Restaurer la confiance dans l’action publique européenne
Face à l’intensification des trafics et l’expansion des usages, l’Europe semble prise dans une impasse répressive qui fragilise la confiance dans l’action publique. Et si l’échelon municipal devenait le moteur d’une refondation européenne des politiques des drogues ?
Le constat posé par le rapport européen sur les drogues de 2022 tient en une litanie qui sonne comme un aveu d’impuissance : « Partout, tout, tout le monde1 ». Ce diagnostic ne décrit plus seulement une problématique de santé publique circonscrite aux marges, mais une composante structurelle – presque organique –, de la société européenne contemporaine. La drogue est devenue une force qui sature l’espace urbain, les corps et les institutions. En France, comme chez nos voisins, elle ne connaît plus de frontières de classe, d’âge ou de territoire.
L’impasse de la prohibition : une cécité idéologique
En 1999 déjà, Nicole Maestracci, alors présidente de la Mildt (Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie) appelait à rompre le tabou moral pour fonder une politique des usages : « Il n’y a pas de société sans drogues, il n’y en a jamais eu. Il n’y a pas non plus de solution miracle, ni en France, ni dans aucun pays. En revanche, il existe des réponses efficaces afin d’éviter les consommations dangereuses et de réduire les risques lorsqu’il y a usage2. » L’enjeu n’est pas de banaliser, ou de moraliser, mais de protéger en recherchant un équilibre entre sécurité et impératifs de santé publique. L’augmentation vertigineuse de la consommation et des trafics que nous connaissons actuellement doit nous interroger sur notre santé collective : c’est un indicateur de notre santé mentale, un indicateur de la misère sociale et du manque de perspectives pour une partie de la population qui ne peut pas survivre dans la seule économie légale.
Le modèle répressif hérité du siècle dernier semble avoir atteint un point de rupture. Pourtant, les États, en France comme en Europe (à l’exception du Portugal) s’obstinent dans une voie répressive et focalisent les réponses sur la visibilité du désordre : l’amende forfaitaire pour l’usager, les opérations spectaculaires sur la voie publique, le harcèlement du dernier maillon. Cette posture idéologique morale se fait au détriment de l’efficacité sociale et mène à une polarisation stérile. En choisissant l’idéologie plutôt que le pragmatisme, les pouvoirs publics ont laissé croître des consommations normalisées et des trafics dont la complexité et l’invisibilité croissantes défient désormais les outils classiques d’intervention. Ainsi se développe un discours défaitiste, qui cherche à s’imposer comme une évidence et qui est à la fois polarisant et paralysant.
La décrédibilisation de l’action publique
Le trafic engendre une économie de la violence qui délite silencieusement le contrat social, alimentant un sentiment d’abandon institutionnel. En ce sens, le trafic rampant n’est pas qu’un enjeu pour les institutions policières et judiciaires, mais une menace pour la jeunesse, pour les familles, pour la tranquillité quotidienne de nos quartiers. La coexistence forcée avec ces réseaux fait le terreau des populismes, prospérant sur l’affaiblissement d’une autorité publique perçue comme inopérante. Au-delà des nuisances sécuritaires, c’est une crise de la crédibilité de l’action publique.
Partout en Europe, les citoyens font le même constat amer : celui d’une prévalence insolente du trafic et d’une apparente impuissance de la force publique à y mettre fin. Ce décalage abyssal entre l’agilité technologique, la puissance financière des réseaux criminels et la lourdeur des moyens de l’État engendre un sentiment de rupture.
Lorsque l’économie souterraine parvient à offrir des services plus performants que les services publics essentiels, ou lorsque la violence des cartels semble dicter la loi dans certains quartiers portuaires ou périphériques, c’est l’idée même de puissance publique qui vacille. Pour l’habitant, cette asymétrie n’est pas qu’une question de moyens ; elle est le signe d’un abandon. Ce renoncement perçu ouvre alors une brèche dangereuse : celle où le citoyen, ne croyant plus en la protection de la puissance publique, peut être tenté de se tourner vers des solutions radicales. La lutte contre le trafic est donc aussi une lutte pour la survie de la confiance en nos institutions.
