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Comment commémorer 1914 ?

août/sept. 2014

#Divers

Quelle image donner aujourd’hui de la Première Guerre mondiale ? Les commémorations sont toujours l’occasion de faire le point sur les enjeux politiques et les débats historiographiques, qui ne concernent pas uniquement la France, car pour la première fois la commémoration de la Grande Guerre est véritablement mondiale.

Si l’on excepte les historiens, le premier à s’être inquiété de la commémoration de la Grande Guerre est Nicolas Sarkozy. Dès mars 2011, il propose une mission à un homme plutôt classé à gauche, Joseph Zimet, qui travaille alors à la direction du Patrimoine du ministère de la Défense : préparer un programme pour le centenaire du déclenchement de la Première Guerre mondiale. La tâche est difficile. Est-il opportun en effet de commémorer le début d’un conflit aussi sanglant que la guerre de 1914 ?

À l’issue du rapport, qui s’ouvre sur quelques fortes phrases (« Durant quatre ans la France sera l’hôte du monde entier… Durant quatre ans la France et les Français retrouveront la Grande Guerre »), le Premier ministre propose que la commémoration soit prise en charge par un groupement d’intérêt public (Gip) rassemblant à l’origine sept ministères, six établissements publics, deux associations nationales, une université et une mutuelle, doté d’un budget triennal entre 2012 et 2014. Ce budget est restreint, un budget de crise, surtout si on le compare à celui de la Mission du bicentenaire de la Révolution française, présidée par Jean-Noël Jeanneney en 1989. Malgré tout, les aspirations de cette Mission du centenaire sont relativement proches de celles du bicentenaire : il s’agit, en 2014 comme en 1989, de faire travailler ensemble des institutions nationales, des collectivités territoriales et locales (jusqu’au niveau communal). Il faut aussi faire collaborer des historiens et des associations d’anciens combattants et aider à une présence forte de la Première Guerre mondiale dans la presse et dans l’édition.

Une commémoration en terrain miné

Mais quelques semaines après la création de la Mission, en avril 2012, le pouvoir change de main. Joseph Zimet a été nommé par Nicolas Sarkozy : va-t-il rester sous François Hollande ? La crainte est vite dissipée : François Hollande, en campagne électorale, a évoqué en même temps la commémoration de 1914 et ses deux grands-pères touchés par ce conflit. Il suggérait même, avant son élection, de faire de 2014, avec ses commémorations de 1914 et 1944, un temps fort de son quinquennat.

Les principaux conflits sur ce terrain ne sont pourtant pas politiques, mais historiographiques. En effet, depuis environ une douzaine d’années, l’histoire de cette période connaît un affrontement entre deux écoles historiques.

La première est l’école de Péronne, du nom de la ville de Picardie où fut fondé il y a vingt ans l’Historial de la Grande Guerre. À l’origine, une rencontre entre le président du conseil général de la Somme de l’époque, Max Lejeune, et des historiens de la Première Guerre, dont Jean-Jacques Becker. L’Historial a la particularité d’avoir voulu, dès l’origine, présenter la guerre de trois points de vue : britannique, français et allemand. Il a rassemblé pour cela des chercheurs de tous pays dont les plus célèbres sont Annette Becker, Stéphane Audoin-Rouzeau, Jay Winter et Gerd Krumeich. Ce centre de recherche est pluridisciplinaire et lié à une institution muséale d’un genre nouveau, l’Historial de la Grande Guerre, situé dans le château de Péronne. Les travaux de cette école historique ont permis de créer ou de renouveler de nombreux champs de recherche autour de la Première Guerre mondiale, notamment concernant la violence de guerre, le deuil et le consentement à la guerre des combattants de 1914.

Une seconde « école », regroupant d’abord des universitaires de la région toulousaine et des associations, s’est fondée un peu après, en opposition aux thèses de l’école de Péronne, et en particulier aux théories développées par Annette Becker et Stéphane Audoin-Rouzeau dans leur ouvrage commun, Retrouver la guerre1.

