Les personnes à la rue et le logement d’urgence. Pour une nouvelle approche : le logement d’abord
Le logement d’urgence, inefficace et débordé, doit changer d’organisation. Au lieu de multiplier les préalables pour permettre aux personnes d’accéder à un logement, leur procurer la protection d’un toit se révèle la première étape indispensable à toute reconstruction d’un parcours d’insertion.
Une réforme radicale de la prise en charge des personnes à la rue a été récemment expérimentée aux États-Unis. À Seattle, les personnes à la rue se sont vu proposer un logement, sans aucune condition préalable de sevrage. On ne leur a pas demandé d’arrêter de boire ou de prendre des drogues, ni de s’engager dans un suivi psychiatrique, ni aucune des conditions habituellement posées. On leur a donné les clés de chez elles, en assurant un accompagnement social intensif. Une fois installées dans leur logement, ces personnes ont réduit leur consommation d’alcool de moitié, se sont engagées dans des cures thérapeutiques, ont eu beaucoup moins souvent recours aux services d’urgence hospitaliers… Seattle a ainsi fait une économie annuelle de quatre millions de dollars dans ses programmes d’aide aux sans-abri ! Ce sont les premiers retours d’expérience1 de l’application du principe de Housing First, en français du « logement d’abord ».
Si l’on veut lutter contre l’exclusion sociale en France, une réforme de la politique de l’hébergement est impérative et on peut s’inspirer de ces modes d’intervention américains. L’opération des Enfants de Don Quichotte sur le canal Saint-Martin en 2007 avait révélé que les plus exclus n’avaient d’autre choix que de rester dans la rue, et que beaucoup de pauvres n’avaient d’autre choix que de vivre en centres d’hébergement.
À la suite de ce mouvement, une réforme a été engagée par le gouvernement Fillon et les services de l’État, à partir des demandes des associations. Une réforme non aboutie, qui a privilégié les coupes budgétaires au détriment de l’amélioration de la prise en charge des plus démunis. Mal engagée, elle n’a rien donné ou presque. Pourtant, une réforme n’en reste pas moins nécessaire. L’idée nostalgique qu’on pourrait revenir à un « âge d’or » antérieur ou qu’il ne faudrait rien bouger est une illusion.
La perspective du « logement d’abord » implique des transformations. Les personnes sans toit doivent se voir proposer un logement durable, et non pas une place en internat qui les prive de leurs libertés. Cela signifie que l’hébergement dans un centre d’accueil ne doit plus être un passage obligé, qu’il doit être réservé à ceux qui en ont vraiment besoin, soit comme une solution d’urgence, soit comme un moment de rétablissement personnel.
Dans cette optique, et pour donner tout son sens au « logement d’abord », les centres d’hébergement vont devoir ouvrir leurs portes et déployer leurs savoir-faire hors les murs. Ils vont devenir des plates-formes d’accueil et d’accompagnement social ouvertes sur le quartier et perméables à la vie citoyenne. Cela suppose aussi que changent les règles du jeu entre les associations, les bailleurs, les pouvoirs publics et les collectivités territoriales. C’est la position revendiquée dans les lignes qui suivent.
Les associations, intervenants historiques de l’accueil des sans-abri
Jusque dans les années 1950, les associations caritatives, le plus souvent confessionnelles, furent pratiquement les seules à intervenir auprès des personnes à la rue, créant et faisant vivre, grâce à leurs bénévoles, des refuges qui accueillaient les personnes en très grande exclusion : des inadaptés sociaux, isolés, sans repères spatio-temporels, sans famille, vivant en marge de la société. Mais peu à peu, cette population particulière n’a plus été la seule à solliciter les centres d’hébergement. L’extrême précarité n’a plus été le fait de « situations individuelles aléatoirement réparties ». Elle est devenue, à la fin du xxe siècle, un phénomène de masse. Le nombre de personnes sans logement n’a cessé de grossir, et les marginaux clochardisés côtoient aujourd’hui dans la rue des femmes avec des enfants, des jeunes, des vieux… La grande pauvreté est redevenue, comme avant les Trente Glorieuses, « une véritable condition affectant de façon stable et durable certaines populations2 ».
