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Une après-guerre froide pacifiée ? Lecture du Human Security Report

août/sept. 2006

Lecture du Human Security Report

Après avoir présenté les résultats inattendus de cette étude sur les guerres en cours depuis 1945, il s’agit de confronter l’étude empirique, qui illustre une diminution du nombre des conflits et de leurs victimes depuis 1991, aux interprétations contemporaines, souvent plus sombres, sur les dangers de l’après-guerre froide.

De nombreux ouvrages récents interrogent les formes de la violence, du terrorisme, de la guerre et tentent de repérer les changements de la nature de ces phénomènes, à l’intérieur des États ou au niveau international. La littérature scientifique, les essais et les enquêtes sur ces sujets semblent présenter un monde désordonné, violent et insécure, et face à cet état du monde, l’opinion exprime une peur et une inquiétude. Les guerres entre les États, les guerres civiles, les attaques terroristes, les armes de destruction massive, les réfugiés, les gangs organisés et les agressions sur les personnes et les biens liées aux guerres s’ajoutent à l’instabilité économique et sociale et à la menace de grandes pandémies. Ce sentiment diffus d’un avenir inquiétant pour la sécurité des hommes sur la terre semble être en effet généralisé.

Cette inquiétude paraît si enracinée que, quand Le Monde titra, en information principale de son édition du 19 octobre 2005, « Des guerres moins nombreuses et moins meurtrières », reprenant les conclusions d’un rapport réalisé par le Human Security Center de l’université de Colombie britannique (Canada), le reste de la presse et les milieux généralement réactifs à ces questions, restèrent silencieux. Ils ne donnèrent pas d’écho à ce travail, suggérant ainsi que nous préférerions retenir les mauvaises nouvelles qui nous confortent dans notre dépression nationale. Le monde se porte pourtant mieux, nous assure-t-on.

La sécurité des personnes : un concept pour l’action publique internationale

Ce rapport roboratif et très informé, The Human Security Report, n’étudie pas seulement les phénomènes guerriers de toute nature mais aussi un grand nombre de phénomènes de violences, politiques, criminelles, sexuelles, alimentaires (famines, malnutrition), épidémiologiques connexes avec la guerre, élargissant ainsi l’idée de guerre à un ensemble de phénomènes que l’on considérait souvent séparément et que l’on limitait aux cadres étatiques. C’est pourquoi, et dans le but de rendre compte de cette ouverture du concept de guerre, il est préférable de traduire le titre de ce document, The Human Security Report par Rapport sur la sécurité des personnes ou sur la sécurité des individus. Les auteurs élaborent ainsi un nouveau concept, dépassant l’idée de sécurité des États qui fonda et demeure encore certainement au cœur des relations internationales. Ce concept de sécurité des personnes englobe plusieurs notions, pas toujours mises en relation quand on évoque la guerre et la violence, allant jusqu’au développement humain.

La déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 faisait de « la sûreté » un droit de l’homme. Depuis Locke1, et les Pères fondateurs américains, on considère que, dans les systèmes démocratiques et libéraux, le but de l’État libéral est de créer et de garantir aux hommes les conditions du développement de leurs libertés grâce à l’établissement et grâce à la garantie qu’offrent des droits parmi lesquels on trouve ceux de vivre en sûreté et en sécurité. C’est à l’État, à l’intérieur et à l’extérieur du pays, qu’incombe ce devoir par les divers moyens dont il dispose, parmi lesquels celui de recourir à la guerre quand il n’y a pas d’autres solutions. Si l’on sait que même dans un système démocratique et libéral, la sûreté de l’État et la sécurité des personnes vont généralement de pair, ce n’est pas le cas dans les systèmes autoritaires ou totalitaires, dans lesquels les États attentent à la sécurité de certains individus qui en font partie, au nom de la sûreté supérieure de l’État. Ce concept de sécurité des personnes participe à ce mouvement de la pensée, se situant certes plus sur le plan des idées que sur celui de la réalité, entamé au lendemain de la guerre, d’affirmation progressive du droit et du devoir d’ingérence dans les affaires d’un État quand celui-ci constitue une menace pour la sécurité de ses membres. Selon ce concept, il revient non seulement à l’Onu de défendre la sécurité des individus, y compris contre la sécurité des États quand ces derniers constituent un danger pour leurs habitants, et d’étendre au monde les principes de bonne gouvernance inspirés du gouvernement démocratique et libéral, mais aussi de faire de la sécurité des individus une priorité des politiques du développement, en raison du mal que font les guerres et les violences aux hommes et de leur coût que les Nations unies estimaient pour les seules guerres civiles, lors du sommet du millénaire, à 54 milliards de dollars par an. Le concept de sécurité des personnes peut rassembler dès lors autour de lui toutes les politiques publiques internationales.

Mais l’objet de ce rapport n’est pas de produire une nouvelle réflexion théorique. Son seul but est de mesurer les différents phénomènes relatifs à la guerre et à la violence depuis 1945 et d’apporter à tous ceux qui réfléchissent sur ces questions et aux acteurs publics gouvernementaux et non gouvernementaux des éléments statistiques quantifiant la guerre et de nombreux phénomènes de violence, et permettant d’apporter ainsi une rationalité dans les approches, souvent émotionnelles, de ces questions, et une efficacité plus grande des politiques publiques. Les auteurs sont d’ailleurs les premiers surpris de l’existence d’autant de carences statistiques dans ces domaines, en particulier de la part de l’Onu, dont la mission est pourtant de prévenir la guerre.

Les organisations internationales obtiennent des gouvernements des statistiques sur la santé, l’éducation, le développement et l’environnement. Mais il n’y a pas de données officielles concernant les conflits armés et les violations des droits humains2.

