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Images de la présidentielle. 1. Un bain de religiosité électorale

Lorsqu’il y a deux bonnes décennies, l’année même où François Mitterrand accédait à la fonction suprême, Claude Lefort s’interrogeait, dans un texte d’une grande acuité1, sur la permanence, au moins sous une forme imaginaire, du théologico-politique au sein des sociétés démocratiques, on avait déjà matière à en prolonger la réflexion par ce qui était son contexte tout spécialement français depuis 1958, en l’occurrence les institutions de la ve République (revues sur ce point en 1962). Grâce à elles, en effet, et grâce au retour de l’homme providentiel du 18 juin 1940, le président français était désormais l’élu du suffrage universel. Et, quoiqu’il y eût là, comme dans les référendums auxquels ce président était désormais susceptible de recourir, une expression du peuple qui pouvait laisser croire que sa souveraineté en était accrue, le fait que ladite expression débouchât très directement sur de l’Un conduisait certainement nombre de citoyens à regretter les Républiques du passé : au premier chef la iiie et la ive où l’exercice du gouvernement, et particulièrement celui qui émanait du Parlement, semblait plus proche des manifestations plurielles et proportionnées du peuple. Autrement dit, bien au-delà de la place que l’État français ne cessait d’accorder à la laïcité, à cette symbolique fortement soulignée par les lois de 1905 de sa séparation avec l’Église catholique et, partant, avec toutes les obédiences religieuses, la ve République, en donnant à la légitimité du pouvoir exécutif celle que lui confère le suffrage de la nation, y a réintroduit un fort élément de transcendance. De ce point de vue, il y aurait certainement à examiner de près la manière dont chaque président français en a plus ou moins usé ou s’en est au contraire, au moins dans le style, dépris, à l’instar d’un Giscard d’Estaing cherchant presque aussitôt élu à tempérer la forte aura inhérente à sa charge par quelques plongées dans le monde de la vie ordinaire.

En tout état de cause, la campagne électorale présidentielle qui vient de se dérouler et qui, sous bien des aspects, a eu des caractères tout à fait inédits, a très singulièrement mis en relief, la scène médiatique aidant, cette figure de l’Un drapée comme jamais de tout un ensemble de religiosités. Les deux candidats qui avaient été de longue date promus finalistes du second tour et dont de nombreux commentateurs dirent qu’ils avaient su se démarquer de leur appareil politique respectif pour que leur personne fût le mieux possible en phase avec les attentes de l’électorat, c’est-à-dire Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, ne laissèrent en effet de multiplier, quoique sur des registres un peu différents, pratiques cultuelles, signes théologiques et rhétoriques chrétiennes.

Un prêche pentecôtiste

Le phénomène fut particulièrement net chez le premier lors de son grand et long discours d’investiture devant tout le parterre de l’Ump et de ses thuriféraires qui prit la forme et le ton d’une véritable prédication. Le passé ancien ou plus récent de la république française, avec quelques-uns de ses grands personnages tutélaires, y fut convoqué pour tracer la vision d’une nation qui allait bientôt être sauvée de ses multiples maux. Ce qui paraissait d’autant mieux assuré que Nicolas Sarkozy déclara en être lui-même, avant que de pouvoir la rendre effective, une sorte de vivante et exemplaire manifestation, proclamant que l’expérience qu’il avait faite de la vie (spécialement de la vie politique) l’avait profondément et avantageusement changé, qu’il était en quelque manière devenu si bien autre et tellement confiant que la nation pourrait le suivre tout uniment dans la même voie. C’était là, repérée du reste par certains observateurs, une thématique incontestablement évangéliste ou pastorale, telle qu’on peut la découvrir dans de nombreuses régions du monde auprès d’Églises et de pasteurs pentecôtistes qui prétendent faire changer et faire prospérer largement autour d’eux parce qu’ils ne sont plus ce qu’ils étaient et qu’ils s’en trouvent particulièrement satisfaits. Mais c’était en fait bien mieux qu’une simple thématique qu’on pourrait qualifier d’emprunt ; c’était un style oratoire très performant où les habiles modulations de la voix suscitaient, soit de l’amusement, soit de très sincères émotions dans le public, le tout étant propice, comme l’ont dit des spectateurs interrogés, à de véritables états de ravissement.

À bien d’autres moments de sa campagne, Nicolas Sarkozy mobilisa ce même style oratoire, tantôt en empruntant à Martin Luther King sur le thème de l’homme inspiré qui dit avoir « fait un rêve », tantôt en parlant d’amour aux jeunes qu’il avait rassemblés au Zénith de Bercy. Mais il l’accentua encore à la veille du scrutin où son ton pastoral prit une dimension plus nettement compassionnelle à l’endroit des humbles et de tous ceux qui souffrent, en même temps qu’il lui donna, compte tenu de l’inquiétude ambiante, un caractère plus généralement protecteur à l’endroit de tous et de chacun, tout en proposant au peuple une sorte de redressement moral qui le ferait en quelque sorte renaître à lui-même. À quoi s’est ajoutée cette discussion fameuse et manifestement très étudiée par le candidat où il argua de causes génétiques pour expliquer les comportements aberrants des pédophiles et des criminels récidivistes. S’il s’est agi, là encore, de tenir un propos de protection à l’endroit du peuple et de faire valoir les « avancées » de la science pour le mettre à l’abri de tels anormaux, il faut surtout y voir, sous l’appellation de gènes, une manière toute pastorale de désigner le mal et de faire valoir la capacité de l’élu à engager contre lui un combat véritablement salvateur.