Cette école s’est rassemblée dans une structure installée symboliquement à Craonne dans l’Aisne, le Centre de recherches internationales et de débat sur la guerre de 1914-1918 (Crid 14-18). Elle regroupe des chercheurs comme Nicolas Offenstadt, Frédéric Rousseau, Nicolas Mariot et Rémy Cazals, qui ont réagi assez vivement à la théorie du consentement, en adoptant une perspective plus proche de celle de l’histoire sociale, mais aussi des historiens non professionnels et des membres de sociétés savantes, car elle « s’efforce de lutter contre la confiscation du discours sur la guerre par les historiens de profession » (Charte du Crid 14-18). Pour eux, la culture de guerre mise en avant par Péronne masque la réalité sociale du conflit : tous les combattants ne sont pas les mêmes et l’expérience commune du feu n’abolit pas les différences de classe. À partir de récits comme celui de Louis Barthas, republié récemment2, ces historiens insistent sur la contrainte physique et morale qui a pesé sur les soldats partis au front.

Une querelle surprenante car, à la fin des années 1990, bien des historiens pensaient que l’histoire de la Première Guerre mondiale allait se « refroidir3 » avec la disparition des derniers témoins. Mais le passé étant imprévisible, il se réchauffe au moment même où l’on s’y attend le moins. Avec le débat sur les fusillés de 1917 et le discours de Lionel Jospin à Craonne en 1998 sur la réintégration des mutins et fusillés dans la mémoire nationale, on a vu resurgir la question : « A-t-on fait la guerre par conviction, par volonté de tuer l’adversaire, ou par contrainte ? » Consentement ou contrainte, telles étaient, jusqu’à la caricature, les deux thèses en présence.

Ces analyses antinomiques, longtemps cantonnées aux colloques et revues savantes, ont figé la recherche française en deux camps longtemps irréconciliables, au point de peser sur la constitution des jurys de thèse ou l’organisation de colloques sur le sujet. Elles ont aussi trouvé le moyen de sortir du champ universitaire en s’incarnant dans deux succès cinématographiques.

D’un côté, le film de Bertrand Tavernier, Capitaine Conan (1996), assez représentatif de la question de la brutalisation telle qu’elle a été théorisée par l’école de Péronne : comment la guerre transforme les individus, comment on peut avoir plaisir à tuer, penser qu’il faut absolument éliminer celui d’en face… Et comment la démobilisation conduit certains soit à l’alcoolisme, soit à la folie, parce que l’inadaptation à la société naissante de l’après-guerre est trop grande.

De l’autre côté, Joyeux Noël, de Christian Carion (2005), qui montre les scènes de fraternisation dans les tranchées entre soldats français et allemands.

C’est donc sur ce fond de querelle historiographique que s’est bâtie la commémoration. L’intelligence de tous les acteurs a été assez grande, puisque le chef de la mission, Joseph Zimet, a mandaté Antoine Prost pour présider le conseil scientifique du centenaire : historien des anciens combattants de la guerre de 1914 avant d’être historien de l’éducation et de l’enseignement, il a une position critique de l’école de Péronne mais a travaillé également avec Jay Winter. Il est ainsi en mesure de faire la passerelle entre les deux camps. La commission des historiens du centenaire chargée de labelliser les manifestations à venir est paritaire, avec des représentants des deux approches, offrant un regard à la fois social et culturel sur la guerre.

Le gouvernement demande d’ailleurs un rapport sur les fusillés à Antoine Prost. Préparé par des historiens des deux écoles, il est remis en octobre 2013. Assez consensuel, il permet de commencer les commémorations, prévues du 11 novembre 2013 au 11 novembre 2014, dans une atmosphère apaisée.

Restait à éviter un dernier obstacle : la concomitance du centenaire avec l’anniversaire du débarquement de 1944. Au grand dam des historiens de la Grande Guerre, il fut question de constituer à la fois un comité pour 1914 et un comité pour 1944, présidé par Jean-Pierre Azéma, surmontés d’une structure chapeautant les deux, chargée de produire un discours commun. Mais peut-on considérer la période 1914-1944 comme une « guerre de trente ans » ? Finalement, les deux événements étant d’un côté le début d’un conflit, de l’autre la fin, ce discours a semblé compliqué à construire. Il a été décidé que les deux commémorations seraient indépendantes, et que chaque région s’investirait selon son histoire : la Normandie a évidemment été plus présente sur la commémoration du débarquement de 1944 que sur celle de 1914.

Médias, éditeurs, société civile : tous mobilisés ?