Du même coup, de nouvelles populations se sont présentées aux portes des centres d’hébergement. À celles ayant traversé une histoire individuelle lourde à porter (accident, maladie, handicap, violences familiales, abandon, troubles psychiques, etc.), se sont ajoutés des gens maltraités par la crise économique et les mutations du monde du travail, privés d’emploi stable, de ressources suffisantes et, conséquence fréquente, de logement. Pour autant, ils ne sont pas exclus de la société.
Pour pouvoir accueillir ce nombre croissant de travailleurs pauvres, de retraités, de jeunes à peine sortis de l’enfance, de mères seules, de femmes victimes de violence, ou encore d’étrangers qui fuient la guerre et la misère, le secteur de l’hébergement s’est considérablement développé. Au fil des années, il s’est substitué aux pensions de famille, aux logements privés à bas prix, aux hôtels sociaux des années 1960. Il s’est aussi souvent substitué aux solidarités de voisinage et aux réseaux familiaux.
Un double mouvement s’est opéré : en premier lieu, la professionnalisation des associations, qui ont su renforcer les compétences de leurs équipes. En second lieu, l’État a renforcé son intervention auprès des associations et a financé leurs interventions. Ce mariage a relativement bien fonctionné, associations et pouvoirs publics participant ensemble à un système négocié et contractualisé : les associations innovant et gérant, l’État finançant et donnant quelques orientations3. C’est ainsi qu’en 1994, sur le modèle du Samu médical et en priorité pour les grands exclus de la capitale, le docteur Emmanuelli créa le Samu social de Paris, en partant des travaux de médecine générale élaborés auprès d’une population similaire par le Centre d’accueil et de soins hospitaliers (Cash) de Nanterre4.
Les dispositifs et les modes de prise en charge se sont accumulés et diversifiés. En même temps, faute de politiques publiques cohérentes et continues, des écarts considérables se sont creusés, en termes d’efficacité et de coût des interventions, selon les territoires et selon les associations. La loi du 29 juillet 1998 a tenté de corriger ces réalités très disparates, en créant un dispositif global de veille sociale, mais force est de constater qu’il laisse aujourd’hui bien du monde sur le bord de la route.
Surtout, la confusion s’est installée entre les situations d’urgence réelles, les situations nécessitant un accompagnement social de longue durée et l’hébergement de travailleurs pauvres sans logement mais sans autre problème social. On peut d’ailleurs faire un parallèle entre cette extension du domaine de l’hébergement et l’extension des minima sociaux aux travailleurs sans travail5.
Sans oublier d’évoquer la prise en charge de personnes auxquelles on ne sait pas apporter de réponse appropriée : à titre d’exemple, à Paris, une majorité de centres d’hébergement d’urgence sont équipés pour accueillir des hommes isolés, mais pas des femmes, des familles ou des couples. Les plans hivernaux temporaires, qui se déclenchent au gré des mouvements du thermomètre, s’inscrivent dans une logique de portes tournantes, par lesquelles les sans-abri entrent dans des centres provisoires quand il fait froid et en ressortent dès que le mercure remonte, comme si la vie à la rue devenait tolérable au printemps… Un exemple encore ? Au cours d’une même nuit, un Sdf peut recevoir jusqu’à cinq visites de maraudeurs (de petites équipes qui rendent visite aux personnes vivant dans la rue) tandis que certains autres, installés dans la rue d’à côté, ne verront passer personne. Maraudes médicales, maraudes d’intervention sociale, spécialisées, bénévoles… Les intervenants sociaux sont nombreux à aller vers les gens à la rue mais leur action n’est pas véritablement coordonnée.
