Madagascar : espoirs et interrogations
Dans un contexte d’appauvrissement de Madagascar, les manifestations de la Gen Z de septembre 2025, qui ont reçu le soutien de l’armée, ont provoqué une crise politique aiguë. Une période de transition devrait conduire à des élections sous deux ans, mais elle est marquée par la compétition entre différents acteurs et place la France dans une position délicate.
Les manifestations de la Gen Z Madagascar du 25 septembre 2025 ont été le départ d’une crise politique aiguë, qui a donné lieu à au moins vingt-deux morts et s’est soldée par la fuite du président de la République Andry Rajoelina, exfiltré par un avion militaire français le 12 octobre. S’est alors ouverte une période de transition dont l’histoire de Madagascar indépendant, riche en retournements de situation, est coutumière1. La scène politique malgache s’apparente en effet à un théâtre d’ombres. Dès lors, le danger d’interpréter candidement le jeu d’acteurs parfois manipulés ou simplement téléguidés n’est pas mince, de même que celui de céder aux facilités du complotisme. L’importance de l’événement, surtout pour la population de la Grande Île, mais aussi pour la politique étrangère de la France dans une région sensible, au carrefour de l’Afrique et de l’Indopacifique, justifie toutefois qu’on prenne le risque d’une analyse à chaud.
Aux origines de la crise
Andry Rajoelina, jeune publicitaire élu maire de Tananarive, conduisit un mouvement de constatation et obtint le départ de Marc Ravalomanana en 2009 avec l’appui de l’armée. Il exerça un pouvoir de fait lors d’une transition qui dura quatre ans. À l’issue de cette transition, il ne put pas se présenter. Ery Rajaonarimampianina, son ministre des Finances, fut élu fin 2013. Rajoelina sera élu en 2017 et réélu en 2023 à l’issue d’élections boycottées par l’opposition, Siteny Randrianasoloniaiko mis à part. Les élections de 2023 verront la « découverte » de la nationalité française de Rajoelina, obtenue en 2014 du gouvernement Valls suite à une demande de naturalisation qui, en droit malgache, aurait dû conduire à une perte de nationalité. Les deux mandats seront marqués par une dérive autoritaire, avec une limitation des libertés d’expression et de manifestation. Le second mandat s’ouvrit dans un contexte particulièrement tendu. Avant les élections, le président du Sénat, qui devait assurer l’intérim présidentiel, fut révoqué pour « déficience mentale ». À l’issue de l’élection de 2023, la présidente de l’Assemblée nationale, membre du parti présidentiel mais qui avait pris ses distances, a été déchue de son mandat de député par la Haute Cour constitutionnelle pour « violation flagrante » de la ligne de son parti.
Le pouvoir de Rajoelina pendant la transition de 2009-2013 a été marqué par une montée des trafics divers de ressources naturelles, un peu trop facilement expliquée par la nécessité de trouver des sources de financement autres que les apports des bailleurs de fonds : ces trafics se soldèrent par des enrichissements personnels considérables. Le phénomène perdurera, et Madagascar est aujourd’hui un cas typique d’extractivisme2. Dans ce sombre contexte, le milliardaire Mamy Ravatomanga, compagnon de route et inspirateur du président, concentre de plus en plus de pouvoir économique et est accusé d’accaparement foncier. Cet entrepreneur d’origine modeste polarise les mécontentements du peuple et de la frange des élites dont il concurrence les affaires, notamment grâce à ses appuis politiques.
Madagascar a la triste singularité de subir un appauvrissement régulier depuis l’indépendance. Le pouvoir d’achat de la population a ainsi été réduit d’un tiers entre 1950 et 2015, alors qu’en Afrique il était multiplié par 2, 8, et cette pauvreté s’est accrue sur la période récente, jusqu’à affecter les trois quarts de la population, avec près d’un enfant de moins de cinq ans sur deux souffrant de malnutrition chronique3. On peut facilement comprendre que la déclaration du président Rajoelina, pour qui à Madagascar « on ne mange pas du caviar mais on mange du zébu », aient suscité quelque émoi. Mais le déclencheur immédiat des manifestations fut les ruptures d’approvisionnement répétées en eau et électricité dans les villes desservies par la compagnie nationale Jirama. Les plus pauvres, se servant habituellement aux bornes fontaines, sont gravement touchés, car ils doivent acheter plus cher de l’eau dans des bidons jaunes acheminés par des chariots à traction humaine et devenus typiques des rues de la capitale. La colère populaire fut attisée par le goût du président Rajoelina pour les projets de prestige ne répondant pas aux besoins de la population (l’édification d’un colisée romain au flan du palais de la Reine, la construction de logements sociaux vides et d’une autoroute de 8 km, et l’annonce d’un jet d’eau géant dans une ville à sec…). Mais aux yeux de la population, la palme revient au téléphérique de Tananarive, financé sur fonds publics français ou moyennant une garantie publique. Desservant un quartier privilégié, trop cher pour la population, alimenté par une électricité qui fait défaut et balafrant le paysage urbain, ce coûteux investissement (152 millions d’euros), célébré par Emmanuel Macron lors de son passage en avril4, est devenu un véritable repoussoir politique.
