terme ne se fera pas sans violences. C’est cette évolution qui inquiète sans doute le plus les pays voisins et l’Europe.
Un premier constat est que les pays du Golfe, jusqu’ici prospères, en plein développement et qui jouaient un rôle majeur dans le monde arabe, n’apparaissent plus comme une zone sûre et risquent d’être durablement affaiblis politiquement et financièrement. Cette source de financements importants pour certains autres pays de la région déjà directement affectés par la guerre – Jordanie, Égypte, Syrie, Liban – va se tarir. La politique de diversification menée avec détermination, notamment dans le domaine des services et du tourisme, est déjà affectée par cette guerre. Le Golfe n’apparaît plus comme une zone sûre avec la probabilité que la région entre dans un période de turbulences alimentés notamment par le terrorisme.
Cette guerre, initiée par Israël, confirme l’hubris expansionniste de ce dernier, visant à remodeler le Moyen-Orient avec l’illusion que seule la force permettra d’assurer sa sécurité. Israël apparaît de plus en plus comme une puissance imposant sa suprématie au Moyen-Orient, pour les pays arabes mais aussi pour la Turquie et l’Iran. Elle ajoute du chaos au chaos et ne peut que renforcer la tentation terroriste encore présente. Toutes les parties sont perdantes, tant les pays de la région, dont une partie est déjà largement sinistrée, que les puissances extérieures comme les États-Unis, qui risquent de s’enliser alors que leur priorité est la Chine. Quant au « Sud global », il constate que les États-Unis, avec la complicité tacite de l’Europe, restent une puissance impérialiste voulant imposer son ordre à un monde qui lui échappe. La Russie comme la Chine ne peuvent que s’en féliciter.