Le rapport en donne l’explication.

Les États membres des Nations unies n’arrivent pas à se mettre d’accord sur ce que sont le terrorisme, les violations des droits de l’homme ou même les conflits armés. […] Il est impossible de dénombrer des événements s’il n’y a pas d’accord sur la manière de les définir. De même, il est impossible de créer une base de données officielles des conflits sans la coopération des gouvernements. Et les gouvernements, en particulier dans le monde en voie de développement, ont fait clairement savoir qu’une telle coopération n’était pas proche. Les différentes propositions pour créer au secrétariat des Nations unies un instrument d’analyse interne et de collecte de données centré sur les questions de sécurité ont été à plusieurs reprises bloquées par les États membres de l’assemblée générale3.

Or, cette carence nuit, estiment-ils à juste titre, aux organisations internationales dans leur action en faveur de la prévention et de la résolution des guerres. Les auteurs suggèrent ainsi combien l’action publique des États, des organismes internationaux, en particulier l’Onu, et les interventions des Ong dans ces domaines sont effectuées finalement dans le brouillard, sans instrument d’analyse et d’évaluation. On ne peut donc en rester à la polémologie, chapitre de la sociologie voué à l’étude des opinions sur la guerre, de leur morphologie, des éléments psychologiques, des causes et de la périodicité des guerres, ni à celui de l’analyse savante de la guerre interétatique comme le fit Raymond Aron dans Paix et guerre entre les nations. Il faut désormais s’attacher au nombre, donc quantifier les phénomènes guerriers afin de dépasser les préjugés. Pour ce faire, le rapport est fidèle à la méthode, bien américaine, de progressivité de l’argumentation, reprenant avec beaucoup d’efficacité tous les arguments, balayant l’ensemble des opinions sur ces sujets, les discutant et les retournant avant d’imposer ses conclusions. Le lecteur peut être tenté de considérer que ce type de travail manifeste un excès de confiance dans la capacité des chiffres et des statistiques à rendre compte de la sécurité des individus, en particulier dans ce qui se rapporte aux différentes guerres au cours du dernier demi-siècle. Le quantitatif a en effet besoin du qualitatif pour hiérarchiser les phénomènes guerriers. Une guerre aussi meurtrière que celle du Soudan ne peut pas être placée sur le même plan que la guerre d’Irak, pourtant beaucoup moins meurtrière, mais dont les enjeux sont autrement plus importants. Le conflit israélo-palestinien, vieux de cinquante ans, n’a pas exactement les mêmes conséquences politiques mondiales que le conflit irlandais, pourtant vieux d’un siècle. La guerre de Corée de 1950-1952 eut certainement plus d’importance que la guerre des Malouines de 1993. Les génocides rwandais et cambodgiens ne furent pas équivalents, rien que par le nombre, à la Shoah. Or, dans les statistiques de guerre, de génocide, chaque événement vaut pour un : la Deuxième Guerre mondiale comme la guerre des Malouines. On apprend ainsi sérieusement que les deux pays ayant « subi ou mené le plus grand nombre de conflits armés internationaux » entre 1946 et 2003 furent les deux grandes puissances coloniales, le Royaume-Uni, suivi de la France, et que les soviétiques avaient raison de dénoncer l’impérialisme américain, qui mena deux fois plus de guerres4. Ce sont certainement les limites de ce type d’études quantitatives.

Reste que, malgré ces réserves, le nombre (de morts, de blessés, d’armes…) est déterminant dans l’appréciation historique d’un événement comme une guerre. Par conséquent, le comptage des guerres dans le monde, des morts, des blessés, bref de tout ce qui peut être dénombré, est le meilleur moyen d’avoir une idée de l’évolution depuis 1945.

Deux orientations inspirent The Human Security Report. La première consiste dans l’idée qu’une bonne gouvernance, informée et appropriée, des différents acteurs internationaux, est susceptible de prévenir les conflits, de contenir les passions guerrières, d’étendre les territoires de la paix dans le monde et d’instaurer un empire universel de la paix. La seconde consiste en un étayage quantitatif de la thèse, qualitative, de Francis Fukuyama sur la Fin de l’histoire et le dernier homme. Nous y reviendrons à la fin.

Des guerres plus nombreuses et très meurtrières de 1945 à 1991, des guerres moins nombreuses et moins meurtrières de 1991 à 2002

Notre but n’est pas de rendre compte de l’intégralité du rapport, suffisamment riche pour une lecture directe. Nous souhaitons relever un certain nombre d’indicateurs et de données susceptibles de fournir des éléments de connaissance, dont il est impossible de se priver et qui permettent de questionner le phénomène guerrier au xxe siècle. Nous n’aborderons pas la question de la méthodologie sur le plan de la construction de ces statistiques, n’ayant aucune compétence dans ce domaine essentiel : le rapport mériterait certainement d’être lu aussi de ce point de vue. Plusieurs indicateurs attestent de l’essor des guerres entre 1945 et 1991 et de leur recul après la fin de l’Urss.

Figure 1

Le premier est bien sûr celui du nombre de guerres, chaque année, dans le monde. Le rapport distingue trois types de conflits : les conflits entre États, les conflits internes et les guerres coloniales. Le nombre de guerres, après avoir augmenté entre 1946 et 1991, passant de moins de 20 guerres en 1946 à plus de 50 en 1991, a chuté depuis cette dernière date, sous la barre de 30 guerres en 20025.