La particularité de cette commémoration pour la France est qu’elle a commencé très tôt – novembre 2013 – et qu’elle doit prendre fin le 11 novembre 2014. Craignant la lassitude du public, la mission a décidé de concentrer quatre années de guerre en une, sachant qu’à Verdun, dans la Somme, partout ailleurs, il y aura par la suite des commémorations régulières au moment des anniversaires des événements. Cette commémoration ramassée a eu pour point fort un événement en juin à Sarajevo (« Sarajevo, cœur de l’Europe »). Il a fait le lien entre le déclenchement du premier conflit mondial et les guerres d’ex-Yougoslavie qui viennent « clore » le xxe siècle. Il était prévu qu’à partir du 11 novembre 2014, la mission tomberait en sommeil, en particulier en raison des contraintes budgétaires du moment. Mais il est possible que, malgré la disette budgétaire, la dynamique créée dans cette première année de commémoration lui permette de se survivre.

La Mission du centenaire soutient des initiatives locales, car elle veut montrer que cette commémoration correspond à une aspiration de la société française dans son ensemble, une ferveur qui vient « d’en bas ». Le comité scientifique a dû ainsi trier dans des milliers de demandes de labellisation provenant de communes ou d’associations locales. La répartition sur le territoire est bien évidemment irrégulière. L’Est ou le Nord sont plus touchés que d’autres par cette commémoration, mais la Bretagne et la Corse ont vu également se multiplier des initiatives, fondées parfois sur l’idée qu’elles avaient payé un plus lourd tribut que les autres régions pendant la Grande Guerre.

La mission a décidé de lancer une « grande collecte » pour illustrer cette passion qui viendrait « d’en bas ». Elle a demandé aux archives départementales et à d’autres institutions publiques (les bibliothèques en particulier) d’accueillir, sur un temps limité (un week-end de novembre 2013), des citoyens qui auraient des objets à photographier ou scanner (obus ou objets sculptés, documents, lettres, photographies…) pour les numériser et les faire entrer dans le patrimoine commun, sur le site Europeana 14-184. Malheureusement, tous les départements ne se sont pas également engagés dans l’événement : l’attente était grande et a parfois été déçue. Y aura-t-il plus de mobilisation pour la seconde grande collecte prévue en cette fin d’année 2014 ?

Mais pour qu’une commémoration soit « réussie » aujourd’hui, du moins selon les organisateurs, il faut, en plus de la participation des collectivités et de la population, des relais médiatiques. Les partenaires privilégiés pour la Mission du centenaire sont Le Monde pour la presse écrite, France Télévisions pour la télévision et Radio France pour la radio. Des semaines spéciales de programmes ont eu lieu sur France Inter et France Culture, la série Apocalypse sur la Grande Guerre a connu un succès public sur France 2 et Le Monde publie un supplément mensuel pour suivre la commémoration. Mais au-delà de ces partenaires, la presse écrite a publié de nombreux numéros spéciaux sur le thème (Courrier international, Geo…).

Du côté de l’édition, la plupart des éditeurs ont décidé de rééditer des « classiques » plutôt que de sortir de nouveaux ouvrages. La nouvelle présentation des Carnets de Louis Barthas, par exemple, est intéressante. En Allemagne, on a réédité le livre d’Ernst Jünger, Orage d’acier, avec toutes les coupes – considérables – effectuées par l’auteur au fil des années5. Parmi les nouveaux ouvrages, citons les livres de Jean-Michel Steg6, de Nicolas Mariot7, de Damien Baldin et Emmanuel Saint-Fuscien8, d’André Loez et Nicolas Offenstadt9. « La » grande entreprise éditoriale a été lancée par Cambridge University Press et Fayard : il s’agit d’une encyclopédie transnationale de la Première Guerre mondiale, dirigée par Jay Winter10, qui s’appuie pour l’occasion sur vingt années de recherches menées à l’Historial de Péronne.