Un catholicisme national

Cependant, de son côté, Ségolène Royal ne fut pas en reste d’attitudes et de références du même ordre, quoiqu’en effet suivant des modalités un peu différentes. Si l’on peut dire que Nicolas Sarkozy, en empruntant au style born again, s’est inscrit dans une sorte de tradition protestante et, par là même, dans un certain esprit ou nouvel esprit du capitalisme, Ségolène Royal paraît avoir davantage eu de penchant pour des manières catholiques ou « pagano-chrétiennes ». Oserais-je dire que ce penchant a consisté à incarner des figures canoniques ou à donner chair à des symboles ? On eut ainsi Jeanne d’Arc qui fut pesamment suggérée par les origines lorraines de la candidate, mais aussi et surtout Marianne chère à Maurice Agulhon2 ou, tout simplement, la France (« La France présidente ») qui parut enfin avoir trouvé son enveloppe charnelle. Mais on eut aussi à l’occasion d’importants meetings, un travail de personnification aussi bien du général de Gaulle (notamment lors d’une intéressante intervention devant les militants du PS où elle reprit, avec les mêmes intonations, son fameux discours à la Libération de Paris, « Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! mais Paris libéré ! » pour parler des torts que l’on fait aux femmes) que de François Mitterrand auquel elle emprunta un certain art du déplacement et de la gestuelle.

Et, si Ségolène Royal nous fit ainsi davantage découvrir une sorte de polythéisme national (orchestré par une référence insistante à la patrie et à la Marseillaise), elle ne l’assortit pas moins de cet amour et de cette protection à l’adresse du peuple français si présents dans la rhétorique pastorale « sarkozienne », comme elle n’en suscita pas moins auprès des publics rencontrés (spécialement lors du dernier meeting de Charletty), des émotions et une ferveur que seuls des humains « extraordinaires », pour reprendre un qualificatif de Max Weber, ou fortement inspirés sont susceptibles d’instiller chez leurs semblables. Elle suscita, du reste, si bien la ferveur, l’effervescence autour d’elle, qu’elle entreprit de ne pas la faire retomber après l’annonce de sa défaite, frayant la foule de son QG au siège du PS et grimpant au faîte de celui-ci pour lui parler, la réconforter et la revigorer jusque tard dans la nuit.

La République born again ?

Au total, on peut dire que jamais aucune campagne électorale, depuis les débuts de la ve République, n’avait donné à voir autant de pratiques cultuelles, de signes théologiques et, surtout, de postures charismatiques. Avec Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal (mais aussi François Bayrou), cette campagne du printemps 2007 parut déjà apporter du nouveau par le fait que l’un et l’autre étaient relativement jeunes, qu’ils étaient, ou qu’ils avaient été, au regard de leur parti politique respectif, des outsiders, qu’ils disaient vouloir faire de la politique autrement que leurs prédécesseurs ; à l’instar de la candidate de la gauche qui entendait promouvoir la démocratie participative et ne cessait de répéter que l’unique et vrai pouvoir devait être celui du peuple. Mais, simultanément à ces nouveautés, on eut des entreprises inédites d’enchantement de la politique qui donnèrent à l’Un, à la personne du futur président, une dimension sinon religieuse, du moins d’exception, comme si elles voulaient nous faire croire que seul ce président ou cette présidente-là était en mesure de protéger le peuple et de redorer le blason de la nation.

On peut par conséquent s’étonner de ce curieux entremêlement où la volonté de rénovation de la politique en France, que manifestèrent les deux candidats, s’est en réalité traduite, comme dans des systèmes de souveraineté en principe révolus, par un culte et une assomption de leur personne. Manifestement, le candidat au style évangéliste et pastoral l’a emporté sur l’autre qui recourut à des postures plus traditionnelles, quoique non dépourvues, de par le fait qu’elles furent celles d’une femme, d’innovations cultuelles. Peut-être, par conséquent, faut-il voir dans ce succès, mises à part la solidité et la détermination de son entourage politique, comme une ressemblance avec celui que connaissent, grâce à un monde de plus en plus « libéralisé », de nombreuses Églises pentecôtistes. Laquelle tient justement à la manière dont les pasteurs ou les « renaissants » qui gouvernent et publicisent ces Églises disent vouloir délivrer les gens de leurs multiples infortunes (la pauvreté notamment), les protéger et les conduire vers la prospérité. Mais, pour être ainsi engagés dans des affaires très immanentes et très prosaïques, lesdits pasteurs prennent aussi le risque de décevoir et de tomber du haut de leur piédestal, les gens, même tout remués par leurs prêches, étant toujours susceptibles d’aller voir très pragmatiquement ailleurs pour qu’on résolve mieux ou autrement leurs problèmes.

Si Nicolas Sarkozy leur a quelque peu emprunté, peut-être alors devra-t-il se méfier du pragmatisme du peuple qui l’a élu.

Jean-Pierre Dozon

  • 1.

    Voir Claude Lefort, « Permanence du théologico-politique », dans le Temps de la réflexion, 1981, II, p. 13-60, repris dans Essais sur le politique, Paris, Le Seuil, 1986.

  • 2.

    Voir notamment Marianne, les visages de la République, Paris, Gallimard, coll. « Découvertes », 1992.