L’augmentation du phénomène guerrier entre 1945 et 1991 ne fut pas due au développement des conflits entre États, même si ces derniers purent être très meurtriers (Corée, Vietnam, Irak-Iran), mais aux guerres internes, pour reprendre le vocabulaire du rapport, ou si l’on préfère aux guerres civiles, qui sont devenues « la forme dominante de la guerre ». En effet, le nombre de guerres entre États a chuté. L’essor des guerres civiles correspond non seulement à la période de la guerre froide, mais aussi à la fin des guerres coloniales qui fléchirent à la fin des années 1960 et qui se terminèrent en 1974 quand la décolonisation portugaise fut achevée. L’accession à l’indépendance stimula donc les guerres civiles qui s’envolèrent dans les années 1950, atteignirent un pic en 1991 et finirent par être divisées par deux actuellement, retrouvant ainsi le niveau des années 1970. Cela signifie donc que la guerre froide, certainement assez froide sur le plan nucléaire et dans la mesure où il n’y eut pas de conflit direct entre les principaux protagonistes, fut un facteur essentiel de la multiplication des guerres civiles, ainsi qu’un épisode terriblement guerrier et meurtrier de l’histoire, surtout quand on le compare à la période comprise entre la fin de l’empire napoléonien et la Deuxième Guerre mondiale, comme le fait le Human Security Center. L’épisode le plus guerrier ne fut pas la mise en place des deux blocs à la fin des années 1940 et pendant les années 1950, mais la période terminale, de la fin des années 1970 jusqu’en 1991. Inversement, la disparition de la guerre froide fut donc un facteur de paix dans le monde. Contrairement à une certaine perception, la violence guerrière chuta dans les années 1990. Après s’être fixée en Asie, elle se concentre en Afrique subsaharienne et en Asie centrale, en particulier dans les anciennes républiques soviétiques asiatiques et caucasiennes et leurs périphéries6. Aussi, vivons-nous, selon le rapport, dans un monde plus en paix que celui de la guerre froide.

Figure 2

Le nombre de morts sur le champ de bataille épouse la même tendance. Après le pic de la guerre de Corée (700 000 morts) et les reprises liées aux guerres du sud-est asiatique (moins de 400 000 morts par an) au début des années 1970 et à celle entre l’Irak et l’Iran (moins de 250 000 morts par an) dans les années 1980, la tendance est à la baisse.

La guerre dans les années 1990 fit un tiers des morts qu’elle faisait dans les années 19707.

Sur ce plan encore, l’Afrique subsaharienne se distingue au début des années 2000 : le nombre des combattants tués sur le champ de bataille s’y trouve plus grand que dans toutes les autres régions du monde réunies8.

Figure 3

En revanche, le rapport montre que ce sont les hommes qui meurent le plus à la guerre, et non pas les femmes et les enfants comme l’affirme une opinion répandue, parce que les hommes sont des combattants ou bien parce qu’ils sont tués pour qu’ils ne le deviennent pas. Mais les femmes sont plus nombreuses parmi les personnes déplacées9.

Les crises internationales, que le rapport définit comme

des situations dans lesquelles les dirigeants pensent qu’il existe une forte probabilité d’hostilités militaires, qu’une grave menace pèse sur les valeurs nationales, et qu’ils ne disposent que d’un temps court et limité pour prendre des décisions10,

furent six fois moins nombreuses entre 1992 et 200011. Il faut l’attribuer au succès de l’action internationale de certains États et de l’Onu pour empêcher que ces crises ne se transforment en guerres.

Les Nations unies définissent le génocide comme un ensemble d’actes commis dans l’intention de détruire, « en partie ou totalement », un groupe national, ethnique, racial ou religieux. Certains considèrent cette définition trop limitée, et la distinguent d’une part du politicide, terme difficilement traduisible, et utilisé pour qualifier la destruction de groupes humains davantage pour des raisons politiques que pour des raisons religieuses ou ethniques, ce dont relèverait par exemple le million de Cambodgiens tués, et d’autre part du democide, pour désigner, de façon plus confuse, les personnes tuées collectivement par leur propre gouvernement, par exemple au cours de famines plus ou moins favorisées ou bien dans des camps de travail. Il s’agit dans tous les cas de massacres de masse sur des populations sans défense. Après une augmentation de ces phénomènes, entre 1956 et 1990, leur nombre chuta dans les années 199012.

Figure 4

La circulation des armes13 comme les dépenses et les effectifs militaires baissèrent dans les années 1990 dans des proportions très importantes avant de remonter après 2000.

La baisse tendancielle du phénomène guerrier, du nombre de guerres internationales ou civiles, de morts au combat, de génocides et politicides, signifierait-elle que la guerre change de nature au profit de nouvelles formes guerrières, en particulier terroristes ? La plus grande confusion règne sur ce plan selon que l’on considère ce qu’est le terrorisme international et comment on compte les actes terroristes. Selon une étude du Département d’État américain14 ne retenant que les actes perpétrés par des organisations et non ceux effectués par les États, le nombre d’attaques terroristes internationales « de grande portée » dans le monde serait en baisse, passant de 665 attaques en 1988, année la plus exposée au terrorisme, à 208 en 2003, qui serait la meilleure année depuis 1969, deux ans après les attaques du 11 septembre. Entre 2001 et 2003, leur nombre aurait diminué de 43 %, des chiffres sensés démontrer la réussite de « la guerre contre le terrorisme » de G.W. Bush15.

Reprenant les sources qui servirent à l’administration Bush, Alan B. Krueger démontra le contraire : les actes de terroristes passèrent de 17 en 1987 à 170 en 200316, justifiant ainsi que l’on considère le terrorisme international de grande portée, et plus encore le terrorisme intérieur comme des phénomènes guerriers en pleine expansion, conformément à ce que nous semblons en effet percevoir à travers les événements violents du monde.