Les différentes antennes du 115 illustrent aussi de manière spectaculaire la confusion et le flou que recouvre la notion d’urgence, lorsqu’elles orientent vers des centres d’hébergement pour une seule nuit des familles qui seront remises à la rue dès le matin, ou lorsqu’elles les installent dans des hôtels pour des mois, sans aucune évaluation sociale préalable. En 2011, une enquête conduite par des associations parisiennes a démontré que sur 1 400 ménages hébergés à l’hôtel par le Samu social de Paris, certains depuis quatre ans (soit plus de 4 000 personnes), plus de 25 % remplissaient toutes les conditions d’accès à un logement.
En centre d’hébergement, une famille peut être suivie par quatre intervenants sociaux (ceux de l’administration judiciaire, de l’aide sociale à l’enfance, de Pôle emploi, du centre d’hébergement…) sans d’ailleurs que ces derniers ne se parlent (le secret professionnel ne justifie pas l’absence totale d’échange…).
Les centres d’hébergement apportent de la sécurité, leurs règles protègent et rassurent. Mais ils peuvent aussi devenir des nasses d’où il est difficile de sortir. Pour les personnes sans logement, l’action sociale française a développé depuis longtemps un parcours en « escalier », chacune des étapes à franchir devant permettre d’acquérir des compétences, de se stabiliser, de devenir autonome, etc. Conçu comme un cheminement vers l’indépendance sociale, il peut s’apparenter à un parcours du combattant : on intègre d’abord un centre d’hébergement ou un hôtel social, puis un logement de transition, et, enfin, le logement permanent… Poser ses valises dans sa maison peut prendre des années ! Sans oublier que les gens se « perdent » en passant d’une étape à l’autre, qu’ils sont privés de la liberté d’habiter chez soi pendant tout ce temps, qu’ils sont amenés à changer de lieux et de quartier (et donc d’école, de voisins, d’équipe sociale…), que les compétences nécessaires pour vivre en centre d’hébergement ne sont pas forcément celles qu’il faut pour habiter son propre logement… Enfin, le parcours peut aussi conduire à des rejets. Ainsi une personne asociale agressive qui tourne dans les centres d’urgence sera repérée par le 115 et deviendra persona non grata, malgré le principe d’inconditionnalité de l’accueil inscrit dans la loi. Les conditions préalables mises à son entrée dans une structure d’accueil s’érigeront pour elle en remparts. Elles seront impossibles à respecter, parce qu’elle ne pourra pas surmonter du jour au lendemain ses addictions et ses problèmes comportementaux. Cela signifie que les plus meurtris, les plus fragiles, restent à l’abandon.
Si ce modèle était conservé dans les années à venir, la société française prendrait le risque que l’hébergement continue de se substituer au logement, que la rue devienne un lieu de vie permanent pour un nombre croissant de personnes, ou encore que l’on s’achemine vers la construction de véritables ghettos pour les très pauvres. Il convient donc, à l’échelle de chaque territoire et en lien avec les élus locaux, de réviser radicalement les modalités d’intervention qui visent à sortir les gens de la rue.
Un renversement de perspective
Le principe du « logement d’abord » intervertit radicalement les étapes de l’accompagnement social. Il affirme d’abord un droit, le droit au logement comme droit fondamental pour tous. Un droit au logement permanent, à l’exception des cas où la personne se mettrait en danger, ainsi que ses proches et ses voisins. Mais en dehors de ces cas exceptionnels, la règle commune doit être l’accès au logement permanent. Il faut savoir que les personnes accueillies en Chrs6 paient une contribution qui peut atteindre 400 euros et plus, que beaucoup travaillent et qu’elles peuvent assumer un loyer.
