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Le philosophe Dorian Astor. LIBRARIEMOLLAT/CC BY 3.0
Le philosophe Dorian Astor. LIBRARIEMOLLAT/CC BY 3.0
Dans le même numéro

Par-delà la certitude

entretien avec

Dorian Astor

décembre 2021

Dans son dernier essai, La Passion de l’incertitude, Dorian Astor explore ce qu’il qualifie de « mouvement même de la vie », le devenir comme relance permanente de l’incertitude, inscrite dans le temps. Selon lui, nous souffrons moins aujourd’hui du sentiment d’incertitude que du poids de faits trop certains, que nous n’arrivons plus à métaboliser.

Dans son dernier essai, La Passion de l’incertitude (Éditions de l’Observatoire, 2021), le philosophe et dramaturge Dorian Astor explore ce qu’il qualifie de « mouvement même de la vie », le devenir comme relance permanente de l’incertitude, inscrite dans le temps. Selon lui, nous souffrons moins aujourd’hui du sentiment d’incertitude que du poids de faits trop certains, que nous n’arrivons plus à métaboliser.

Dans un retournement philosophique dont il est familier, Nietzsche, cité en épigraphe, devise que « ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou ». Iriez-vous jusqu’à dire que l’incertitude est plus paisible à vivre ou louable existentiellement que son contraire, la certitude ?

Il y a plusieurs manières de lire la phrase de Nietzsche. La première est traditionnelle : critique des opinions, des préjugés, des dogmes qui ne souffrent aucun doute et qui finissent toujours par faire de nous des fous de la « vérité », c’est-à-dire des fanatiques. L’autre lecture, plus profonde, consisterait à considérer que la détention de la vérité elle-même serait au-dessus de nos forces. « Nous avons l’art pour ne pas périr de la vérité », écrivait aussi Nietzsche. La certitude, par exemple, que le non-sens, la souffrance et la mort font éternellement retour confinerait à la démence. C’est la certitude que tout est vain qui ronge le dépressif : et s’il avait raison ? La psychanalyse a bien compris la vertu du refoulement ou du déni : la psyché se protège de la vérité. L’incertitude n’est pas plus paisible à vivre, elle est le mouvement même de la vie. Elle relance sans cesse la quête de certitudes, ce que j’appelle les processus de certification, l’action comme la connaissance, qui sont des dynamiques de conquête de soi et du monde, un autodépassement permanent. Ce n’est pas du tout héroïque. Mettre un pied devant l’autre, c’est déjà une conquête ; chaque pas nous assure un instant dans le déséquilibre continuel qu’est toute motion. Nous recherchons tous la certitude ; mais une fois trouvée, si elle n’est pas relancée, elle abolit tout : le questionnement, la curiosité, le courage, le désir. Je ne loue pas l’incertitude contre la certitude, je dis que là où manque la dialectique entre les deux, la relance permanente d’une question dans la réponse, s’installent la folie et la mort. Mon petit livre ne porte témoignage que de ce mouvement, qui est le devenir même.

Les formes de l’incertitude, « une passion, […] une transe de la question, une orgie d’indécision », écrivez-vous, sont variées (sentimentale, professionnelle, psychique…) et parfois vertigineuses. Que dit de la condition humaine la recherche avide de certitudes ? Que recouvre cette quête : une volonté affolée d’affermir le sol d’une existence que nous savons fragile sitôt que nous sommes jetés dans le monde ? S’agit-il, en somme, d’un besoin naturel ?