Cela signifierait donc que le phénomène guerrier change de nature. Les guerres entre États qu’avait analysées Raymond Aron disparaissent. La fin du xxe siècle vit s’estomper les guerres clausewitziennes. Les guerres deviennent de plus en plus soit des guerres civiles de basse intensité dans lesquelles les limites de la guerre et de la paix s’estompent, soit des conflits asymétriques entre des forces technologiquement très supérieures et des forces faiblement armées. De nouvelles tendances se dégagent dans la composition des forces militaires.

Le phénomène majeur est la montée des forces paramilitaires et pas seulement dans des régions faiblement structurées par les États, comme en Afrique ou en Asie centrale. En Russie, en Chine et en Inde, les paramilitaires représentent entre un tiers et la moitié du personnel militaire total. La guerre serait en passe d’échapper aux militaires appointés par les États.

Figure 5
Figure 6

Parallèlement à cette tendance, on observe une montée très rapide des firmes militaires privées. Les firmes paramilitaires opèrent dans cinquante pays et leur revenu global s’élève à 100 milliards de dollars par an. Un pays comme l’Arabie saoudite dépend de ce type de firmes pour sa défense aérienne, navale et terrestre. L’armée y est largement privatisée. L’existence de ce type de firmes détermine parfois l’issue de guerre comme en Angola, en Croatie, en Éthiopie. Mais, c’est bien sûr avec l’invasion et l’occupation de l’Irak que l’essor de ce phénomène est le plus remarquable. Le rapport entre le nombre de paramilitaires américains et celui des soldats américains est passé de 1 à 100 en 1991 lors de la guerre du Golfe à 1 à 10 en 2003 lors de l’occupation de l’Irak.

Alors que le nombre de conflits avait baissé dans les années 1990, le nombre de réfugiés augmenta. Après être demeuré au-dessous de 5 millions annuellement jusqu’en 1978, il atteignit 18 millions en 1992, pour baisser ensuite. On comptait, en 2002, 21 millions de réfugiés vivant dans des camps du Haut Commissariat aux réfugiés (Hcr) de l’Onu. En revanche, le nombre de personnes déplacées à l’intérieur d’un État (internally displaced persons) bondit, passant de 3 millions en 1992 à 27 millions en 1994 et à 33 millions en 2003, soit un chiffre bien supérieur, si l’on ajoute celui des personnes réfugiées, à celui des 30 millions consécutifs de la seconde guerre17. Là encore l’Afrique subsaharienne se distingue : alors que la guerre est partout en déclin, elle augmente dans cette région, ainsi que le nombre de déplacés.

Le nombre d’enfants soldats (moins de 15 ans) augmente. Ils sont engagés dans 75 % des conflits. On estime leur nombre à 300 000, engagés dans des forces gouvernementales ou rebelles, dont 40 % de filles. C’est une évolution plus significative parce qu’elle est plus quantifiable que l’évolution de la violence guerrière selon les genres. Si nous savons en effet qu’en ex-Yougoslavie ou en République du Congo, les viols furent des armes de guerre, les auteurs du rapport ne peuvent pas apporter une évaluation satisfaisante des violences sexuelles en temps de guerre susceptibles de suggérer une tendance.

Figure 7

Quand commencent un conflit et une guerre

Pour l’année 2002-2003, le rapport dresse un bilan complémentaire séparé18 et distingue les phénomènes guerriers en établissant des catégories différentes. Comment distinguer un conflit d’une guerre sur le plan quantitatif ? Même si l’on peut considérer comme arbitraire la position du curseur, The Human Security Report considère qu’un conflit commence à partir de vingt-cinq morts par an, liés à des combats ou des violences armées. Ces distinctions sont importantes au moment où l’on croit parfois que les différences entre les états de paix et de guerre s’abolissent, montrant ainsi, combien, quand on vit depuis une génération en paix et que l’on n’a pas fait l’expérience directe de la guerre, on oublie vite ce qui distingue la paix de la guerre, et combien la perception qu’ont les populations de la guerre ou des conflits est déterminante pour les qualifier. Le Pays basque espagnol ou l’Irlande du Nord n’étaient donc plus des provinces en conflit avec l’État central ces dernières années. Or les gouvernements et les organisations indépendantistes ont entamé des négociations de paix. Mais, ce qui importe le plus pour mesurer la violence générale de guerre, y compris l’impact des épidémies, c’est la comparaison entre des mortalités avant, pendant et après guerre.

Le rapport distingue trois catégories de situation guerrière ou de violence politique. La première regroupe les conflits entre des États (la guerre Irak-Iran) et les guerres civiles où l’État est partie prenante (state-based armed conflicts) que celui-ci soit attaqué par un groupe national (Bosnie) ou que l’État attaque un groupe national (Tchétchénie, Darfour) et dont les enjeux sont le contrôle d’un État ou celui d’un territoire, de sa population, de ses richesses. Ces conflits internes peuvent être internationalisés (les guerres du Sud-Est asiatique pendant les années 1970). C’est cette catégorie de conflits qui fait le plus grand nombre de morts : 57 % en 2002, 75 % en 2003. La deuxième rassemble les conflits dans lesquels aucun des belligérants n’est un État (non-state armed conflicts), mais qui opposent des groupes armés, comme c’est par exemple le cas entre Irakiens aujourd’hui. Ils faisaient 26 % des morts en 2002 et 14 % en 2003. La troisième rassemble les violences unilatérales (one-sided violences) produites par un État ou un groupe armé. Cette catégorie comprend en particulier les massacres, les génocides et les politicides. Ils baissent de 10 %, et c’est en Asie du Sud et en Afrique subsaharienne que l’on trouve la majorité des victimes de guerre (18 % en 2002 et 10 % 2003).