Ensuite, le « logement d’abord » présuppose que l’intervention d’accompagnement social est plus efficace auprès de personnes qui habitent chez elles, parce qu’elles se sentent en sécurité et parce qu’elles ne sont pas préalablement dépossédées de leur autonomie et de leur vie privée. Le « logement d’abord » renverse la proposition : on ne demande rien à la personne, on ne lui pose aucune condition pour avoir un logement. Lorsqu’elle aura posé ses affaires chez elle, elle pourra s’occuper d’elle-même…
La pénurie de logement
S’il bouscule les savoir-faire et une certaine culture du travail social ancrée depuis longtemps dans les pratiques et les formations, le « logement d’abord » rencontre un autre frein de taille en France : on se loge difficilement dans certaines grandes villes, quand on a peu de ressources, en raison de la pénurie de logements à bas loyer. L’écrasante majorité des gens qui vivent dans la rue ne sont pas de grands exclus. Aujourd’hui, les pauvres trouvent à se loger dans les grandes villes allemandes comme Berlin, mais pas à Paris, à Lyon ou à Bordeaux…
Depuis vingt-cinq ans, le rythme des constructions n’a pas permis de répondre aux besoins en logements à faible coût. Seul un tiers des demandeurs de logement social y accède. L’offre est insuffisante et inadaptée aux besoins des ménages, notamment ceux qui nécessitent des logements très sociaux. Enfin, trop de communes ne respectent pas les obligations de la loi relative à la solidarité et au renouvellement urbains (Sru) qui exige 20 % de logements sociaux partout7. Certaines communes se flattent même de ne pas respecter ce quota, en font un argument électoral et préfèrent payer une amende plutôt que de construire. Il y a donc un effort considérable à fournir pour rattraper ce retard et pour être en mesure d’appliquer effectivement la loi Droit au logement opposable (Dalo8).
Selon Didier Duran, président du Conseil des professionnels du logement et de l’habitat en Île-de-France, pour répondre à la demande, « il faudrait construire 70 000 logements neufs par an pendant vingt ans ». La Fondation abbé Pierre met la barre plus haut, estimant à 900 000 la pénurie globale, à 100 000 le besoin annuel en logement locatif social et à plus de 150 000 également le besoin annuel de constructions en accession sociale à la propriété. Enfin, il faut compter 20 % de logements sociaux dans tout programme neuf et un Sru à 25 % par commune, comme le prônent la Fondation abbé Pierre et les associations de la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (Fnars).
Du côté de l’hébergement en centres d’accueil, la loi instaure un lit d’hébergement pour 1 000 ou 2 000 habitants par commune (selon sa taille9). Pourtant, il devient de plus en plus complexe d’installer des structures d’hébergement. Curieusement, les citoyens vont se mobiliser pour le sans-domicile qui dort en face de leur boulangerie, mais ils admettront avec beaucoup de réticence que des structures pourtant encadrées s’installent près de chez eux. Les associations doivent alors faire preuve de pédagogie mais cela nécessite un soutien fort des élus locaux, ainsi qu’une action transparente et participative. Elles doivent démontrer la plus-value qu’elles apportent au territoire, en travaillant avec les habitants autour des questions sociales qui les concernent. Ainsi, il faut développer les accueils de jour et les abris de nuit qui permettent de répondre aux besoins de première nécessité des Sdf. Ces abris pourraient être cogérés avec les conseils de quartier, par exemple.
Mobiliser les bailleurs
On voit bien qu’on ne passera de la pénurie criante de logements à bas coût à une situation détendue qu’en programmant une transition. Il faut d’abord mobiliser le parc privé existant pour une période transitoire et, en parallèle, engager un grand programme de construction de logements très sociaux, construire massivement en Île-de-France et dans les autres zones tendues.
Il faut aussi imaginer des systèmes transitoires de location. L’extension de l’intermédiation locative, par exemple, où l’association loue en son nom et met le logement à disposition, nécessite que les bailleurs sociaux soient impliqués fortement, avec les moyens qui sont les leurs en matière de gestion et de suivi de patrimoine. En effet, les associations ne peuvent pas devenir gestionnaires à grande échelle. L’intermédiation locative doit rester un outil transitoire. Cette phase de transition suppose aussi de travailler avec des propriétaires de logements privés, non seulement pour accroître l’offre mais aussi pour évoluer vers plus de mixité sociale au sein du parc privé.