L’armée arbitre
Le 20 septembre, deux conseillers municipaux de Tananarive furent interpellés pour s’être rendus au Sénat avec des bidons jaunes pour protester contre les coupures. La Gen Z Madagascar prit le relais sur le même thème, très porteur par son caractère concret aux yeux d’une population peu réceptive aux slogans politiques. La nuit du 25 fut marquée par une vague de pillages manifestement ciblés et sans intervention des forces de l’ordre. Rajoelina, en mission à New York pour l’Assemblée générale des Nations unies, annonça dès le 26 le limogeage du gouvernement dirigé par Christian Ntsay, Premier ministre depuis 2018 et incarnant une forme d’équilibre entre le président merina5 et les élites côtières. Le président appela au dialogue et invita les jeunes à candidater à des postes gouvernementaux via LinkedIn. Les manifestations prirent de l’ampleur et gagnèrent les villes secondaires malgré la répression. Divers syndicats catégoriels se joignirent au mouvement qui appela très vite à la démission du président, de retour au pays mais de plus en plus fragilisé et dépendant de la protection de la gendarmerie, pilier du régime. Les partis politiques traditionnels d’opposition apportèrent leur soutien à la contestation, de façon discrète car ils sont vus avec méfiance.
Le basculement intervint le 11 octobre, quand le Corps d’administration des personnes et des services de l’armée de terre (CAPSAT), qui avait joué un rôle majeur dans la mutinerie de 2009, déclara assurer la protection des manifestants. Le même jour, Mamy Ravatomanga et Christian Ntsay s’envolèrent pour Maurice, tandis que le président du Sénat, le général Ravalomana, homme clé de la gendarmerie, partit pour Dubaï. Le 12 octobre, le CAPSAT annonça le ralliement de l’armée, gendarmerie incluse, et le président fut transporté vers La Réunion par un avion militaire français, venu le chercher à l’île Sainte-Marie, de crainte sans doute d’un incident à l’aéroport de la capitale. Le président gagna immédiatement Dubaï sans renoncer à ses fonctions.
Une période confuse commença alors. Le 14 octobre, le président prononça la dissolution de l’Assemblée nationale, qui répliqua en votant sa destitution avec l’appui d’une majorité des membres de son parti. La Haute Cour constitutionnelle constata la vacance du poste de président et invita le colonel Michaël Randrianirina, leader du CAPSAT, à occuper la fonction. Sa relative jeunesse, sa non-appartenance à la haute hiérarchie militaire et son engagement contre le régime dès 2023 où il fut sanctionné lui donnaient une réelle légitimité aux yeux des foules. Le 17 octobre, il fut investi président de la refondation au siège de la Haute Cour constitutionnelle, en présence du corps diplomatique, ambassadeur de France compris. Le 24 octobre, un décret constate la perte de la nationalité malgache par Andry Rajoelina. Une période de transition devant conduire à des élections sous deux ans au plus s’ouvre alors. Cette période semble marquée par la compétition potentiellement conflictuelle entre acteurs aux objectifs et moyens très différents.
Le discours du colonel Randrianirina, lors de son investiture, a été bien perçu, donnant pour objectif à la transition la satisfaction des besoins essentiels de la population, la garantie des libertés fondamentales et la coopération équilibrée avec les partenaires extérieurs. On est loin des propos souverainistes incendiaires des régimes de l’Alliance des États du Sahel. La réception, dès le 21 octobre, du chargé d’affaires de Russie par le président et le fait qu’il ait donné sa première interview à l’agence Sputnik a fait couler beaucoup d’encre. Ces actes semblent relever de la politique d’équilibre, désormais pratiquée par de nombreux pays du Sud, et adresser une mise en garde aux pays qui seraient tentés par une politique de sanction. À cet égard, la suspension de Madagascar par l’Union africaine apparaît de peu de portée pratique. La Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), dont la présidence tournante était assurée par Andry Rajoelina, a dans un premier temps assuré le gouvernement malgache de son soutien. Après la fuite du président, elle changea de ton et envoya une mission d’observation. Une interruption des aides budgétaires apportées par le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et la Banque africaine de développement aurait un impact fort, compte tenu de la situation financière très tendue de Madagascar et de son besoin de devises, mais elle n’est pas à l’ordre du jour. Au total, la communauté internationale a pris acte du changement et se contente de condamnations de principe et des appels habituels au retour à l’ordre constitutionnel.