Questions sur la guerre froide

Ce rapport solidement chiffré a le grand mérite de proposer des données qui ne peuvent qu’interroger tous ceux qui s’intéressent à l’histoire du xxe siècle. Comment faut-il en effet comprendre la période 1945-1991 pendant laquelle la guerre fut en grande et rapide expansion ?

Les données apportées par The Human Security Report démentent l’idée de l’historien et politologue américain John Lewis Gaddis19, selon laquelle la guerre froide aurait été une « longue paix ». Il est vrai que l’étude de Gaddis traitait de la période 1945-1962. Il observait la guerre froide uniquement à partir de l’affrontement des deux superpuissances, dont l’énergie guerrière était mutuellement contenue par les instruments de dissuasion nucléaire, et ne prenait pas en compte les guerres en Asie, en Afrique et en Amérique latine, dont il n’ignorait pas l’existence mais qui étaient, à ses yeux, périphériques ou relevaient d’une autre logique. En champion de la bipolarité, il considérait que l’équilibre des deux superpuissances assurait la paix grâce aux armes nucléaires. En ce sens, il n’adoptait pas une position très différente de celle qu’avait développée, avant lui et au cours des événements, Raymond Aron, sur les conditions nouvelles que créait « l’âge atomique » : l’intérêt commun et bien compris de ne pas se donner l’occasion de se détruire. En revanche, parmi les trois aspects de la guerre froide qu’Aron avait distingués, la dissuasion grâce à l’arme atomique, la rivalité des propagandes, la révolte des petits États ou des peuples contre les grands États20, Gaddis laisse de côté le dernier.

Considérant que la bipolarité est le meilleur moyen de prévenir les guerres et de préserver la paix, il voyait dans la multipolarité des années 1960 et 1970 une série de dangers et affirmait :

La diversification du pouvoir a joué un rôle plus décisif sur le déroulement de la guerre froide que l’équilibre des pouvoirs21

qu’il pouvait y avoir dans les années 1945-1962. Dans son dernier livre22, Gaddis reprend globalement la même thèse. Raisonnant toujours en termes de confrontation Est-Ouest et « pensant », pour reprendre l’ambition de son livre, la guerre uniquement depuis Washington, il ignore toujours, en refusant de se décentrer, les guerres d’Asie du Sud-Est, d’Afrique, d’Amérique latine qui ne furent pourtant pas des conflits indépendants de la logique des blocs, et continue de raisonner en termes de superpuissances sur cette période, ce que lui reproche fermement l’historien Tony Judt qui considère que l’histoire de la guerre froide « reste à raconter23 ».

La thèse de la « longue paix », que réfutent les auteurs du rapport24, est bâtie sur une vision de la guerre froide comme une confrontation de deux superpuissances. Mais c’est sur la base de cette définition restrictive de la guerre froide, plutôt que sur l’idée même de paix, puisqu’en effet aucune guerre n’éclata directement entre les États-Unis et l’Urss, que la thèse de Gaddis est critiquable.

Les données du Human Security Report confortent en revanche la thèse bien connue de l’historien britannique Eric Hobsbawm, qui considère le xxe siècle comme un siècle « court » (1914-1991) par opposition au « long » xixe siècle, et comme un siècle de guerres :

Le court xxe siècle a été un siècle de guerres mondiales, chaudes ou froides, menées par de grandes puissances ou leurs alliés, avec des scénarios de destruction massive toujours plus apocalyptiques, dont le point d’orgue, par bonheur évité, fut l’holocauste nucléaire25.

Faut-il pour autant opposer complètement Gaddis et Hobsbawm, sachant que le premier considère la période 1945-1962, et le second la période 1914-1991 ? John Lewis Gaddis pense qu’un système international bipolaire, accompagné du partage de l’arme nucléaire, a plus de chance de préserver la paix, tandis qu’Eric Hobsbawm fait davantage confiance à un système multipolaire, bien qu’en historien, il se garde de positions trop théoriques.

Il n’y a pas si longtemps encore, une génération apprenait dans les manuels d’histoire du secondaire et du supérieur que la guerre froide durait jusqu’à la crise de Cuba en 1962, qui constituait la principale épreuve entre les deux grands, menaçant l’existence du monde même, en raison de la gravité de la menace nucléaire, même si la dissuasion nucléaire eut la capacité d’éviter un choc frontal entre les deux grandes puissances. On apprenait aussi que cette crise ouvrait une période de détente jusqu’au milieu des années 1970, qui se traduisit par une période de paix et de prospérité dans les pays du Nord et par un report des conflits à la périphérie du système international. C’était le début de la belle époque de l’humanitaire. On apprenait aussi que l’invasion de l’Afghanistan en 1979 inaugura un refroidissement des relations Est-Ouest et une reprise de la guerre froide jusqu’à l’arrivée de Gorbatchev au pouvoir en 1985. Or, il suffit qu’un empire, que l’on pensait tout-puissant mais qui pourrissait doucement sur pied depuis Brejnev, tombe tel un tronc vermoulu entre 1989 et 1991, pour considérer que la guerre froide dura finalement jusqu’en 1991 et que tout ce que nous avions appris sur ce sujet était à reconsidérer, y compris la périodisation. C’est ainsi que la guerre froide ne se terminait plus en 1962 mais en 1991, quand s’achevait une série de cycles guerriers entamée en 1914 ou en 1945. Il naissait ainsi un concept finalement plus élastique qu’on ne le pensait, et susceptible d’ailleurs d’être utilisé si une puissance en formation s’avisait de défier trop ouvertement les États-Unis et leurs alliés en polarisant autour d’elle quelques États. Où et quand devons-nous donc nous placer pour examiner la guerre froide ? En 1962, à Washington ou à Moscou, comme Gaddis ? En 1991, quelque part entre Berlin, Moscou et Washington, comme Hobsbawm ? En 1979, à Kaboul, comme Huntington ?

