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Dans le même numéro

Le rouge en revue

février 2016

#Divers

Comment être à la fois euphorisant et démoralisant ? Comment représenter en même temps l’espoir et l’échec de cet espoir ?

Le dernier spectacle de Norah Krief, Éric Lacascade et David Lescot, Revue rouge, enchaîne, à un rythme soutenu et en une heure dix, une douzaine de morceaux du répertoire révolutionnaire du xxe siècle. L’énergie de Norah Krief, la qualité des quatre musiciens qui l’accompagnent, la conception de David Lescot, l’apparition finale du metteur en scène Éric Lacascade, guest star de ce spectacle choral, témoignent de la force des idées anarchistes, communistes, socialistes et de ceux qui composèrent pour elles.

La recréation, énervée mais maîtrisée, rock et intense, de la Makhnovtchina, de Ay Carmela ou de la Grève des mères cherche à rendre présents le thème éternel de l’injustice sociale et les sacrifices consentis par ceux qui la combattirent. Le décor, sobre, rappelle aux oublieux ce que fut l’épopée de Makhno en Ukraine et accueille la traduction d’une chanson de Brecht mise en musique par Hanns Eisler. Ou accompagne un texte des Pussy Riot, surgeon du xxie siècle, russe, féministe et vivant des combats du siècle précédent.

Oui. Mais, à l’issue de cette énergisante Revue rouge, on est saisi par le sentiment étrange d’avoir été plongés ensemble dans un passé révolu, où le mot de « camarade » peuplait les conversations quotidiennes, où il n’était pas utile de proposer au public la biographie de Montéhus, dont les œuvres et la vie étaient connues de tous les milieux révolutionnaires, des anarchistes à Lénine. Car le climat dans lequel chacune de ces œuvres a été composée a disparu. Les « précaires » ont chassé les prolétaires, les entrepreneurs du Web ont remplacé les « ploutocrates » honnis de la Varsovienne.

Les injustices sont bien toujours là, elles. Mais les moyens d’y mettre fin (grève générale, bataillons ouvriers, front de tous les prolétaires avec leurs frères étrangers…) sont momentanément remisés en réserve. L’heure est à la peur et à la fermeture sur soi, pas à l’amitié entre les peuples et à la fraternisation des sans-grade.

David Lescot, qui a conçu cette revue à la demande de Norah Krief, en a bien conscience. Il affirme, dans le livret qui accueille le spectateur, qu’il est bon de rechanter ces chansons « longtemps après, avec conviction, du mieux qu’on peut, même celles qui nous paraissent anachroniques ». Mais pour que ces « musiques nous soutiennent et […] nous entraînent vers de nouveaux combats », comme l’espère le metteur en scène Éric Lacascade, il faudrait une société tout entière qui les entende, les écoute et surtout les comprenne.

Le monde qui les a portées, monde de souffrance et de protestation, de lutte et d’espérance en des lendemains meilleurs, d’industries de masse et de volonté de faire peur aux patrons a disparu. Ces classiques de la révolte, passés à l’électricité, nous plongent dans une nostalgie en noir et rouge. D’acteurs, nous sommes transformés en spectateurs. Ces chansons, et leurs brillants interprètes, nous exhortent à l’action, à la manifestation, au combat. Nous sortons de la salle la tête pleine d’images et de sons. Mais quel nouveau mouvement social s’en nourrira désormais ?

Emmanuel Laurentin

Membre du comité de rédaction d'Esprit. Diplômé en histoire et en journalisme, il crée en 1999 l'émission La Fabrique de l'histoire sur France Culture, qu'il a animée et produite jusqu'en 2019. Pour rendre compte des enjeux contemporains dans un débat d’idées quotidien, il anime aujourd'hui Le temps du débat, toujours sur France Culture.…

Dans le même numéro

Les religions dans l’arène publique

Dans un contexte de déculturation et de repli identitaire, les affirmations religieuses – en particulier celles de l’islam – interrogent les équilibres politiques et mettent les sociétés à l’épreuve. Les textes d’Olivier Roy, Smaïn Laacher, Jean-Louis Schlegel et Camille Riquier permettent de repenser la place des religions dans l’arène publique, en France et en Europe.

A lire aussi dans ce numéro, une critique de l’état d’urgence, un journal « à plusieurs voix », une réflexion sur l’accueil des réfugiés, une présentation de l’œuvre de René Girard et des réactions aux actualités culturelles et éditoriales.