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Détail d’un timbre célébrant les 40 ans de la révolutions d’octobre en Union soviétique | Wikimédia
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Dans le même numéro

Du communisme à l’islam

Réflexions sur la violence politique

décembre 2019

L’islam, comme en son temps le communisme, propose une réponse eschatologique au sentiment d’injustice et au mécontentement des jeunes exclus du système capitaliste.

La question du terrorisme focalise de nos jours le débat sur deux tendances : la première, psychologique, voit dans le jeune radicalisé un malade mental, souvent nihiliste, dans le meilleur des cas névrosé ; la seconde est davantage orientée sur la question du «  choc des civilisations  » qui voit dans l’islam un projet violent, antimoderne et barbare. Les questions politiques et sociales semblent dans ces deux cas évacuées des diagnostics politico-médiatiques[1]. Il est difficile, en effet, lorsque des témoins entendent crier «  Allah akbar  » dans certains actes de «  tueries massives  » ou que Daech ou Al Qaïda revendiquent tel ou tel attentat, de ne pas associer ces violences à l’islam. Pourtant, il existe une autre piste pour éclairer le phénomène qualifié de djihadiste. En effet, le terrorisme politique est bien antérieur au phénomène de radicalisation islamique. Que dire de la bande à Bader qui sévit dans les années 1970 ? Que signifient les violences anarchistes à la fin du xixe siècle ? Faut-il nécessairement imputer la violence politique à l’islam lorsque nous regardons l’histoire sur le temps long ? Cet article propose de réfléchir à la question de la radicalité politique en suivant la piste de l’«  islamisation de la radicalité  » développée par Olivier Roy[2]. Nous verrons comment les différents «  systèmes  » religieux, idéologiques et sociopolitiques que sont le communisme ou l’islam peuvent conduire certaines personnes à commettre des actes violents.

Djihadisme et sentiment d’injustice

Sur nos terrains d’enquête, nous avons constaté, au milieu des années 2000, l’existence d’un fort sentiment d’injustice parmi les adolescents et les jeunes adultes qui habitent ou évoluent dans les quartiers populaires urbains. En effet, beaucoup de jeunes interrogés, quels que soient l’origine «  ethnique  », le parcours scolaire et la position sur le marché du travail, manifestent une amertume à l’égard des institutions d’encadrement (école, police, travail social) mais aussi à l’encontre du «  système  » en général, à savoir l’État, l’impérialisme américain, la mainmise supposée de la franc-maçonnerie ou du «  sionisme  ». Cette vision plus ou moins partagée renforce un réel sentiment d’insécurité, puisque ces jeunes se perçoivent comme les «  ennemis de l’intérieur[3]  ». Si la plupart des adultes originaires des quartiers populaires urbains finissent par sortir de ces perceptions funestes, malgré les inégalités économiques, l’ostracisme politique et les discriminations dont ils font l’expérience, le sentiment d’injustice reste présent.

Quoi qu’il en soit, la mise à l’écart par les institutions et les différentes formes de stigmatisation peuvent influencer plus ou moins directement les esprits de certains jeunes, notamment les adolescents en situation de vulnérabilité. C’est pourquoi les sites et autres blogs djihadistes profitent de la méfiance généralisée des jeunes des quartiers – mais pas seulement – à l’égard des institutions et des médias dominants. Selon ­l’anthropologue Alain Bertho, certains jeunes des quartiers populaires ont compris ce subterfuge depuis longtemps. Par conséquent, nous assistons à une «  crise de la vérité  » : «  Il était frappant de voir à quel point ma question du mensonge structurel de l’État à leur endroit et de l’absence cruelle de vérité dans les débats publics étaient au centre de leurs problématiques[4].  » En effet, ces sites djihadistes donnent à voir des vidéos d’un monde corrompu qui mettent en cause les sociétés secrètes et qui proposent, pour réparer le mal, de passer à la confrontation : adopter une «  grille paranoïaque  » de la société entraînant rupture avec ses proches, puis adhérer à un groupe nouveau composé de membres qui partagent les mêmes perceptions. Pour Dounia Bouzar, les sites conspirationnistes et djihadistes ont quasiment la même appréhension du monde et invitent les jeunes à passer «  de la théorie du complot à la théorie de la confrontation finale[5]  ». Si, pour les plus jeunes et les adolescents, ce procédé peut effectivement aboutir, en revanche, pour les jeunes adultes, il conduit plutôt au découragement, au fatalisme, voire au repli sur soi. C’est pourquoi la plupart des jeunes adultes adeptes des «  théories du complot  » rencontrés sur le terrain pensent que l’État islamique est une fabrication de la CIA et travaillerait pour l’empire américain afin de nettoyer le Moyen-Orient et laisser le champ libre à Israël. En effet, pour les sites conspirationnistes, à la différence des sites djihadistes, les jeunes qui commettent des attentats ou qui partent en Syrie sont perçus comme manipulés par les services secrets occidentaux.