Faut-il considérer que la fragmentation de la guerre froide dans les années 1970 et 1980 correspondrait à la fois à une « sortie de guerre » mais aussi à « une entrée » dans une nouvelle ère, suite à la montée de nouveaux pôles, issus de la décolonisation. L’histoire obéit rarement au développement d’un seul principe directeur et ne se laisse pas enfermer aisément. Même s’il faut quelques concepts pour en saisir l’économie, plusieurs principes se conjuguent selon des mouvements dialectiques. La synthèse de Hobsbawm le montre bien. Restent les nombres : la période de la guerre froide fut bien marquée par une forte augmentation des phénomènes guerriers. Les résultats du rapport le montrent de façon très convaincante. Faut-il pour autant considérer que ces résultats invalident la thèse de John Lewis Gaddis, qui ne nie pas bien sûr l’existence des conflits périphériques, mais qui refuse de les intégrer dans la logique bipolaire de la guerre froide, qu’il peut dès lors considérer comme « une longue paix » ?

Le rapport est formel : la fin de la guerre froide en 1991, la victoire par défaut sur l’Urss suivie par l’irrésistible vague de démocratisation et l’essor économique de certaines régions se traduisent par un déclin prononcé des phénomènes guerriers dans la décennie 1990, le monde devenant plus sûr, plus démocratique, plus riche, plus pacifique. La transformation du système international en 1991 fut donc à l’origine de cette mutation bienfaitrice.

Après 1991 ?

La seconde question soulevée par le Human Security Report porte sur le sens à donner à ce qui advint en 1991 et sur la nouvelle ère qui s’ouvrait. En 1993, dans un article du Foreign Affairs puis dans son ouvrage, traduit en 1997 en français, Samuel P. Huntington considérait que le monde était entré dans une période marquée par « le choc des civilisations ». Il pensait qu’aux grands conflits idéologiques succédaient des conflits civilisationnels se distinguant des premiers par la religion, qu’Huntington tient comme la

principale caractéristique identitaire des civilisations […] et la différence la plus profonde entre les peuples qui soit26,

et par la constitution de grands ensembles humains, les civilisations, rendus relativement homogènes par le développement des moyens de communication, ce qui permet de distinguer la « guerre civilisationnelle » de nature globale de la « guerre communautaire », très limitée géographiquement et humainement. Il ne situait pas le point de départ de cette évolution en 1991 lors de la guerre du Golfe, mais en 1979 avec l’invasion de l’Afghanistan par les soviétiques, pour contrôler ses marches dans le cadre de la guerre froide, mais qui devint progressivement, entre 1979 et 1989, avec la mobilisation du monde arabe et pakistanais, non seulement une guerre contre un envahisseur, mais également une guerre sainte contre une idéologie athée, le communisme, et contre l’Occident qui l’avait produit, même si les Américains crurent pouvoir en tirer profit. Notre but n’est pas de savoir si la thèse d’Huntington est juste ou fausse. Le rapport du Human Security Center montre que les phénomènes guerriers augmentèrent dans les années 1970 et explosèrent à la fin des années 1970, au moment de l’invasion de l’Afghanistan. Sur ce plan-là, le « choc des civilisations », pour ceux qui veulent bien l’admettre, d’Huntington amplifierait les effets guerriers de la guerre froide, l’Afghanistan étant le point de jonction entre la sortie de la guerre froide et l’entrée dans le « choc des civilisations », selon le politologue conservateur américain, la victoire des djihadistes afghans « ayant aidé le monde musulman à prendre confiance en sa puissance27 » comme le fit la victoire du Japon contre la Russie en 1905. En revanche, le déclin du nombre des guerres et des morts après 1991 démentent les prévisions de Samuel Huntington sur au moins deux plans. « Les guerres civilisationnelles », si tant est qu’elles existent, ne sont pas plus mortelles que les guerres interétatiques ou idéologiques et pas plus productrices de massacres de masse. La conjonction de la nature violente des sociétés musulmanes, selon l’auteur28, et de leur croissance démographique, ne fait pas du Moyen-Orient, en dépit du retentissement de ce qui s’y passe, la région la plus exposée à la guerre dans les années 1990. Les conflits y sont moins nombreux qu’en Afrique subsaharienne, que l’on peut difficilement considérer comme une frontière de civilisations, et qui est devenue l’épicentre des violences de guerre.

The Human Security Report donne deux grands types d’explications à cette chute globale de la violence de guerre dans les années 1990. Le nombre croissant d’interventions de l’Onu pour prévenir ou régler les conflits, l’augmentation des opérations de paix après les conflits par la communauté internationale ou de grandes organisations, l’essor des règlements de guerres civiles par des opérations de réconciliation et de vérité, la fin d’une culture de l’impunité internationale grâce aux progrès de la justice internationale et une meilleure connaissance des conflits : tous ces facteurs expliquent les progrès de la paix qui sont donc à la portée des organisations de l’Onu et justifient pleinement le rôle décisif des Nations unies après 1991. L’action publique internationale paye donc en matière de paix. La seconde grande explication tient à la démocratisation, au développement et à la mondialisation qui progressent dans le monde. Parmi ces dernières explications, l’une tient la paix pour plus économique que la guerre, trop chère pour que des États et des gens raisonnables la fassent. Elle oublie un peu vite que les guerres, sans parler de l’éventuel butin qu’elles représentent pour les gagnants, accélèrent des mutations technologiques et sociales, dont elles sont parfois à l’origine.