La Gen Z, par son caractère informel et son refus des hiérarchies, est délicate à analyser. Formée de jeunes ou très jeunes gens éduqués, elle est encadrée par des militants un peu plus âgés, membres d’organisation de la société civile. Il s’agit notamment de Transparency International, dont la vice- présidente Ketakandriana Rafitoson joue un rôle notable et d’Indri, active dans le domaine de l’environnement et se donnant pour mission de « mobiliser pour réussir le changement visible à Madagascar ». Gen Z est traversée de courants divers, libéraux, panafricanistes ou prorusses. Dans une société marquée par la prééminence des aînés (Raiamandreny, pouvant également désigner l’autorité), le rôle moteur joué par les jeunes dans la crise est notable. Il ne constitue toutefois pas une première, les lycéens et étudiants ayant été en première ligne en 1972, ayant abouti à la chute du président Tsiranana jugé trop proche de la France. Enfin, on peut souligner l’absence de leader dans une société où la figure de l’homme providentiel domine. Les singularités de la Gen Z, à la source de sa popularité, sont potentiellement des faiblesses dans un monde de chausse-trappes.
Les crises précédentes ont été interprétées en termes d’économie politique comme résultant de conflits entre élites n’ayant pas trouvé d’arrangement durable (political settlement) et s’opposant pour le partage des revenus à l’issue de périodes de croissance. Sauf à voir dans la Gen Z un acteur manipulé dès le départ, ce n’est qu’avec la transition (ou, plus tôt, dès le ralliement de l’armée) que les élites semblent entrer en lice. Elles sont le plus souvent présentées comme axées sur la captation des rentes et peu sensibles aux besoins des plus pauvres6. La désignation du Premier ministre Herintsalama Rajaonarivelo, banquier supposé rassurer les bailleurs de fonds, a été mal perçue par la Gen Z qui le juge trop proche des élites économiques. Le Premier ministre a demandé à être jugé sur ses actes. L’ampleur et la rapidité du recouvrement des actifs illicites sera un test.
Enfin, les Églises chrétiennes regroupées dans le Conseil œcuménique des Églises chrétiennes de Madagascar (FFKM) sont appelées à jouer un rôle dans les concertations à venir. Dotées d’une réelle autorité morale, elles retrouvent la fonction de médiation qu’elles ont eu dans des crises précédentes, notamment en 1991, où un basculement dans des violences d’ampleur était redouté.
La France en posture délicate
La revendication d’une véritable décolonisation a été au cœur des événements de 1972. La révision des accords de coopération avec la France et la sortie de la zone franc s’ensuivirent. Le contentieux postcolonial ne fut pourtant pas totalement réglé. Ratsiraka, affichant un programme nationaliste et socialisant, se rapprocha assez rapidement de Paris. La question des îles Éparses, disputées à la France, le soutien invoqué de la présidence Sarkozy à la prise de pouvoir d’Andry Rajoelina en 2009, sa nationalité française et le téléphérique ont été en toile de fond ces dernières années.
Plus récemment, la visite d’Emmanuel Macron ne pouvait pas ne pas être perçue comme un soutien au régime Rajoelina. La crise récente confirme combien la présentation de Madagascar comme terre d’opportunités pour les entreprises françaises était en décalage avec la réalité et peu compréhensible pour les plus modestes. La déclaration maladroite du préfet de la Réunion indiquant que la France se tenait prête a fait craindre une intervention des Forces armées de la zone sud de l’océan Indien (FAZSOI), que l’ambassade de France à Tananarive a dû démentir. Au début de la crise, la nomination comme directrice de cabinet d’Andry Rajoelina, chargée de renouer avec les jeunes et la diaspora, de la franco-malgache Lova Rinel, ex-présidente du Conseil représentatif des associations noires (Cran) et candidate Ensemble aux législatives de 2022 en Seine-Saint Denis, a été comprise comme suscitée par Paris. L’exfiltration d’Andry Rajoelina pouvait être interprétée comme répondant à un souci d’éviter un bain de sang, mais le fait qu’il ait tenté de continuer à intervenir dans la vie politique nationale depuis l’étranger affaiblit cette justification. Le 13 octobre à Charm el-Cheikh, Emmanuel Macron, visiblement incapable de tirer les leçons du Sahel, ne confirma pas l’exfiltration d’Andry Rajoelina et appela au respect de l’ordre constitutionnel et à la continuité institutionnelle pour éviter les sanctions. Ces propos ont été ressentis comme duplices et porteurs de menaces. Le renvoi d’Andry Rajoelina à sa nationalité française, présenté comme un retour à l’expéditeur, suscite l’amusement sur les réseaux sociaux, même si le principe même de la perte de la nationalité malgache heurte des milieux attachés au droit du sang.