De nouveaux champs de recherche font également l’objet de publications, comme la question des objets, jusque-là un peu négligée par les historiens. Ils renvoient au caractère physique de la guerre, à sa matérialité, et permettent aussi, à travers l’étude d’objets (obus, dagues…) sculptés, de donner à voir la manière dont des personnes qui n’écrivaient pas ont produit des œuvres évoquant la société de leur temps11. Ce qui n’empêche pas de se pencher sur la masse de photographies et d’écrits conservés dans les greniers familiaux. La guerre de 1914 représente en effet la plus grande masse de lettres jamais produite. Les soldats dans les tranchées écrivaient souvent plusieurs lettres par jour. Cette masse documentaire recèle des ressources considérables pour les futurs historiens de la Grande Guerre. Par ailleurs, de nombreux photographes contemporains travaillent sur la guerre, se rendent sur les lieux avec des historiens pour rendre compte des traces meurtrières du conflit dans le paysage d’aujourd’hui12.

Les médias, les éditeurs, les collectivités territoriales sont mobilisés. Manque, pour l’instant, un large investissement politique. Si à l’échelle locale, les élus sont souvent fortement engagés, au plan national aucun débat n’a été ouvert autour de la Grande Guerre. C’est ce qu’a voulu faire Jean-Pierre Chevènement13, mais il n’a pas été suivi par d’autres grands ténors politiques. Bien des questions se posent pourtant, sur l’Europe d’aujourd’hui, sur la disparition de l’horizon guerrier… Pourquoi cette indifférence ? Un manque de culture historique de la classe politique actuelle y a sa part, car les dirigeants d’aujourd’hui ne se réfèrent plus à l’histoire pour expliquer le monde contemporain. À l’exemple de Nicolas Sarkozy, ils ont tendance à puiser quelques figures dans le grand magasin des accessoires du passé sans jamais tenter de les relier entre elles. Il faut dire que le sujet n’est pas sans risque. Lionel Jospin avait créé une forte polémique lors de son discours sur les fusillés, et s’était retrouvé pris entre l’armée (qui ne voulait pas d’une réhabilitation) et l’opinion publique, pour une question qui concernait finalement quelques centaines de soldats, mais dont la mort était érigée en symbole.

Romans de guerre

Contrairement aux hommes politiques, les romanciers, depuis quelques années, se sont beaucoup intéressés à ce moment de l’histoire de France. C’est Jean Rouaud, lauréat du prix Goncourt en 1990 pour les Champs d’honneur14, qui a rouvert ce champ pour les romanciers. Depuis, de nombreux auteurs se sont penchés dessus : Nathalie Bauer15, Éric Vuillard16, Jean Echenoz17, et enfin Pierre Lemaître, prix Goncourt 2013 pour Au revoir là-haut18. Tous prennent appui sur des travaux d’historiens, mais en fonction de leur propre origine et de la façon dont ils conçoivent leur travail de romancier. Chez Jean Echenoz, cet appui historiographique donne l’impression qu’il a littéralement « tout lu19 ». Au contraire, Éric Vuillard, dans un livre très sec et fascinant de maîtrise, s’attache à la prise de décision, au plan Schlieffen, en se demandant qui étaient ces généraux qui ont assumé de déclencher la guerre.

Le Goncourt de Pierre Lemaître est un ouvrage assez surprenant. Pierre Lemaître vient du polar et du thriller, milieu dans lequel il s’est fait un nom depuis une dizaine d’années. Il travaille également pour la télévision comme scénariste. Il a lu de grands spécialistes de la sortie de guerre, comme Bruno Cabanes20, mais il s’est également plongé dans le Sang noir de Louis Guilloux, le Feu d’Henri Barbusse ou les Croix de bois de Roland Dorgelès. Au revoir là-haut lorgne également vers le feuilleton populaire du xixe siècle, Dumas et Eugène Sue.

Le roman débute à la fin du conflit, en 1918, et nous plonge sous les projectiles allemands, au milieu des « marmites ». Le héros est au cœur d’une situation à laquelle il ne comprend rien, se retrouve enseveli, est secouru par un autre soldat, qui, en le sauvant, perd sa mâchoire. Une fois la guerre finie, le premier prend le parti de vivre avec celui qui l’a sauvé. Ce dernier, défiguré, veut disparaître, et ils organisent sa mort sociale grâce à un faux certificat de décès.

Le propos du livre, comme d’autres auparavant21, est de réfléchir à la place que laisse une nation à ceux qui ont combattu pour elle. Le héros se promène sur les trottoirs des grands boulevards en homme-sandwich pour gagner sa vie et n’y parvient que très mal. Tandis que prospèrent les faux héros et les profiteurs de guerre, les vrais héros, anonymes, frappés par le deuil, n’arrivent pas à se réhabituer à la société qui s’ouvre devant eux.