Le rapport est optimiste. Le monde est meilleur aujourd’hui qu’il y a quinze ans. Les hommes préfèrent la paix à la guerre et sont perfectibles, pourvu qu’on leur applique une bonne gouvernance mondiale et, ajouterons-nous, pourvu qu’ils soient distraits du terrible ennui de la paix et de la félicité par une activité économique toujours plus occupante, et qu’ils rangent définitivement au musée de l’humanité les valeurs aristocratiques guerrières et un honneur trop sourcilleux en les remettant à ce « monstre froid » qu’est l’État et à un organisme comme l’Onu, mais dont tous les hommes n’acceptent pas l’empire de la loi. Mais, les auteurs de ce rapport ne fondent pas seulement leur optimisme sur l’efficacité de l’action publique. Leur travail est subtilement sous-tendu par l’idée exposée par Francis Fukuyama en 1992 de « la fin de l’histoire et du dernier homme » par l’avènement de l’homme démocratique. Francis Fukuyama reprenait, un an après 1991, la réflexion au point où Hegel l’avait conduite et terminée au lendemain de la révolution, lors de la période d’Iéna et de la naissance de l’idée nationale allemande :

Quand la conscience est parvenue jusqu’à ce point et ce sont là les principaux moments de la forme sous laquelle s’est réalisé le principe de la liberté, car l’histoire universelle n’est pas autre chose que l’évolution du principe de liberté29.

Francis Fukuyama considère en effet que l’histoire universelle n’est pas actionnée par la lutte des classes comme le pensait Marx, mais au contraire par le principe de reconnaissance, le thymos, introduit par Hegel, puis développé par son lecteur et commentateur Alexandre Kojève. À partir de ce postulat30, Fukuyama démontrait que la démocratie libérale et l’économie de marché étaient les systèmes politiques et économiques les plus enclins à permettre l’expression de ce profond désir de reconnaissance universelle et que c’était la raison pour laquelle la démocratie libérale l’avait définitivement emporté en 1991 sur le communisme soviétique, après un siècle de face à face, et qu’elle fut suivie par ce que les auteurs du Human Security Report appellent une « irrésistible démocratisation du monde ».

Ce désir de reconnaissance peut-il se contenter d’un monde en paix ? Après avoir souligné qu’il était à l’origine des plus violents conflits de notre temps, à travers le nationalisme, l’impérialisme, le désir de suprématie et les « politiques de puissances » qu’avait décrit un réaliste en matière diplomatique comme Henry Kissinger, Fukuyama estimait que :

Si la guerre est fondamentalement provoquée par le désir de reconnaissance, il serait logique que la révolution libérale – qui abolit les relations du maître et de l’esclave en faisant des anciens esclaves leurs propres maîtres – eût des effets similaires sur les relations entre les États. La démocratie libérale remplace le désir irrationnel d’être reconnu comme plus grand que d’autres par le désir rationnel d’être reconnu comme leur égal. Un monde constitué de démocraties libérales devrait donc connaître beaucoup moins d’occasions de guerres puisque toutes les nations y reconnaîtraient réciproquement leur légitimité mutuelle. L’évidence empirique témoigne de fait que depuis deux cents ans, les démocraties libérales ne se comportent pas de manière impérialiste les unes envers les autres, même si elles sont parfaitement capables de faire la guerre à des États qui ne sont pas des démocraties et qui ne partagent leurs valeurs fondamentales31.

Le désir d’indépendance et le communisme exprimèrent le thymos des peuples colonisés et des peuples dominés d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine dans les années 1950, 1960 et 1970 pendant la guerre froide. C’était la revanche des « damnés de la terre ». Le nationalisme manifesta certainement le désir de reconnaissance des peuples et des nations oppressés sous le joug communiste dans les années 1990, expliquant les guerres en Yougoslavie ou en Asie centrale anciennement soviétiques. Il explique certainement aussi le désir de la Chine de retrouver la place qu’elle occupait au xviiie siècle et de construire une puissance globale, susceptible d’affronter les autres et d’affirmer sa place. Mais l’islamisme exprimerait-il le thymos des peuples musulmans dans les années 1990 et 2000 ? Le désir de reconnaissance hégélien de ces peuples ou de cette Umma, après plusieurs siècles de marginalisation politique, économique, culturelle et scientifique de leur civilisation, après l’échec de son expression dans le nationalisme, passerait-il par l’affirmation de la religion comme principe unificateur et comme moyen de les remettre en action dans l’histoire ? Ils viendraient alors défier le « dernier homme » démocratique, occidental et de plus en plus asiatique, consommateur ennuyé voué aux passions tièdes, grâce aux anciennes valeurs thymotiques, aristocratiques, irrationnelles et guerrières, mais assurant la reconnaissance divine, en prenant la forme moderne et cathodique du Jihâd, du terrorisme et des bombes humaines. Ou bien passerait-il, par la capacité d’un État, l’Iran, à concentrer et cristalliser le thymos de son peuple, son nationalisme, sa religion, dans la mise au point de la bombe atomique, seul moyen d’accéder à la puissance, et de mettre fin à plusieurs siècles d’humiliation ? Le thymos national de la Chine, le thymos national-religieux de l’Inde autour de l’hindouité, le thymos religieux d’une partie du monde musulman, tous bien éloignés de la démocratie libérale dont la véritable expansion apparaît beaucoup plus incertaine qu’au début des années 1990, quand Francis Fukuyama écrivait, laisseront-ils les statistiques du Human Security Center continuer leur baisse, comme depuis 1991, ou bien les inverseront-ils, donnant finalement raison à la thèse des « réalistes » comme Samuel Huntington à laquelle on ne peut que refuser de se résigner ?