Le rôle des maires : le pragmatisme contre l’abstraction
Les villes, au plus près du quotidien, constatent une infiltration des drogues dans toutes les strates de la communauté. Elles font face à des phénomènes nouveaux, parmi lesquels nous pouvons d’abord mentionner l’agilité du trafic. En effet, depuis la Covid-19, les trafiquants se professionnalisent, utilisent des méthodes « marketing » agressives sur Internet et exportent leur main-d’œuvre vers des villes moyennes ou des zones rurales qui étaient jusqu’ici préservées. La mobilité des usagers-revendeurs les rend d’autant plus insaisissables pour les équipes de prévention qui cherchent à les suivre. Et les trafiquants ciblent les mineurs avec une efficacité que l’institution scolaire ou éducative peine à contrer.
Ces nouveaux phénomènes sont aussi liés à l’insécurité et la crise du logement. Dans certains quartiers, les fusillades et l’occupation menaçante de l’espace public par des bandes créent un sentiment d’insécurité tel que des habitants fuient, aggravant la crise du logement et du commerce, mettant à mal les investissements publics réalisés. Ces phénomènes s’associent à de nouveaux dangers sanitaires : l’arrivée de drogues de synthèse à la composition inconnue pose des risques majeurs pour la santé, la psychiatrie (chez les jeunes notamment) et l’environnement (déchets toxiques). De plus, ces drogues produites en Europe modifient les parcours de trafic et les rendent plus agiles. Un dernier phénomène, que l’on peut remarquer, révèle que les villes portuaires sont devenues des épicentres d’une corruption qui infiltre les infrastructures publiques et privées et d’une violence qui infuse dans l’ensemble de la ville.
Pour une régulation humaniste et territoriale
Si le discours défaitiste de la sphère publique qui aurait « perdu le combat » contre les réseaux criminels internationaux est paralysant, les villes à travers l’Europe insufflent, humblement et discrètement, une réelle dynamique de prise en charge, de prévention et de réduction de la violence grâce à une multitude d’actions de terrain, à l’échelle d’une rue, d’une métropole et dans la durée.
Les villes sont les laboratoires d’une réponse. Par leur proximité, celles-ci sont les seules capables de déployer des réponses innovantes, de promouvoir des coalitions locales et de rendre les actions lisibles pour les citoyens. Elles peuvent mobiliser la justice, la police, les autorités sanitaires, les éducateurs et les collectifs de riverains.
Cette approche interdisciplinaire permet de traiter simultanément la sécurité publique, par la pacification des espaces occupés, en utilisant des leviers administratifs (urbanisme, fermeture d’établissements) pour entraver le blanchiment là où le pénal s’essouffle ; la santé publique, via des dispositifs de réduction des risques pensés avec les habitants, pour apaiser l’espace public et sécuriser le parcours de soins ; la prévention sociale, en investissant dans les compétences psychosociales des jeunes pour réduire l’entrée dans la consommation, ou en soutenant les familles pour éviter que les jeunes ne basculent dans les réseaux de trafic. Les acteurs éducatifs et de prévention, en contact direct, doivent également être soutenus pour pouvoir offrir une alternative crédible aux jeunes.
On peut citer l’initiative « Rompre le Cycle » de la ville de Tilburg aux Pays-Bas : celle-ci consiste à offrir une issue aux familles impliquées dans la criminalité organisée, et notamment éviter que cette activité ne se transmette d’une génération à l’autre. Pour ce faire, la ville mobilise un coach intervenant auprès des membres de la famille, avec une approche personnalisée. Celui-ci coordonne le soutien apporté à chaque membre (soutien psychosocial, aide à l’endettement, logement, probation, etc.), et il suit également en coordination avec la police les mesures répressives en cas de récidive. Vingt-cinq familles ont jusqu’à présent participé au programme et 80 % d’entre elles – soit 92 personnes – l’ont achevé avec succès.
