Les logiques du corps. Une autre manière de penser le temps de Georges Vigarello

En retraçant l’histoire des manières de penser et de sentir le corps, Georges Vigarello montre comment chaque époque y projette sa vision du monde et transforme notre rapport à nous-mêmes.


Les Logiques du corps met en évidence les résonances qui existent entre les conceptions du corps et les différentes dimensions culturelles, sociales et intellectuelles propres à une époque. L’œuvre de Georges Vigarello est ainsi traversée par l’ambition de restituer l’historicité des manières de sentir, de percevoir et de vivre le corps. Dans cet ouvrage, cette entreprise franchit une nouvelle étape : le corps n’est plus seulement envisagé comme un objet d’histoire, mais comme un véritable analyseur des cohérences culturelles d’une époque. Par ce déplacement, l’auteur cherche à unifier un domaine qu’il qualifie lui-même de « champ dissipé, fractionné » (p. 21). Son hypothèse est forte : à chaque période historique correspond un modèle dominant d’interprétation du corps, qui organise, bien au-delà du seul champ médical, les manières d’habiter le monde. Les représentations du corps apparaissent ainsi indissociables des conceptions de la matière, des techniques ou de la société.

Le fil conducteur de l’ouvrage réside dans l’analyse des grandes logiques successives qui structurent les représentations du corps. Le modèle humoral, hérité d’Hippocrate et de Galien, ne se limite pas à une théorie médicale fondée sur l’équilibre des humeurs : il façonne un ensemble de conduites orientées vers la circulation, l’épuration et le maintien de la pureté des flux. Les saignées, les purges ou l’attention portée au sommeil et aux excrétions s’inscrivent dans un système cohérent où la maladie est comprise comme un désordre des circulations internes. Corps individuel, environnement et ordre cosmologique participent alors d’une même architecture symbolique.

Les transformations des connaissances anatomiques et les innovations techniques ne produisent pas seulement de nouveaux savoirs : elles reconfigurent les pratiques quotidiennes, les normes sanitaires, les habitudes alimentaires, les manières de se vêtir ou d’habiter. Le passage de la logique humorale au modèle fibreux illustre bien cette démarche. Avec les Lumières, l’attention se déplace des liquides vers les nerfs et les fibres, représentés sur les planches anatomiques. Le souci n’est plus tant de faire circuler que de tendre ou de fortifier. Les bains froids, l’aération des habitations ou les dispositifs visant à renforcer la tonicité des organismes s’inscrivent dans la nouvelle économie du corps. L’auteur montre également que ces représentations restent profondément traversées par des rapports de domination : la distinction entre fibres masculines et féminines, par exemple, renouvelle les justifications des hiérarchies sexuées sans remettre en cause leur principe.

Le xixe siècle marque un nouveau déplacement, avec l’affirmation d’un modèle énergétique lié au monde industriel. Le corps devient une machine thermique ; la respiration est assimilée à une combustion, l’alimentation à un apport de carburant, la dépense physique à une consommation mesurable qui se compte en nombre de calories.

Cette perspective nous conduit jusqu’à l’époque contemporaine, où le modèle informationnel tend à penser le corps comme un réseau de signaux et de messages à interpréter. Vigarello suggère que les technologies numériques prolongent cette logique en favorisant une surveillance des paramètres corporels, une quantification de soi et une prévention fondée sur la détection des anomalies. Il insiste sur l’essor d’une culture du bien-être et de l’écoute de soi, signe d’une importance croissante accordée à l’individualité et à l’expérience intime.

Pourtant, la démonstration ne s’arrête pas à cette histoire des modèles interprétatifs. La seconde partie, intitulée « Existences », forme une traversée historique du lent détachement des corps à l’égard des déterminations cosmiques et leur recentrement sur l’expérience intime. La rupture avec les interprétations astrales, la valorisation croissante de l’autonomie individuelle, puis l’émergence d’une « physique des sens » au xviiie siècle dessinent une transformation profonde des manières de se penser soi-même. Vigarello montre avec finesse comment cette sensibilité renforce « l’univers intérieur » et contribue à « l’invention d’une manière nouvelle d’exprimer et de ressentir la vie » (p. 180).

La capacité de l’auteur à faire dialoguer des matériaux dispersés, en apparence hétérogènes, confère à l’ensemble sa cohérence. Pour autant, l’insistance sur les logiques dominantes conduit parfois à lisser la coexistence de représentations concurrentes ou de pratiques syncrétiques évoquées au fil du texte. On peut aussi regretter que cette vaste fresque demeure presque exclusivement centrée sur l’Europe occidentale. Une ouverture vers d’autres traditions de pensée du corps aurait permis de mettre davantage à l’épreuve les modèles proposés. En faisant des représentations corporelles un observatoire privilégié des transformations historiques, Vigarello offre une véritable histoire du processus d’individualisation en Occident.

Seuil, 2026
384 p. 25 €