C’est exactement cela. Et ce n’est pas le propre de la condition humaine. Observez un animal sauvage : tous ses sens sont en éveil, le corps entier est à l’affût, chaque perception est levée d’une incertitude. Tout être vivant est contraint de déchiffrer sans cesse le milieu où il est plongé. Le monde est une forêt de signes équivoques, potentiellement dangereux. Faire territoire, c’est assurer une portion de monde (et encore est-elle toujours remise en jeu, toujours à réassurer). C’est l’insécurité qui nous pousse à nous déterminer, à trancher, à interpréter. La connaissance est toujours cartographie, quadrillage d’espaces incertains. Ce que nous appelons point de vue, c’est la nécessaire assurance de notre position sur la carte. Un explorateur dans la jungle, un marin sur l’océan n’ont aucune certitude ; en revanche, ils ont un savoir qui seul leur permet de s’en sortir. C’est la même chose pour un citoyen dans la cité : même sécurisée et quadrillée, toute société fait proliférer les signes équivoques ; il peut être fatal de ne pas savoir les interpréter. À la suite de Nietzsche, j’entends par interprétation une prise de position instinctive, un point de vue vital sur l’équivoque. Toute certitude est réduction vitale d’une équivoque à de l’univocité. C’est une évaluation sélective, une décision axiologique. C’est pourquoi Nietzsche affirmait que toute connaissance est déjà de l’ordre de la morale. L’objectivité elle-même est un mode d’interprétation patiemment élaboré par la science. C’est aussi sa morale. Or, si je voulais cultiver le paradoxe, je dirais qu’effectivement, la morale – ou, plus précisément, la normativité – est un besoin naturel. Canguilhem ne disait-il pas : « Vivre, même pour une amibe, c’est préférer et exclure » ? Combien ne faut-il pas sélectionner et hiérarchiser le réel pour s’élever à l’objectivité ! J’appelle esprit critique la prise en compte des préférences et exclusions qui président à tout établissement d’une certitude.

« Dans la vie, rien ne se résout, tout continue. On demeure dans l’incertitude, et on restera jusqu’à la fin sans savoir à quoi s’en tenir », observe André Gide dans Les Faux-Monnayeurs. Est-il vain de vouloir vaincre l’incertitude en nous, chez les autres, dans le monde ?

« Rien ne se résout, tout continue », c’est ce que j’appelais plus haut le devenir comme relance permanente de l’incertitude, pulsation entre processus de certification et remises en jeu ou en question. Ce qui est vain, c’est de vouloir immobiliser le devenir, ou embrasser l’infini. Jugements définitifs, certitudes absolues, vérités ultimes sont autant de vains subterfuges dont un jour ou l’autre nous payons toujours le prix fort, celui de l’effondrement des valeurs. Le refoulé, c’est-à-dire l’équivoque, fait retour violemment et apparaît comme non-sens. Mais notre condition, ce n’est pas le non-sens, c’est le trop-de-sens : le sens est toujours en excès, il dit toujours plusieurs choses à la fois. Je dis équivoque, mais je devrais dire plurivoque. La physique quantique le sait mieux que quiconque : onde et particule ! Ceci et cela, à la fois ou alternativement. Ce et n’est plus une conjonction, mais ce que Deleuze appelait une « synthèse disjonctive » : tenir ensemble des sens divergents, sans les réduire (c’est presque une définition de l’art). Seul moyen d’embrasser l’infini virtuellement, par des prises ou actualisations locales, c’est-à-dire une multiplication des perspectives.

« Proies des implications, nous sommes tels des lapins pris dans les phares, hébétés par les lumières d’un siècle trop grand pour nous. » Quels sont, selon vous, l’objet de notre aveuglement et le sujet de notre indigestion contemporaine ?

Une culture se caractérise par les valeurs et les normes, les connaissances et les vérités qu’un groupe d’humains a incorporées et assimilées comme conditions de son type. Ce sont plus que des évidences, ce sont de véritables complexions psychophysiologiques, qu’à nouveau il faut appeler interprétations, manières de métaboliser la profusion des signes. Or le monde contemporain est parvenu à un tel degré d’enveloppement des signes les uns dans les autres que nous ne parvenons plus à les digérer : non pas du tout une perte de sens, mais une lutte acharnée des significations entre elles. L’équivoque est infinie. Les meilleurs d’entre nous deviennent schizophrènes, défibrillés par la cacophonie ; les pires deviennent paranoïaques, durcis autour d’un seul et unique signifiant-maître : deux formes de notre hébétude. Alors, paradoxalement, ce sont les signes les plus évidents, les plus univoques qui nous aveuglent : la catastrophe écologique, l’horreur économique, la coercition politique, les régressions identitaires et religieuses, etc. Nous sommes d’autant plus aveuglés que nous sommes certains de ce qui nous arrive. Nous ne sommes pas du tout dans une période d’incertitudes. Nous ployons sous des faits trop certains, que nous sommes impuissants à métaboliser.