La présence des associations aux côtés des propriétaires est alors prépondérante pour maintenir dans leur logement les locataires qui connaîtraient des problèmes passagers, en leur proposant un accompagnement social de proximité.
Maintenir les gens dans leur logement
Occuper et s’occuper d’un logement n’est pas chose facile, notamment lorsqu’on a connu la rue et l’errance. Le logement est un espace à investir et cela s’apprend. Cela implique le respect des différentes proximités (famille, voisinage, quartier) et le respect des règles contractualisées (avec le bailleur, avec l’association…). Le bailleur social peut être tenté de faire sortir de son parc les personnes qui posent des problèmes de cohabitation. Pour éviter le pire, à savoir l’expulsion, les associations peuvent jouer un rôle essentiel en proposant un accompagnement collectif et individuel, en aidant les personnes dans leurs relations avec le voisinage, en les aidant à gérer leur budget, à s’occuper de leur santé, de leurs enfants… Quant aux personnes manifestant des troubles psychologiques ou psychiatriques, certaines sont engagées dans un processus de soins, mais ce n’est pas toujours le cas. Le bailleur doit pouvoir solliciter une intervention extérieure qui mettra en place un accompagnement social et maintiendra la personne dans son logement. Les associations travaillent en partenariat avec les institutions psychiatriques pour permettre aux locataires, grâce à un support psycho-social et matériel, de conserver leur logement.
Le but final du « logement d’abord » est bien d’installer les ménages dans du logement durable où la prise en charge s’organise autour d’eux de façon plus ou moins intensive selon leur situation. 70 % des ménages à la rue peuvent occuper un logement tout de suite s’ils sont accompagnés10.
Bien sûr, cela suppose de pouvoir organiser un accompagnement global et de proximité qui puisse être de très grande intensité si nécessaire. Un service pluridisciplinaire apte à répondre vingt-quatre heures sur vingt-quatre, déjà expérimenté dans les pays anglo-saxons et du nord de l’Europe, est une formule qui marche. Tout est offert dans un même espace : un plateau technique vingt-quatre heures sur vingt-quatre (douches/repas/laverie), le gîte provisoire pour ceux qui attendent un logement ou l’ont perdu, une équipe pluridisciplinaire de travailleurs sociaux et de personnel de santé, un accompagnement renforcé, une évaluation régulière et une prise en charge modulable, des visites à domicile et du collectif… On ne crée rien, on met de la plus-value et de l’organisation.
Les centres d’hébergement, et en particulier les centres d’hébergement et de réinsertion sociale (Chrs), sont alors au service de la cité. La personne y restera quelque temps ou elle s’installera dans un logement de droit commun11. Mais quel que soit son lieu d’habitation, si c’est nécessaire, elle sera en relation avec l’équipe du plateau technique en mesure de lui proposer un accompagnement socioprofessionnel, des visites à domicile, un accompagnement à la vie citoyenne et dans la cité, ainsi qu’une offre d’activités extérieures constituant autant d’occasions de renouer le lien social. L’accompagnement mis en place sera léger ou intensif. Son coût variera selon les situations.
Ce qui est certain, c’est que le « logement d’abord » ne peut et ne doit pas se construire dans une logique purement comptable, mais bien en fonction des besoins des personnes. D’ailleurs, à ce stade, les calculs montrent que pour une personne seule, le coût du « logement d’abord » est quasi équivalent au coût en Chrs. L’étude conduite à Seattle, aux États-Unis, en application du même principe, a montré que cela avait permis in fine de réduire très fortement les coûts12.
Quel accompagnement social ?
Pour les personnes venues de la rue, le logement n’est pas la solution qui règle tout, évidemment. Il n’est qu’un point de départ, certes fondamental, à partir duquel l’intervention sociale doit se construire.
