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Comment interviewer les représentants du Front national ?

décembre 2015

#Divers

Une salve récente d’interviews est venue rappeler combien l’art de l’entretien est difficile avec les responsables du Front national. Après avoir qualifié, en 2013, France Inter de « radio bolcho », Marine Le Pen a, le 15 septembre 2015, surnommé le présentateur de la matinale de la radio publique, Patrick Cohen, de « combattant sémantique » et d’« adversaire politique déguisé en journaliste » avant d’ajouter : « Et moi, je viens chez vous en le sachant. » Un mois plus tard, la tête de liste FN des élections régionales dans l’Oise, Sébastien Chenu, s’en prenait sur France Culture au « baratin sociologique » du chercheur en sciences politiques, Frédéric Sawicki, venu éclairer les auditeurs sur les enjeux de cette élection. Et le surlendemain, le dimanche 18 octobre 2015 sur Bfm-Tv, Florian Philippot envoyait ses interlocuteurs dans les cordes en expliquant qu’il « préférait écouter l’avis des habitants des mairies FN plutôt que l’avis de quelques journalistes bobos ».

Cette attaque contre les journalistes fait partie d’un héritage classique de l’extrême droite : depuis sa prestation à l’Heure de vérité en 1984, nombre d’éditorialistes ont tenté de désarçonner le fondateur du FN ou sa fille. Certains ont privilégié le sérieux des dossiers et ont tenté de montrer que les solutions économiques (retour au franc) ou politiques (sortie de l’Europe) de ce parti étaient irréalistes. D’autres se sont essayés à la dénonciation de scandales (affaire Lambert, présence de néonazis sur les listes FN…). D’autres encore ont tenté, on s’en souvient, de promouvoir des tribuns supposés capables de tenir tête à Jean-Marie Le Pen, comme Bernard Tapie. Franz-Olivier Giesbert se souvenait récemment sur Canal + de sa prestation face à Jean-Marie Le Pen à l’Heure de vérité comme d’un « désastre total » pour lui avoir « servi la soupe en l’attaquant ». La plupart de ces stratégies éditoriales ont échoué et n’ont pas empêché depuis trente ans la montée du parti d’extrême droite. Dans le face-à-face de l’interview, les journalistes politiques ne peuvent rien contre la mauvaise foi et l’affirmation des contre-vérités : une fois les données vérifiées, il est trop tard, les lumières du studio se sont éteintes.

Ils ont en effet oublié une donnée majeure : chaque cadre du FN imagine le journaliste qui le rencontre comme un ennemi. Les entretiens avec Jean-Marie Le Pen se sont longtemps déroulés en présence de son attaché de presse, Alain Vizier, qui posait discrètement un dictaphone sur la table, rappel évident que l’entretien monté ne devrait pas trahir l’essence de la parole du président du parti. À moins qu’il ne serve à rappeler au leader qu’un « dérapage » est toujours possible.

Pendant longtemps, les médias radio et télé ont évité de se poser la question en n’invitant pas les leaders du parti. Mais cette politique de l’évitement a cessé avec l’exigence de plus en plus grande du Conseil supérieur de l’audiovisuel, chargé de contrôler l’équité médiatique lors des campagnes électorales. Les barrières élevées par certaines rédactions cèdent : désormais le FN est un invité comme les autres. Et lorsque des voix s’élèvent dans les rédactions, la réponse est toute trouvée : les règles du Csa, et donc de la démocratie, ne souffrent pas de contestation.

Pendant ce temps, à la tribune des meetings, Le Pen et sa fille multiplient les invectives à l’adresse des journalistes chargés de suivre leur parti. Chacun leur tour, Christophe Forcari de Libération, Abel Mestre du Monde ou Marine Turchi de Mediapart ont été interpellés ou sifflés au micro. Et parfois bousculés. Certains évoquent les « coups de pression » qu’ils ont subis de la part des cadres du parti et les remarques acerbes prononcées dans les pools chargés de suivre les principaux leaders du Front. Piqûres de rappel régulières qui permettent aux reporters de se souvenir que, malgré sa stratégie de « dédiabolisation », cette organisation politique ne joue pas de la connivence avec les journalistes comme les autres partis. D’autant que les journalistes chargés de suivre le FN sont doublement observés : par les militants politiques qu’ils suivent et par d’autres journalistes s’interrogeant régulièrement sur l’innocuité d’un aussi long séjour au Front.

Créé dans le culte du chef et du silence, le parti de Jean-Marie Le Pen est passé maître dans les années 1980 dans l’usage des périphrases et de l’euphémisation pour éviter de tomber sur le coup des lois sur la diffamation ou la provocation à la haine raciale. Ce qui rend ses « dérapages », ou ceux de certains de ses sympathisants comme le maire de Béziers, ancien président de Reporters sans frontière et ex-journaliste, d’autant plus contrôlés.

La presse reste en effet une ennemie. Chaque tête d’affiche du FN surveille sa parole publique, et même privée dans le cadre du off. Et conçoit un rapport naturellement tendu à ceux dont le métier est de la rapporter : inutile de les ménager, ils ne seront jamais gagnés à la cause. Provoquer verbalement un reporter peut même flatter des sympathisants qui eux aussi pensent que presse écrite, radio et télévision mènent un procès à charge contre leur parti.

Une stratégie qui, en son temps, avait payé pour le secrétaire général d’un grand parti populaire, Georges Marchais. De ses interventions médiatiques dans une télévision qui lui était peu favorable, on retient ses « Taisez-vous, Elkabbach ! » Ils mettaient en scène le conflit du Pcf avec la télévision giscardienne. Mais à l’époque, le parti communiste avait encore des organes de presse de grande diffusion qui pouvaient compenser en partie sa relative discrétion dans les médias d’État. Le FN ne possède pas d’équivalent pour porter sa parole. Ce qui rend d’autant plus surprenante cette stratégie du mépris vis-à-vis de ceux qui pourraient s’en faire le relais, même critique. Et prouve que la mue de cette formation n’est pas complète. La culture extrémiste dans laquelle a grandi un tel mouvement ne s’efface pas d’un coup.

Emmanuel Laurentin

Membre du comité de rédaction d'Esprit. Diplômé en histoire et en journalisme, il crée en 1999 l'émission La Fabrique de l'histoire sur France Culture, qu'il a animée et produite jusqu'en 2019. Pour rendre compte des enjeux contemporains dans un débat d’idées quotidien, il anime aujourd'hui Le temps du débat, toujours sur France Culture.…

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