Nous sommes d’autant plus aveuglés que nous sommes certains de ce qui nous arrive.

Derrière votre problématisation de l’incertitude, au milieu d’elle, vous faites la promotion de l’épochè, vous invitez à la prudence intellectuelle, à une certaine retenue ou tenue philosophique. Chez vous, la soif de la conversation rivalise avec une faim pour le silence. Que voulez-vous, au fond : la nuance, « rien que la nuance » (Rimbaud) ?

La nuance, oui, et surtout le temps que la nuance requiert. C’est moins une affaire de suspension du jugement que de décélération : quelle que soit notre capacité à être rationnels et réflexifs, nos jugements ont toujours quelque chose de pulsionnel, de l’ordre de la décharge immédiate. La structure fondamentale de tout jugement, c’est le oui et le non, l’acquiescement et la négation, l’attirance et l’aversion. Le préjugé est en réalité notre condition fondamentale, et le goût précède toujours la démonstration. Nous ne démontrons que parce que nous voulons avoir raison, c’est-à-dire affirmer, imposer notre perspective contre toute équivoque. Tout jugement est volonté de puissance, dirait Nietzsche. Cette volonté d’avoir raison nous conduit aux affrontements les plus sanglants. Même le régime de la preuve implique une certaine violence. La prudence intellectuelle est non seulement une question de probité (reconnaître l’équivoque), mais aussi un désir de pacification dans l’ordre de la communication (partager l’équivoque). Or la communication n’est le plus souvent que pure force de frappe : il ne s’agit même pas de convaincre, mais de faire taire, le plus rapidement possible. C’est pourquoi, comme Deleuze, je ne crois pas beaucoup à la discussion ou au débat. Mon idéal serait plutôt celui de la relation pédagogique, quitte à inverser les rôles de maître et de disciple à l’envi, dans un seul et même échange. Que sais-tu que je puisse apprendre de toi, et qu’ai-je à t’enseigner ? Et dans le rapport à soi-même, c’est la même chose : être à la fois son propre maître et disciple. Cela réclame un temps qui ne nous est presque jamais accordé. Si ce temps manque, franchement je préfère me taire.

Vous écrivez : « On croit souvent que l’incertitude la plus douloureuse est celle de l’avenir. Mais rien n’est plus inquiétant qu’un passé incertain. La question “Que va-t-il arriver ?” est sans commune mesure moins vertigineuse que la question “Que s’est-il passé ?”. » Est-ce à dire que nous sommes psychiquement prisonniers de notre passé ou du moins tout entiers contenus en lui, constat que la psychanalyse se propose d’affronter par la parole (notamment) ? Vous confrontez plusieurs expériences, dont celle d’un jeune homme tyrannisé et empêché par son père, soit l’exact opposé du vôtre, dont vous louez la « souveraineté tranquille » qui a « ouvert l’espace de toute écriture possible » et offert « le succès d’une individuation », « seule assurance fondatrice et créatrice dans un monde incertain ». Est-ce une manière de rappeler que si nous sommes tous confrontés à l’incertitude, les inégalités, là encore, sévissent de fait ?