On croise dans ce roman des personnages outranciers, car la démesure de la Première Guerre mondiale ne peut se contenter du normal. Invraisemblable par bien des aspects, Au revoir là-haut déborde de toutes parts. Pierre Lemaître assume son statut de romancier, là où beaucoup d’autres ont tellement de respect pour les historiens qu’ils finissent par produire une paraphrase romanesque des travaux historiques récents.

C’est un roman populaire – d’où les critiques venant de ceux qui considèrent que le Goncourt n’a pas vocation à récompenser ce type d’œuvre – qui pose des questions essentielles sur la guerre : que fait-on des soldats après un conflit ? Que recouvre l’héroïsme ? Comment une société se souvient-elle de ses morts ? Quelle est la place des femmes dans l’après-guerre ? Toutes questions aujourd’hui très étudiées par les historiens de la Grande Guerre.

Une commémoration mondiale

L’une des caractéristiques de cette commémoration est de se penser, pour la première fois, comme véritablement mondiale. La Mission du centenaire ne souhaite d’ailleurs pas limiter la commémoration au territoire national. Elle a labellisé des initiatives à l’étranger et favorisé la réalisation de documentaires sur la mémoire de 1914 sur les cinq continents. En outre, les États membres du Commonwealth, plutôt que de commémorer l’événement avec la Grande-Bretagne, organisent leurs propres commémorations. Récemment, le Canada, l’Australie ou la Nouvelle-Zélande ont remis en avant la mémoire de la Grande Guerre, considérée comme la matrice de leur histoire nationale, désormais séparée de celle de l’Empire britannique. Le Canada, par exemple, ne s’est doté qu’en 2000 d’un soldat inconnu, rapatrié de la crête de Vimy où les Canadiens avaient combattu en 1917. C’est en 2010 que les Australiens sont venus à Fromelles, dans le Pas-de-Calais, pour rapatrier des soldats australiens qui avaient été identifiés lors d’un travail de fouilles et créer pour eux un nouveau cimetière militaire.

Pour ce centenaire, le terme de Première Guerre mondiale prend enfin tout son sens, puisque la mondialisation des mémoires fait sortir cet anniversaire du simple théâtre d’opérations européen. Les commémorations vont également concerner le front oriental : en 2015, Néo-Zélandais et Australiens vont se retrouver par milliers du côté des Dardanelles, sur ce front d’Orient considéré par Clemenceau comme accessoire. Car si nous nous éloignons logiquement de ce conflit, d’autres nations s’en rapprochent, réinventant leur histoire nationale à partir de ce traumatisme et se posant une question : « Que venaient faire nos soldats dans ces guerres à des milliers de miles de chez eux ? »

Mais le centenaire de la Grande Guerre sera aussi une forge d’identité pour des régions européennes, en Flandre par exemple. Les Flamands ont décidé d’autonomiser leur commémoration par rapport à celle de la Belgique et ont fait une campagne spécifique de promotion de In Flanders Fields, nouveau musée de la Grande Guerre installé à Ypres, auprès des Anglais, pour faire venir des touristes là-bas plutôt que dans la Somme ou ailleurs. On y tient un discours postnational, montrant tous ces combattants du monde entier venus mourir dans cette région des Flandres occidentales, tout en regrettant que de nombreux groupes, dont les Flamands, soient revenus frustrés d’une guerre qui ne leur avait pas offert les droits espérés. En Grande-Bretagne, gouvernement conservateur et opposition travailliste se querellent sur le sens à donner au sacrifice des soldats britanniques. L’Allemagne, quant à elle, semble assez en retrait dans la commémoration ; ce que l’on peut comprendre, car ce qui compte pour les Allemands dans la mémoire des conflits du xxe siècle, c’est la Seconde Guerre mondiale22. C’est d’ailleurs sans doute en partie pour cela que la Commission européenne a annoncé qu’elle n’organiserait pas de commémorations au nom de l’Union européenne23. En Europe, la mémoire du conflit, manifestement, n’est pas encore tout à fait apaisée…

  • *.

    Producteur de la Fabrique de l’histoire sur France Culture. Ce texte est issu d’une intervention à la revue Esprit, le 23 janvier 2014.