Des formes de radicalisation politique dans les quartiers populaires urbains existent depuis un certain nombre d’années : contestation généralisée, méfiance étendue et révoltes urbaines. Cependant, la mise en place de l’État islamique apparaît comme un projet séduisant pour certains jeunes, visant à changer le monde : «  Si l’État islamique avance dans diverses régions en difficulté, c’est pour une raison simple : il ne se borne pas à promettre un changement révolutionnaire, il le met en action. Il renverse l’ordre politique et économique, en suivant, pour la conduite de la société, un code moral radicalement différent[6].  » Pour une extrême minorité de jeunes des quartiers, vulnérables et en rupture avec les institutions sociales, dans un contexte d’injustice, les sites de Daech ou d’Al Qaïda et leurs «  franchises  » peuvent proposer une alternative crédible.

Une nouvelle idéologie pour les damnés de la terre ?

Cette perspective permettrait en tout cas de mettre à distance les conjectures politico-médiatiques et les conjonctures économiques et sociales. Pour l’heure, nous nous posons la question suivante : comment sommes-nous passés du terrorisme révolutionnaire d’extrême gauche à celui qualifié d’islamique à l’échelle du globe ? Nous partons du postulat que la violence politique extrême a changé de support – mais pas forcément de programme – et revêt de nouveaux oripeaux idéologiques.

Jusqu’à présent, les volontés de changer la société pour un monde meilleur reposaient sur des idéologies séculières, que ce soit l’anarchisme ou le communisme et ses avatars (maoïsme, marxisme, trotskisme, etc.). Leur substitution par l’islam, une religion vieille de plus de quatorze siècles, au regard des motivations de jeunes mobilisés pour commettre des attentats, interroge. Ainsi, le communisme et l’anarchisme, qui visent l’émancipation de l’homme par l’homme face à des situations d’aliénation, ­d’exploitation et d’humiliation dans la société industrielle, cèdent la place à un système religieux dogmatique au sujet des violences terroristes. Contrairement à l’islam qui souffre d’une image négative, les idéologies séculières, quoique plurielles, apparaissent comme utopiques et leur mise en œuvre, même par des procédés de violence, a pour objectif, aux yeux d’une certaine opinion publique, d’améliorer les conditions sociales de millions de personnes. Il ne s’agit pas ici de mettre au même niveau ces deux systèmes «  idéologiques  ». Ainsi, pour Jean ­Birnbaum, Karl Marx «  annonçait que la fin du capitalisme ouvrirait le début de l’histoire profane  », tandis que «  les enfants de l’islamisme proclament que le retour aux origines de l’islam permettra d’en finir une bonne fois pour toutes avec l’histoire profane[7]  » !

La violence politique extrême a changé de support et revêt de nouveaux oripeaux idéologiques.

L’islam, religion révélée ou supposée telle – contrairement au marxisme, idéologie séculière –, combat-il une nouvelle forme d’aliénation ? Pourquoi un intérêt nouveau des jeunes pour une religion qui remonte au Moyen Âge et qui, de surcroît, est «  étrangère  », ou tout du moins extérieure à la société française ? Depuis la fin des années 1990, les demandes d’islam constituent un enjeu politique grandissant pour les communes qui comptent un grand nombre de personnes issues de l’immigration. Pour les plus fragiles, les plus frustrés ou les plus extrêmes, l’islam peut constituer un vecteur idéologique permettant de retrouver un équilibre intérieur, mais aussi de contester, voire de lutter contre la société et ses injustices. Les cas de radicalisation sont minoritaires, et même si certains radicalisés appellent leurs «  frères  » de religion à combattre ou à exercer la terreur, l’ensemble des musulmans se montrent rétifs à ce type d’agissements extrêmes[8]. Cette situation n’est pas sans rappeler les membres de la bande à Baader ou ceux d’Action directe, des groupuscules d’extrême gauche, qui appelaient les ouvriers à s’insurger contre ­l’oppression, l’impérialisme et le capitalisme dans les années 1970. Comme nous l’avons observé dans le cas de Carlos, terroriste d’extrême gauche converti à l’islam en 1975, des liens entre la violence révolutionnaire d’extrême gauche et les prémices du terrorisme identitaire islamique vont se développer via la question palestinienne au début des années 1980[9]. Mais au-delà des enjeux politiques qui ont fait émerger le communisme et l’islam, certaines similitudes peuvent paradoxalement être observées.