Le « logement d’abord » va imposer une quasi-révolution culturelle aux travailleurs sociaux, et en particulier ceux des équipes de Chrs : les personnes qu’ils accompagnent ne sont pas toujours en situation de grande exclusion, elles n’ont pas toujours de raison de vivre en centre d’hébergement, elles n’ont pas toutes besoin d’être sous contrôle… Le travail social doit requestionner sa fonction – ce qu’il sait faire ! Il le fait en permanence, il l’avait déjà fait dans les années 1980 lorsqu’il a dû intégrer son impuissance face au chômage de masse et à la précarité durable –, face à des personnes qui sont en capacité de faire valoir leurs droits et de refuser l’assistance.
Le travail social est un secteur d’activité mal connu qui regroupe des métiers divers et dont les missions complexes doivent évoluer pour s’adapter sans cesse aux besoins sociaux, aux situations de fragilité relationnelle, aux facteurs d’exclusion. On peut tenter de définir le travail social comme un processus organisé d’accompagnement des personnes et des groupes vers la résolution de leurs problèmes matériels ou relationnels, en vue de retrouver ou d’acquérir une autonomie. Favorisant le lien social, il constitue un service de la relation, une offre de contact qui vise l’accès à la citoyenneté des personnes accueillies.
Dans une période récente, il a eu tendance à privilégier une approche individualisée et psychologisante. Mais, à travers la crise des banlieues ou encore celle du canal Saint-Martin, l’autre comme collectif nous a interpellés. Comme la question de la pauvreté, celle de l’insertion dans la société se pose collectivement pour nombre de familles. Avec un niveau d’instruction en hausse, les nouveaux publics privés de logement n’ont plus forcement besoin d’éducateur car ils sont aptes à faire valoir leurs droits. Pour beaucoup, jeunes et à la rue depuis peu de temps, ils ne sont pas « en bout de course ». Mais ils ont besoin d’un accompagnement social.
La relation d’aide traditionnelle doit donc être redéfinie dans un contexte où, notamment, le multiculturalisme exige l’intégration des différences et où l’assisté d’hier revendique légitimement d’être considéré comme une personne singulière. Il ne s’agit plus de travailler sur mais avec la personne ; on ne parle plus d’assistance mais d’accompagnement.
L’élaboration d’un cadre de référence (projet personnalisé, libre adhésion, approche globale, travail en réseau, action sur la durée et co-évaluation), la participation et l’expression des personnes accompagnées doivent désormais constituer les fondamentaux de cet accompagnement13.
Reconstruire le lien social, apprendre à vivre ensemble, retrouver des droits puis le chemin de l’insertion demandent du temps et du professionnalisme. Les centres d’hébergement offrent tout cela. Ils sont à la fois artisans tisseurs de liens et passeurs vers l’insertion. Plus de 65 % des personnes accueillies repartent insérées grâce à un accompagnement professionnel et efficace ; en outre, la grande majorité des centres sont engagés dans une démarche qualité avec des projets d’établissements sans cesse révisés, respectent leur cahier des charges et accueillent bien le public ciblé.
Des centres d’hébergement mieux inscrits dans une logique territoriale
Nous l’avons vu, le système actuel français souffre d’un manque de cohérence et de complémentarité : empilement de dispositifs, travail en parallèle et trous dans le système. Entre tous ces dispositifs, les personnes sont ballottées et manquent de repères fixes.
La réponse à leur apporter doit donc évoluer. Il s’agit de proposer une organisation plus ouverte qui intègre des méthodes de travail plus collectives. Il convient également de revoir le mode d’accompagnement des personnes qui, lassées des institutions, sont de plus en plus nombreuses à ne plus rien demander, alors que l’écoute individuelle reste indispensable pour ceux qui ont connu traumatismes et grande exclusion.