Depuis lors, la position française s’est alignée sur les autres positions européennes et le régime de la refondation paraît engagé sur une voie de compromis. Mais la question des îles Éparses ne devrait pas manquer d’être reposée lors des consultations qui vont être organisées par le FFKM. Au-delà, des gestes forts sont nécessaires dans divers domaines pour rétablir une relation de confiance.
***
Les nouvelles autorités malgaches héritent d’une situation particulièrement difficile. Elle a été récemment aggravée par le retrait de l’aide américaine, qui réduit les moyens pour venir en aide aux populations du Sud touchées par la crise alimentaire, et par les perspectives de fin de l’African Growth Opportunity Act, qui devrait remettre en cause l’accès hors taxe au marché américain du textile et de la vanille de Madagascar. La restructuration des entreprises publiques, Jirama en premier lieu, est un processus complexe qui heurtera des intérêts. La remise en état des infrastructures requiert des financements importants, alors que l’aide internationale diminue partout7. La tenue des élections suppose une longue et coûteuse refonte des listes électorales. Le mode d’organisation et l’étendue des consultations prévues sont discutés. Autant de sources de frustration potentielle pour une population dont les attentes sont immenses. Ce contexte est propice aux jeux politiques subtils, et souvent délétères, qui caractérisent la vie politique malgache.
- 1. Nombreux sont les présidents qui n’ont pas terminé leur mandat : Tsiranana en 1972, Ratsiraka en 1993, Zafy en 1996 et Ravalomanana en 2009. La figure la plus tragique est Ratsimandrava, chef d’État non élu et assassiné au bout de quelques jours en 1975.
- 2. L’économie minière a trop peu de retombées pour la population. L’agriculture vivrière végète et les importations de riz sont vitales. Les cultures de rentes (vanille, litchis etc.) sont en crise. La pêche est affectée par les ponctions chinoises. L’industrie textile est fragile parce qu’elle est entièrement dépendante de l’accès privilégié aux marchés européens et des États-Unis, et que sa compétitivité repose avant tout sur des salaires parmi les plus bas au monde (salaire minimum d’environ 50 €). Le tourisme, pénalisé par le manque d’infrastructures, n’a pas retrouvé son niveau d’avant la Covid.
- 3. Voir Mireille Razafindrakoto, François Roubaud et Jean-Michel Wachsberger « L’énigme et le paradoxe. Économie politique de Madagascar » [en ligne], Institut de recherche pour le développement et Agence française de développement, 2017. Selon la Banque mondiale, le taux de pauvreté (seuil national) est passé de 73 % en 2012 à 75 % en 2022, sous l’effet du maintien d’un taux de pauvreté de 80 % en zone rurale, et d’une montée de 42 % à 56 % en zone urbaine, avec une croissance plus marquée dans les villes secondaires, où le taux est passé de 46 % à 61 %. La Banque mondiale fournit également des données permettant des comparaisons internationales. Le taux de pauvreté à 3 $ par jour (en parité de pouvoir d’achat, donc en tenant compte des différences de prix) en 2021 à Madagascar (69, 2 %) était deux fois plus élevé qu’au Mali (36, 1 %) et très supérieur à celui du misérable Niger (60, 5 %). La malnutrition aiguë affecte des millions de personnes, dans le Sud surtout où surviennent des crises alimentaires régulières (« Kéré ») depuis l’époque coloniale.
- 4. Voir Élisabeth Racinet, « Emmanuel à Tana », Esprit, juin 2025.
- 5. Les Merina sont une ethnie des hauts plateaux, d’origine essentiellement austronésienne, les populations côtières ayant reçu plus d’apports africains.
- 6. J.-M. Wachsberger, « Le peuple des élites. Représentations élitaires et ordre moral à Madagascar », Participations, no 37, 2023/3 p. 221-247.
- 7. Voir François Giovalucchi et Thierry Vircoulon, « La fin de l’aide internationale ? », Esprit, mai 2025.