Égalité, colère et renversement du monde

Ainsi, le communisme repose sur le postulat de l’égalité et la mise à mal de la propriété, tandis que l’islam s’appuie sur le dogme de l’égalité de tous les hommes devant Dieu. Les personnes dont le sentiment d’injustice est le moteur quotidien peuvent donc trouver une issue acceptable dans ces systèmes idéologiques. La recherche d’égalité peut ainsi mobiliser des jeunes confrontés au système capitaliste où compétition, concurrence et déclassement sont désormais devenus la norme. Ainsi, comme le montre Pierre-Jean Luizard, le point fort de l’État islamique par rapport à ses concurrents (Al Qaïda, etc.) consiste en cette possibilité «  d’enracinement sur un territoire dans la construction d’une “utopie” concrète sur le terrain qui rencontre un écho parmi certains jeunes vivant en Occident[10]  ».

Le deuxième point commun est sans aucun doute l’augmentation du nombre de mécontents en Occident ou dans les pays dits du tiers-monde à l’égard d’un système capitaliste, impérialiste et occidental générant de l’exclusion et des inégalités. Pour Marc Lemaire, «  les idéologies communistes et islamistes requièrent les mêmes mécanismes psychosociologiques dans un contexte de “crise” : puisant la légitimité de leur action dans le mécontentement populaire, les premiers comme les seconds fondent leur puissance sur le contrôle des masses, masses destinées à être transformées en force de manœuvre[11]  ». Autrement dit, la rhétorique de l’injustice peut soulever un certain nombre d’individus qui s’estiment lésés par le système politique et social dans lequel ils évoluent. Marc Lemaire va d’ailleurs jusqu’à associer la religion monothéiste et le système séculier communiste émergeant durant la première révolution industrielle, en ce qui concerne leurs aspects totalitaire et révolutionnaire – des dogmes idéologiques visant à transformer la société en profondeur. Enfin, il n’hésite pas à comparer la politique de terreur exercée par Pol Pot et les Khmers rouges, leur mise en spectacle de la violence exercée à l’encontre des renégats du régime ou des opposants, avec l’exhibition par l’État islamique de la violence contre ceux qu’il considère comme des hérétiques ou des ennemis de la cause.

Une troisième similitude entre le communisme révolutionnaire et le djihadisme concerne leur vision eschatologique. Certes, l’avenir radieux diverge fortement entre ces deux systèmes. La conception marxiste prône des cycles de libération des peuples opprimés à la suite du système féodal puis du système capitaliste, avec la victoire finale du prolétariat qui renversera la bourgeoisie et les classes dominantes, alors que la religion musulmane voit dans le salut individuel après la mort la possibilité d’entrer au paradis pour les bons croyants. Mais du point de vue terrestre, la religion musulmane aborde également l’idée d’une guerre totale victorieuse contre les mécréants. L’historien Jean-Pierre Filiu a montré que la vision eschatologique est surtout une mise en scène de la fin du monde corrompu, inique et vicié, où les musulmans triomphent de leurs adversaires athées[12]. Contrairement à l’apocalypse biblique, la représentation eschatologique de l’islam n’est pas contenue dans le Coran, mais dans les hadiths du prophète, auxquels tous les musulmans n’adhèrent pas pour des raisons d’authenticité.

Les enjeux messianiques proposés par la théologie musulmane peuvent constituer un élément fédérateur face aux discriminations pour de nombreux jeunes dits «  de cités  », mais aussi pour d’autres jeunes appartenant à des milieux plus aisés lorsque l’avenir paraît sombre. L’islam proposerait un nouveau grand récit universel dans lequel les hommes seraient départagés uniquement à travers les actes d’adoration envers leur créateur et non par la sélection sociale opérée par les institutions, que beaucoup de jeunes estiment biaisées. L’islam partage donc avec le communisme un projet messianique d’émancipation de l’homme : émancipation de ­l’exploitation économique et des rapports de domination de la bourgeoisie par le communisme, délivrance de la corruption, de la tromperie et de la duperie des élites associées au diable par l’islam.