Les collectivités investissent dans des analyses de terrain – analyses sociologiques, groupes d’usagers, analyses croisées de données quantitatives – pour adapter leurs dispositifs de la manière la plus juste. Le diagnostic de terrain, tel qu’expérimenté dans plusieurs villes européennes, devient alors un outil de souveraineté par excellence. Il permet de proposer une réponse adaptée à la sociologie, à l’histoire et aux ressources de chaque quartier. Partout, une approche multipartenariale s’avère indispensable pour aborder le cycle complexe de l’usage, du trafic, de la revente, de l’entrée et de la sortie des réseaux de manière pérenne.
Tous sont guidés par le besoin de protéger les droits humains de tous les citoyens – dont ceux des usagers – dans cette lutte contre la violence portée par les trafics.
Il est temps de sortir de l’hypocrisie et des injonctions que l’on connaît, et qui ne sont suivies d’aucun effet. Certains maires, à l’instar de celle d’Amsterdam, plaident pour l’expérimentation et soutiennent qu’en transformant la lutte contre la drogue en une politique de régulation responsable, nous pourrions tenter de refonder le contrat social là où il est le plus menacé. D’autres, moins enclins à l’expérimentation, souhaitent investir massivement dans la mobilisation citoyenne, dans la coopération public-privé, pour prévenir l’emprise des trafics dans les quartiers, comme dans l’économie locale. Tous sont guidés par le besoin impérieux de protéger les droits humains de tous les citoyens – dont ceux des usagers – dans cette lutte contre la violence portée par les trafics.
Vu l’étendue des consommations aujourd’hui – des produits classiques aux drogues synthétiques –, des mésusages de médicaments opiacés, comme ceux de l’alcool, l’ensemble des citoyens sont concernés. Il est impossible aujourd’hui de se distancier de la figure du consommateur de drogues, qui peut être un jeune mineur, un cadre supérieur ou un parlementaire. Ainsi, la ville pose comme priorité de réhabiliter le citoyen-consommateur. En se libérant de la figure du « délinquant » pour revenir à celle du citoyen, l’approche par les droits humains sera peut-être la condition de la cohésion sociale.
Si le mal est transnational, la réponse doit l’être aussi, par une mise en réseau des expériences locales. Une diplomatie des villes émerge, notamment au sein de réseaux tels que le Forum européen pour la sécurité urbaine (EFUS), capables de porter un agenda municipal auprès d’instances supranationales. C’est tout le sens de la coalition au sein de l’EFUS, qui rassemble villes et régions européennes afin de renforcer, partager et promouvoir leurs initiatives prometteuses, de lutter contre le fatalisme et changer le narratif en donnant une plus grande visibilité aux solutions existantes.
De Liège à Rotterdam, de Barcelone à Gdańsk, les élus se rassemblent pour montrer l’efficacité de l’action collective à un niveau local et de la coopération européenne. L’enjeu d’aujourd’hui est de mobiliser les politiques européennes et internationales afin que les territoires obtiennent les moyens indispensables à la mise en œuvre de leurs stratégies et à la hauteur des défis que représente le trafic. La parole des villes doit désormais trouver un écho à l’échelle européenne, pour que la politique des drogues se fonde sur la réalité des vécus plutôt que sur les fantasmes de la peur. Donner à un niveau local les moyens de reprendre le contrôle permettra de restaurer la confiance dans l’action publique et, dès lors, dans la démocratie.
- 1. Observatoire européen des drogues et des toxicomanies, Rapport européen sur les drogues. Tendances et évolutions, Luxembourg, Office des publications de l’Union européenne, 2022, p. 4.
- 2. Nicole Maestracci, avant-propos au Plan triennal de lutte contre la drogue et de prévention des dépendances (1999-2001-2002), Paris, Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie, 2000, p. 9.