Pour corriger ces effets de mille-feuille (ou au contraire d’interstices non couverts), il faut sortir chaque structure d’accueil de son isolement et constituer des groupements territoriaux d’accompagnement. Sur chaque territoire, chaque commune, chaque agglomération (à déterminer en fonction de la circulation des personnes, de la complémentarité des services), le groupement crée un partenariat fort entre associations, structures d’accueil, bailleurs, État, communes, département, santé, etc. Il est ouvert aux exclus du territoire identifiés par les maraudes ou les espaces solidarité insertion (Esi), il permet de connaître les besoins et les réponses. Il propose une écoute, une permanence sociale, des soins et des repas. Il participe à la vie citoyenne (conseil de quartier, conseil local de santé). Il est ouvert au voisinage.
Cette organisation devra s’adapter à chaque territoire. Elle coordonnera tous les intervenants entre eux avec, en amont, le 115 et le travail de rue et, en aval, la psychiatrie, le suivi des addictions, les espaces solidarité insertion, etc. Pour que ces groupements territoriaux d’accompagnement remplissent leurs missions, il faudra déterminer des modalités de coopération et de mutualisation permettant de faire évoluer l’offre de services et de faire face à l’évolution des besoins. Ces coopérations devront associer les pouvoirs publics, mais aussi les acteurs qui agissent dans les secteurs sanitaire, culturel, de l’emploi, de l’environnement, ainsi que les institutions publiques et entités privées (entreprises ou acteurs du logement).
Enfin, les groupements territoriaux d’accompagnement seront des filets de sécurité. Ils conserveront des lits de crise, qui ne constitueront pas un passage obligé mais un dépannage en urgence. Car ces dispositifs d’accueil d’urgence doivent être réservés aux situations d’urgence véritable et déboucher en aval sur des solutions relais adaptées (hébergement d’insertion et logements sociaux). Toute nouvelle demande doit avant tout faire l’objet d’une évaluation et déclencher un accompagnement. Les coopérations territoriales doivent permettre d’organiser ces filets de manière perméable d’un territoire à l’autre, dans une logique de construction régionale équitable. Leur action s’effectue selon les règles définies depuis plusieurs années par le Plan d’action renforcé en direction des personnes sans abri (Parsa) : accueil digne, inconditionnel, individualisé et respectueux des normes.
Dans le cadre des groupements territoriaux d’accompagnement, les acteurs devront être repositionnés, pour combler les manques et éviter les redondances (pas assez d’accueil de jeunes avec des chiens…). Un pilote, révocable, sera désigné par territoire14. Les usagers seront membres de droit et parties prenantes. Ils participeront à la définition des programmes d’action de leur groupement. Les associations conserveront leur autonomie mais seront unies par un souci de cohérence et veilleront à disposer d’une palette de réponses adaptées et évolutives. Les groupements ne constitueront pas un nouveau dispositif qui viendrait s’ajouter à l’empilement de ceux déjà présents, mais ils optimiseront l’existant en le déployant et en le complétant.
***
Dans une époque de forte réduction des dépenses publiques, l’État a tendance à déléguer sans réserve les tâches opérationnelles du secteur de l’exclusion au milieu associatif, en espérant bien que celui-ci le fasse à n’importe quel – petit – prix. Le piège serait, pour les associations, de se laisser entraîner dans cette désespérante dégringolade budgétaire et dans le démantèlement des systèmes de solidarité, en réduisant leur périmètre d’intervention et en laissant de plus en plus de personnes sur le bord du chemin.
La réforme du « logement d’abord », au contraire, offre une échappée par le haut. Elle fixe de nouvelles ambitions. Elle déclenche un cercle vertueux. En posant comme prioritaire l’accès au logement pour tous, elle oblige associations, bailleurs, collectivités locales à se mobiliser contre la fragmentation sociale et à coopérer véritablement. Elle oblige à faire mieux, et pas forcément plus cher. Elle oblige à se dire, si on l’avait oublié, que tout être humain a droit à un logement.