  • 1.

    Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, 14-18. Retrouver la guerre, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 2000 (rééd. coll. « Folio Essais », 2014).

  • 2.

    Les Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918, Paris, La Découverte, 2013.

  • 3.

    C’est ce que disent S. Audoin-Rouzeau et A. Becker dans 14-18. Retrouver la guerre, op. cit.

  • 4.

    http://www.europeana1914-1918.fr/fr

  • 5.

    Les Carnets de guerre de Jünger ont par ailleurs été réédités en janvier 2014 chez Christian Bourgois.

  • 6.

    Jean-Michel Steg, le Jour le plus meurtrier de l’histoire de France. 22 août 1914, Paris, Fayard, 2013.

  • 7.

    Nicolas Mariot, Tous unis dans la tranchée ? 1914-1918, les intellectuels rencontrent le peuple, Paris, Le Seuil, coll. « L’univers historique », 2013.

  • 8.

    Damien Baldin et Emmanuel Saint-Fuscien, Charleroi, 21-23 août 1914, Paris, Tallandier, 2012.

  • 9.

    André Loez et Nicolas Offenstadt, la Grande Guerre. Carnet du centenaire, Paris, Albin Michel, 2013.

  • 10.

    Le premier volume est paru en 2013 : Jay Winter (sous la dir. de), la Première Guerre mondiale. Combats, Paris, Fayard, 2013.

  • 11.

    Voir S. Audoin-Rouzeau, les Armes et la chair. Trois objets de mort en 14-18, Paris, Armand Colin, 2009.

  • 12.

    Voir le travail d’Éric Poitevin, exposé au LaM de Villeneuve-d’Ascq du 14 juin au 19 septembre 2014 : « Le chemin des hommes, portraits de poilus ».

  • 13.

    Jean-Pierre Chevènement, 1914-2014. L’Europe sortie de l’histoire ?, Paris, Fayard, 2013.

  • 14.

    Jean Rouaud, les Champs d’honneur, Paris, Éditions de Minuit, 1990 (rééd. 1995).

  • 15.

    Nathalie Bauer, Des garçons d’avenir, Paris, Le Seuil, 2012.

  • 16.

    Éric Vuillard, la Bataille d’Occident, Arles, Actes Sud, 2012.

  • 17.

    Jean Echenoz, 14, Paris, Éditions de Minuit, 2012.

  • 18.

    Pierre Lemaître, Au revoir là-haut, Paris, Albin Michel, 2013.

  • 19.

    On voit bien, par exemple, dans les chapitres qu’il consacre au cheval, au chien ou au rat, qu’il a lu des travaux récents sur le rôle des animaux dans la guerre. Voir D. Baldin et S. Audoin-Rouzeau, la Guerre des animaux. 1914-1918, Paris, Artlys, 2007.

  • 20.

    Bruno Cabanes, la Victoire endeuillée. La sortie de guerre des soldats français (1918-1920), Paris, Le Seuil, coll. « L’univers historique », 2004.

  • 21.

    Voir Marc Dugain, la Chambre des officiers, Paris, Pocket, 1999.

  • 22.

    Voir à ce sujet le livre de Christopher Clarke, les Somnambules, Paris, Flammarion, coll. « Au fil de l’histoire », 2013. Cet ouvrage, qui relativise la responsabilité allemande dans la guerre, a eu beaucoup de succès, et des réceptions très contrastées selon les pays. Il fait également de beaux portraits de personnages un peu oubliés par l’historiographie française.

  • 23.

    « Nous n’organiserons pas d’événements commémoratifs, étant donné que 2014 a des significations très différentes dans plusieurs pays, mais nous n’excluons pas que le président et les commissaires assistent à certains événements s’ils y sont conviés », a déclaré un porte-parole de l’exécutif européen (http://www.euractiv.fr/general/le-centenaire-de-la-grande-guerr-news-532586).

Emmanuel Laurentin

Membre du comité de rédaction d'Esprit. Diplômé en histoire et en journalisme, il crée en 1999 l'émission La Fabrique de l'histoire sur France Culture, qu'il a animée et produite jusqu'en 2019. Pour rendre compte des enjeux contemporains dans un débat d’idées quotidien, il anime aujourd'hui Le temps du débat, toujours sur France Culture.…

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