Le rapport complémentaire 2002-2003 n’observait pas une augmentation des guerres ; il notait un plus grand nombre d’actes terroristes. Nous attendons le rapport 2004-2005 à paraître pour nous éclairer, par quelques données, sur un monde que nous regardons à travers beaucoup de représentations. Bien sûr, le monde de l’après-1991 n’est pas celui de la démocratie planétaire dont certains rêvaient, mais la paix et la démocratie progressent malgré l’impression de mauvaises nouvelles que nous délivrent quotidiennement les médias. Le monde ressemblait-il encore, comme le suggérait Pierre Hassner pour la période précédant les attaques contre New York32, à un assemblage de zones de violence extrême et de zones en paix et démocratiques mais où le monde considérait nécessaire le devoir d’ingérence contre l’inhumanité grâce à l’action des opinions publiques, des organisations internationales, des Ong et de la justice internationale ? Ou bien, est-il, depuis 2001, soumis à une logique impériale américaine sûre de son droit à mener des guerres préventives, mais que les difficultés de la guerre en Irak ramènent vers les Européens, mettant fin « au divorce » de 2003 entre les Américains et les Européens ? Nous ne le savons pas33. Nous savons seulement que si la guerre n’emprunte plus seulement les différents schémas des conflits étatiques classiques et des guerres civiles, et prend aussi les formes du terrorisme déterritorialisé et de l’action violente d’organisations politico-criminelles, les États et les organisations internationales demeurent les seuls organismes à pouvoir assurer une régulation des phénomènes de violences guerrières dans le cadre de leurs frontières et dans le système international. D’où l’importance pour les auteurs du Human Security Report de favoriser, grâce à une meilleure connaissance quantitative et donc qualitative des phénomènes guerriers, la pertinence de l’action internationale en faveur de la paix.

  • 1.

    Locke, le Second Traité du gouvernement civil, 1689, Paris, Puf, 1994.

  • 2.

    The Human Security Report 2005. War and Peace in the 21st Century, p. 19.

    www.humansecurityreport.info

  • 3.

    Ibid.

  • 4.

    The Human Security Report 2005…, op. cit., p. 26 (figure 1.3).

  • 5.

    The Human Security Report 2005…, op. cit., p. 23 (figure 1.1).

  • 6.

    The Human Security Report 2005…, op. cit., p. 24-25 (figure 1.2).

  • 7.

    Ibid., p. 31 (figure 1.8).

  • 8.

    Ibid., p. 31 et 32 (figure 1.9).

  • 9.

    The Human Security Report 2005…, op. cit., p. 110-111.

  • 10.

    Ibid., p. 28.

  • 11.

    Ibid., p. 28 (figure 1.5).

  • 12.

    The Human Security Report 2005…, op. cit., p. 41 (figure 1.11).

  • 13.

    Ibid., p. 36 (figure 1.10).

  • 14.

    Patterns of Global Terrorism, 2003.

  • 15.

    The Human Security Report 2005…, op. cit., p. 42 (figure 1.12).

  • 16.

    Ibid., p. 43 (figure 1.13).

  • 17.

    The Human Security Report 2005…, op. cit., p. 103 (figure 3.1).

  • 18.

    The Human Security Report 2005…, op. cit., part II, p. 62 sq.

  • 19.

    John Lewis Gaddis, We Now Know, Rethinking the Cold War History, Oxford, Clarendon press, 1997.

  • 20.

    Dans la troisième partie de Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1962, dernière éd. 1984, p. 365-559, et Mémoires, 50 ans de réflexion politique, Paris, Julliard, 1983 (chap. XVII « Paix et guerre », p. 451-470).

  • 21.

    Ibid, p. 283.

  • 22.

    J. L. Gaddis, The Cold War: A New History, Penguin, 2005.

  • 23.

    The New York Review of Books, 23 mars 2006, p. 11-15.

  • 24.

    The Human Security Report 2005…, op. cit., p. 75.

  • 25.

    Eric Hobsbawn, l’Âge des extrêmes. Le court vingtième siècle, Paris, Éditions Complexe, 1994, p. 719.

  • 26.

    Samuel P. Huntington, le Choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 1997, Poche, 2000, p. 379.

  • 27.

    Ibid., p. 366.

  • 28.

    Ibid., p. 387-398.

  • 29.

    G.W.F. Hegel, Leçons sur la philosophie de l’Histoire, Paris, Vrin, 1963, p. 346.

  • 30.

    Et celui aussi du principe d’égalité entre les hommes dont l’expansion était, selon Tocqueville, le trait fondamental des sociétés modernes.

  • 31.

    Francis Fukuyama, la Fin de l’Histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 1992, p. 21.

  • 32.

    Pierre Hassner, la Terreur et l’Empire. La violence et la paix, t. 2, Paris, Le Seuil, 2003.

  • 33.

    Voir le dossier : « Une après-guerre froide chaotique », Esprit, no 298, octobre 2003.

Jean-Pierre Peyroulou

Spécialiste de l’histoire de l’Algérie et des problématiques liées à la décolonisation.   Après un ouvrage sur la guerre civile algérienne des années 1990 (L’Algérie en guerre civile, avec Akram B. Elyas, Calmann-Lévy, 2002) et une réinterprétation des violences des mois de mai et de juin 1945 en Algérie (Guelma, 1945, La Découverte, 2009), il prépare un atlas historique des décolonisations, ce…

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