Ces trois points communs dessinent une perspective de recherche pour réfléchir à la nature des supports qui poussent des générations de jeunes à employer la violence politique. En comparant les événements de Mai 68 et le djihadisme des années 2010, Isabelle Sommier écrit : «  Tout cela est renforcé par la conviction d’être partie prenante d’un mouvement mondial, porté par le “vent de l’histoire”. C’était le cas dans les années 1968, ça l’est sans doute plus encore aujourd’hui. […] Hier, les opprimés du système capitaliste, aujourd’hui, l’humiliation planétaire dont seraient victimes les musulmans[13].  »

Les formes anthropologiques et les structures idéologiques proposées par le communisme révolutionnaire ou le djihadisme, malgré leurs finalités antagonistes, peuvent paraître séduisantes à celles et ceux qui se sentent exclus et pensent ne pas avoir grand-chose à perdre. En effet, les sentiments d’injustice, de colère et de frustration peuvent trouver des réponses immédiates dans les problématiques égalitaires du djihadisme et ses projets messianiques de revanche et de justice face à un monde perçu comme inique. Autrement dit, l’islam, après le communisme, procure des réponses idéalisées à des problèmes générés par un système politique appréhendé comme corrompu et injuste. L’interprétation de cette religion par des jeunes radicalisés permet de constituer une forme nouvelle de résistance, voire de défiance, venant suppléer les défaillances du communisme depuis la chute du bloc soviétique. Pour certains jeunes, au contraire, la religion musulmane fournit un support psychologique appréciable et propose des perspectives politiques, économiques et sociales émancipatrices pour le futur. Elle offre un cadre pour des jeunes perdus dans un monde en déséquilibre, qui remet en cause leur environnement social, culturel et familial. En proposant un tel paradigme structurel, nous tenons une position d’équilibriste bien définie par Jean Birnbaum : «  Tous les points communs soulignés ici, entre le brigadiste d’antan et le djihadiste actuel, masquent un conflit mortel entre les deux visions du monde, deux idées de l’homme à la fois jumelles et irréconciliables[14].  » C’est sans aucun doute l’un des grands paradoxes de notre époque, marquée par l’absence de débouchés politiques pour une partie de la jeunesse française.

[1] - Carine Guérandel et Éric Marlière, «  Les djihadistes à travers Le Monde. Pluralité des analyses et impensés  », Hommes & migrations, 2016, p. 9-16.

[2] - Olivier Roy, Le Djihad et la mort, Paris, Seuil, 2016.

[3] - Éric Marlière, La France nous a lâchés ! Le sentiment d’injustice chez les jeunes de cité, Paris, Fayard, 2008.

[4] - Alain Bertho, Les Enfants du chaos. Essai sur le temps des martyrs, Paris, La Découverte, 2016, p. 136.

[5] - Dounia Bouzar, Comment sortir de l’emprise «  djihadiste  » ?, Paris, L’Atelier, 2015, p. 37-50.

[6] - Scott Atran, L’État islamique est une révolution, Paris, Les Liens qui libèrent, 2016.

[7] - Jean Birnbaum, Un silence religieux. La gauche face au djihadisme, Paris, Seuil, 2016, p. 202.

[8] - Voir le mouvement Not in my name porté par des musulmanes et musulmans à la suite d’attentats perpétrés au nom de l’islam.

[9] - Isabelle Sommier, La Violence révolutionnaire, Paris, Presses de Sciences Po, 2008.

[10] - Pierre-Jean Luizard, Le Piège Daech. L’État islamique ou le retour de l’Histoire, Paris, La Découverte, 2015, p. 170.

[11] - Marc Lemaire, Dans le piège de la guerre insurrectionnelle. L’Occident à l’épreuve du communisme hier, de l’islamisme aujourd’hui, Paris, L’Harmattan, 2016, p. 57.

[12] - Jean-Pierre Filiu, L’Apocalypse dans l’Islam, Paris, Fayard, 2008.

[13] - Isabelle Sommier, «  L’engagement radical a-t-il un âge ?  », L’École des parents, vol. 619, n° 5, 2016, p. 71-72.

[14] - J. Birnbaum, Un silence religieux, op. cit., p. 202.

Éric Marlière

Eric Marlière est sociologue, maître de conférences à l’université de Lille 3 et directeur adjoint du Centre de Recherche « Individus, Epreuves, Sociétés ». Il travaille principalement sur les quartiers populaires, la classe ouvrière et la jeunesse en banlieue. Il est notamment l’auteur de Banlieues sous tensions : insurrections ouvrières, révoltes urbaines, nouvelles radicalités (L’Harmattan,…

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