Pour les associations de solidarité, c’est une chance. Si elles veulent conserver la lutte contre l’exclusion comme « cœur de métier » et ne pas être réduites à un rôle d’opérateur au moindre coût pour la puissance publique, si elles veulent continuer d’apporter leur contribution à une société plus juste, alors, la mise en œuvre du « logement d’abord » est une occasion de démontrer leurs capacités d’innovation et de mouvement.
- *.
Travailleur social de formation, directeur de l’association Aurore, qui gère notamment des structures d’hébergement en Île-de-France, et membre du bureau de la Fnars.
- 1.
Étude sur un groupe d’une centaine de Sdf extrêmement désocialisés, suivis pendant deux ans : Susan E. Collins et al., “Project-Based Housing First for Chronically Homeless Individuals with Alcohol Problems: Within-Subjects Analyses of 2-Year Alcohol Trajectories, Seattle”, American Journal of Public Health, mars 2012, vol. 102, n° 3, p. 511-519. http://ajph.aphapublications.org/doi/abs/10.2105/AJPH.2011.300403
- 2.
Pierre Rosanvallon, la Société des égaux, Paris, Le Seuil, 2011.
- 3.
Voir Julien Damon, l’Exclusion, Paris, Puf, 2008.
- 4.
Le Centre d’hébergement et d’assistance aux personnes sans abri (Chapsa), centre d’hébergement d’urgence du Cash de Nanterre, accueille pour la nuit plus de 250 personnes.
- 5.
Voir Nicolas Duvoux, le Nouvel Âge de la solidarité. Pauvreté, précarité et politiques publiques, Paris, La République des idées/Le Seuil, 2012.
- 6.
Les centres d’hébergement et de réinsertion sociale (Chrs) accueillent les personnes en difficulté sociale sur la longue durée, six mois, un an, voire davantage. Les personnes sont logées, nourries et disposent sur place des services d’une équipe de travailleurs sociaux.
- 7.
Le projet de loi de la ministre du Logement, Cécile Duflot, annoncé début septembre, prévoit un nouvel objectif de 25 % de logements sociaux (20 % jusqu’à présent) par commune, et un quintuplement des pénalités. Par ailleurs, 110 000 logements pourraient être construits chaque année, dont près de la moitié en Île-de-France.
- 8.
Dossier « Le logement au cœur de la crise », Esprit, janvier 2012.
- 9.
Loi du 30 décembre 2009, dite loi Molle.
- 10.
Enquête Siao Paris.
- 11.
D’autres solutions existent, comme les maisons relais (pensions de famille) ou les résidences accueil. Elles offrent un logement durable dans de petits collectifs, avec une présence sociale légère mais permanente (un couple d’hôtes). La maison relais est destinée à l’accueil de personnes à faible niveau de ressources, dans une situation d’isolement ou d’exclusion lourde, et dont la situation sociale et psychologique, voire psychiatrique, rend impossible à échéance prévisible leur accès à un logement ordinaire. Les maisons relais s’adressent de manière privilégiée aux personnes fréquentant ou ayant fréquenté de façon répétitive les structures d’hébergement provisoire et qui ne relèvent pas des structures d’insertion de type Chrs ni d’un logement autonome. Il est important de rappeler que la maison relais ne s’inscrit pas dans une logique de logement temporaire mais bien d’habitat durable, sans limitation de durée, et offrant un cadre semi-collectif valorisant la convivialité et l’intégration dans l’environnement social.
- 12.
Voir S. E. Collins, “Project-Based Housing First for Chronically Homeless Individuals with Alcohol Problems…”, art. cité. Prix par nuit et par personne : 57 euros en logement, 73 euros en centre d’hébergement, 164 euros en prison, 519 euros aux urgences de l’hôpital, 1 185 euros en hôpital psychiatrique.
- 13.
Le Livre blanc de l’accompagnement, édité par la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (Fnars) en 2011.
- 14.
Il travaillera en étroite collaboration avec le service intégré d’accueil et d’orientation (Siao).