Tirs de mortiers d’artifices lors des émeutes du 2023-06-30 à Grenoble · Crédit : David Monniaux via Wikimedia CC BY-SA 4.0
Tirs de mortiers d'artifices lors des émeutes du 2023-06-30 à Grenoble · Crédit : David Monniaux via Wikimedia CC BY-SA 4.0

Quarante ans de révoltes urbaines

Les manifestations de l’été 2023 dénoncent, de manière violente et incivile, l’impasse politique à laquelle a conduit le refus persistant des élus de reconnaître la condition de ces générations post-ouvrières, et leur stigmatisation constante.


La mort de Nahel M., 17 ans, abattu par un tir policier lors d’un contrôle de véhicule à Nanterre le 27 juin 2023, a déclenché une vague d’indignation et une série d’émeutes dans l’ensemble du pays. Comment se fait-il que nous assistions depuis plus de quarante ans à des révoltes urbaines de la part de jeunes originaires des quartiers populaires contre les forces de l’ordre et les institutions dans un pays pourtant démocratique ?

Continuités émeutières

La majorité des « émeutes urbaines » se déclenchent à la suite de la mort d’un jeune, conséquence d’une interaction chaotique avec les forces de l’ordre. Des échauffourées entre jeunes et policiers s’ensuivent les nuits suivantes, entraînant des blessés de part et d’autre, et des arrestations massives qui hypothèquent l’avenir de ces jeunes. En deux ou trois nuits, la cité est mise à feu et à sang, et certain biens publics sont vandalisés : commissariats et bâtiments publics sont visés pour désigner l’État comme responsable. Enfin, une marche silencieuse est organisée par les militants du quartier et la famille du défunt afin de soutenir les proches et appeler au calme, sans éteindre pour autant les colères.

Comme lors des « émeutes de 2005 », de celles de Villiers-le-Bel en 2007 ou encore de celles de Sartrouville en 1991, la marche funèbre organisée à Nanterre le 29 juin 2023 n’a pas mis un terme au scénario émeutier. Ce dernier s’est étendu à d’autres quartiers populaires (parfois dans des villes moyennes de province, réputées calmes) et à des centres-villes plus huppés. Bien que, cette fois, le gouvernement ait exprimé un soutien passager à la famille du jeune décédé, la réponse du gouvernement se résume en général aux condamnations convenues : stigmatisation des jeunes renvoyés à leurs « origines » et répression par un « couvre-feu », des arrestations massives avec comparutions immédiates et des remontrances envers les parents1.

La fin du monde ouvrier

Les générations ouvrières précédentes, du métallo de l’entre-deux-guerres à l’ouvrier spécialisé des Trente Glorieuses, évoluaient dans un espace difficile et parfois en conflit avec la police et les différentes autorités politiques. Elles étaient perçues par les pouvoirs en place comme un danger politique, social et culturel2, mais aussi comme l’avenir de la société industrielle.

Six facteurs rendent compte de la détérioration du mode de vie des générations post-ouvrières depuis le début des années 1980 : la fin de l’encadrement de la jeunesse populaire, liée au déclin des syndicats et des socialismes ; la construction politique d’un nouvel ennemi intérieur, les « jeunes de cité », notamment issus de l’immigration maghrébine et subsaharienne, souvent appréhendés comme musulmans ; la relégation sociale des enfants d’ouvriers et d’immigrés qui ne peuvent plus devenir ouvriers et sont perçus comme inutiles, voire dangereux pour la cohésion nationale ; le constat que les « classes moyennes » et les milieux populaires supérieurs ont déserté les « quartiers », ce qui renforce le stigmate et le sentiment d’abandon dans les cités populaires ; des tensions à répétition avec les forces de l’ordre, en raison d’un « traitement d’exception » dans les quartiers populaires, qui se traduit par des violences ritualisées et des rancunes personnelles tenaces ; un manque de débouchés politiques. Par conséquent, les habitants et les jeunes évoluant dans les quartiers populaires urbains voient leur avenir compromis.

La mise en concurrence des classes populaires constitue également une nouveauté depuis les années 2010 : elle oppose, de manière caricaturale, les « bonnes » classes populaires blanches, appauvries mais silencieuses, aux « mauvaises » classes populaires des cités, impétueuses et pourtant « biberonnées » aux politiques de la ville3.

Une nouvelle génération ?

Quelques nuances distinguent les émeutes de l’été 2023 des émeutes précédentes. Tout d’abord, les réseaux sociaux ont eu des effets sur la manière de diffuser les images et d’inciter d’autres jeunes des « quartiers » à participer aux événements, en encourageant la compétition dans la violence et le vandalisme, y compris dans un certain nombre de villes a priori peu concernées par la « bavure » policière de Nanterre, comme à Montargis dans le Loiret.

Ensuite, des productions artistiques, comme le clip de 25 G de Ninho (2023) et le film Athena de Romain Gavras (2022), qui ont été évoquées par des adolescents que nous avons interrogés pendant le week-end émeutier et qui présentent de troublantes similitudes avec le drame survenu fin juin, font partie du répertoire culturel des adolescents rencontrés, comme l’ont été à une autre époque NTM, IAM ou Assassin pour la musique, et Ma 6-T va crack-er (Jean-François Richet, 1997) ou La Haine (Mathieu Kassovitz, 1995) pour le cinéma4.