Il faudrait inverser la proposition : c’est le passé qui est tout entier contenu, enveloppé, prisonnier en nous. Et il inscrit ses signes profus et équivoques dans la chair, un labyrinthe au moins aussi vaste et dangereux que le milieu extérieur. L’interpréter est une affaire difficile. La psychanalyse a offert un modèle spécifique d’interprétation, pariant sur certaines procédures de réduction de l’équivoque – et c’est bien normal, puisqu’elle a pour but honorable de réduire les conflits pulsionnels. Mais à mon sens, elle est incapable de tenir jusqu’au bout la « synthèse disjonctive » de l’équivoque, dans l’inconscient comme dans le langage. Sans doute est-ce un effet de son scientisme, mais c’est un autre débat. Pour revenir aux passages que vous citez, mon hypothèse est la suivante : l’angoisse face à l’incertitude de l’avenir est proportionnelle à l’échec des processus de certification dans le passé. C’est exactement le principe d’un contrat d’assurance : la confiance, la prévoyance, la sérénité face à l’impondérable sont autant de qualités qui découlent de ce qui a été investi dans le passé. Or nous ne nous individuons jamais seuls et dépendons de ce que d’autres ont investi pour nous – les parents au premier chef, mais pas seulement. Le choix, dans mon ouvrage, de méditer sur la relation père-fils ne veut pas dire que je veuille tout ramener, comme la psychanalyse, à la figure du Père. Je tente plutôt de proposer des variations sur ce thème surdéterminé par la psychanalyse, notamment en substituant au mythe d’Œdipe celui du Minotaure : certains pères (mais pas seulement des pères) sont des monstres qui vous attendent au cœur du labyrinthe pour vous dévorer. Ce n’est pas une structure psychique universelle, c’est un cas concret qui touche les enfants maltraités, et dont j’ai éprouvé les conséquences tragiques sur un être cher. On ne rassure pas un être qui ne comprend pas pourquoi il a été victime de l’injustice et de l’arbitraire d’un tortionnaire. On sait bien que la maltraitance, le viol, la guerre suscitent de très profonds traumatismes : on a dérobé le sol sous vos pieds, le monde entier devient incertain et menaçant, vous-même n’êtes pas sûr d’exister et d’avoir un sens. La question de l’avenir ne pèse pas lourd face à la question « Que m’est-il arrivé ? », à laquelle personne ne peut répondre pour une victime, et à laquelle la thérapie apporte des réponses parfois plus superficielles que la justice. Chercher à détruire l’individuation de quelqu’un, c’est rompre le fil d’Ariane qui le guide dans le labyrinthe de l’existence : injustice suprême. Le renouer est ensuite une tâche immense, à laquelle tout l’amour du monde suffit à peine.

Dans un de ses ultimes entretiens, le philosophe Jean-Luc Nancy affirmait : « Nous commençons sans doute seulement une période dont moins que jamais nous ne pouvons prévoir ce qu’elle apportera. C’est là sans doute ce qui est le plus impressionnant pour les populations habituées à une relative continuité plus ou moins programmée. Le confinement local n’est pas grand-chose comparé au confinement temporel : désormais l’avenir devient clairement incertain et obscur. Nous avions oublié que c’est son essence1. » Quels enseignements pratiques comme philosophiques peut-on tirer de ce constat ?

C’est presque une définition de la modernité, c’est-à-dire la destruction systématique de toute pérennité, pour le meilleur (car nous ne voulons plus, nous ne devrions plus vouloir de vérités éternelles ni d’empires de mille ans), mais aussi pour le pire. Je pense à Nietzsche à propos des époques prémodernes : « nous qui ne connaissons que la “mélancolie des ruines”, nous pouvons à peine comprendre cette toute différente mélancolie des constructions éternelles » (Aurore, § 71). Ce commencement dont parle le regretté Nancy a commencé il y a longtemps, simplement nous vivons aujourd’hui au milieu de ruines toujours plus nombreuses. Le mythe moderne du progrès n’est rien face à la réalité moderne de la destruction du pérenne. Isabelle Stengers pose magnifiquement la question de savoir comment vivre dans ces ruines2. Nous avons besoin de faire à nouveau sens en commun, ce que j’appelais plus haut : partager l’équivoque. Pour cela, il ne sert à rien d’avoir raison. Si le perspectivisme dont je suis en quête a un sens, c’est bien celui de rendre raison des raisons des autres. Synthèse disjonctive de toutes les certitudes en lutte : il s’agit moins d’un savoir que d’une sagesse – une sorte de scepticisme supérieur qui, loin de se résigner à l’incertitude en niant qu’il y ait du certain en ce monde, affirmerait d’un seul coup toutes les certitudes à la fois, non comme vraies ou fausses, mais comme vitales ou mortelles pour l’existence.

Propos recueillis par Nicolas Dutent

  • 1. Jean-Luc Nancy, Un trop humain virus, Montrouge, Bayard, 2020.
  • 2. Isabelle Stengers, Réactiver le sens commun. Lecture de Whitehead en temps de débâcle, Paris, La Découverte, 2020.

Dorian Astor

Philosophe et écrivain, Dorian Astor est notamment l’auteur de Nietzsche. La détresse du présent (Gallimard, 2014).

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