De plus, si les institutions de l’État, comme les commissariats, les écoles et autres bâtiments publics hébergeant des structures d’encadrements juvéniles, ont été une fois de plus assaillies, nous avons pu observer l’attaque plus intense de certains commerces, symboles de la société de consommation et du monde capitaliste financier, comme les bars PMU, des magasins de vêtements de marque et, plus rarement, des banques. Si certains jeunes ont pillé dans la perspective d’une revente, d’autres ont chapardé des biens de première nécessité (lait, céréales), ce qui montre que les conditions de vie de certains adolescents dans ces quartiers sont plutôt difficiles.

Certains adolescents ont visiblement rejoint ces émeutes pour partager des sensations fortes avec les copains et faire partie d’une expérience collective. Les procès-verbaux rédigés à la suite des comparutions immédiates indiquent que des adolescents ont participé aux violences sans connaître l’événement déclencheur, à savoir la mort d’un jeune tué par la police à la suite d’un refus d’obtempérer. Mais l’émeute est vécue comme un accomplissement politique par les protagonistes, loin des échecs quotidiens ou de la soumission à des institutions perçues comme répressives5. Certes, ces jeunes n’ont pas un but révolutionnaire et ne cherchent pas à réformer la société, mais ils expriment la volonté de s’affranchir des contraintes économiques et sociales, entre une école élitiste et humiliante et un accès toujours différé à un premier emploi, souvent peu gratifiant et peu rémunérateur6.

Repolitiser les colères juvéniles

Les émeutes du début de l’été interviennent après une série d’états d’urgence qui ont affaibli la légitimité des institutions auprès des Français, en particulier des classes populaires : les répressions qui ont fait suite aux attentats de 2015, le mouvement des Gilets jaunes, le traitement de l’épidémie de Covid et la réforme des retraites. Le fait de s’en prendre à des mairies ou à des élus, comme l’attaque du domicile du maire de L’Haÿ-les-Roses par une voiture bélier, exprimerait ainsi une revanche contre des institutions que les classes populaires considèrent comme méprisant leurs difficultés7.

Ces émeutes constituent un révélateur de la situation politique du pays : une dénonciation, certes violente ou incivile, de la manière dont les élus, de gauche comme de droite, refusent de négocier avec des classes populaires confrontées à des difficultés économiques et sociales croissantes. Les émeutes traduisent le désespoir des parents, les déceptions d’un voisin engagé dans une association de quartier ou l’amertume d’une sœur diplômée, confrontés à la précarité et aux discriminations. La réponse répressive, à travers les comparutions immédiates, l’instauration de peines plancher et de la prison ferme pour des délits mineurs, illustre la détermination politique à délégitimer les colères populaires. Pourquoi ne pas écouter plutôt les militants et responsables associatifs issus des « quartiers »8 ?

Les émeutes de 2005 ont été qualifiées de « protopolitiques », d’« infra-politiques » ou de « métapolitiques »9. Si les motivations des émeutiers ne sont pas directement politiques, les problématiques économiques et sociales de long terme restent sous-jacentes à leurs actions. Aussi le personnel politique devrait-il accorder une attention particulière aux révoltes populaires s’ils veulent que cesse le cycle infernal des émeutes urbaines.

  • 1. D’autres réponses sont pourtant possibles : voir Manuel Boucher, avec Mohammed Belqasmi et Éric Marlière, Casquettes contre képis. Enquête sur la police de rue et l’usage de la force dans les quartiers populaires, Paris, L’Harmattan, coll. « Recherche et transformation sociale », 2013.
  • 2. Voir Louis Chevalier, Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du xixe siècle, Paris, Plon, 1958 ; et Henri Rey, La Peur des banlieues, Paris, Presses de Sciences Po, coll. « Bibliothèque du citoyen », 1996.
  • 3. Voir notamment Christophe Guilluy, La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires, Paris, Flammarion, 2014. Cette thèse, mise en avant par l’extrême droite et désormais certains élus de droite, accentue un regard médiatique préjudiciable à l’égard des habitants des cités HLM de banlieue.
  • 4. Voir Laurent Mucchielli, « Le rap de la jeunesse des quartiers relégués. Un univers de représentations structuré par des sentiments d’injustice et de victimation collectives », dans Manuel Boucher et Alain Vulbeau (sous la dir. de), Émergences culturelles et jeunesse populaire. Turbulences ou médiations ?, Paris, L’Harmattan, coll. « Débats jeunesses », 2003, p. 325-355.
  • 5. Voir Romain Huët, Le Vertige de l’émeute. De la Zad aux Gilets jaunes, Paris, Presses universitaires de France, 2019.
  • 6. Voir É. Marlière, « Les recompositions culturelles des “jeunes de cité” à l’épreuve des déterminismes sociaux et des effets du chômage, de la discrimination et de la ségrégation urbaine », Lien social et Politiques, no 70, automne 2013, p. 103-117.
  • 7. Voir É. Marlière, La France nous a lâchés ! Le sentiment d’injustice chez les jeunes des cités, Paris, Fayard, 2008.
  • 8. Voir Julien Talpin, Bâillonner les quartiers. Comment le pouvoir réprime les mobilisations populaires, Ronchin, Les Étaques, 2020.
  • 9. Voir Gérard Mauger, L’Émeute de novembre 2005. Une révolte protopolitique, Broissieux, Éditions du Croquant, coll. « Savoir/agir », 2006 ; Denis Merklen, Quartiers populaires, quartiers politiques, préface de Robert Castel, Paris, La Dispute, 2009 ; et Alain Bertho, Le Temps des émeutes, Paris, Bayard, 2009.