1932-2012, « Refaire la Renaissance », plus que jamais
Notre horizon collectif, depuis le déclenchement de la crise de 2008, paraît surplombé par les échéances économiques. Nos espoirs suivent les courbes d’activité ; notre moral, les aléas de la conjoncture. Notre avenir est un taux de croissance. Pas seulement parce que nous nous sommes laissé prendre dans l’étau de la dette et des déficits. Ce rétrécissement de nos anticipations vient surtout d’un manque de représentation des possibles, d’une mutilation de l’imagination de l’avenir.
Tel est le privilège de l’économie, de pouvoir imposer, selon une logique sans rivale, les solutions aux problèmes créés par ses propres déséquilibres. Les remèdes d’aujourd’hui orientent déjà les décisions de demain et préparent les déséquilibres de la crise qui suivra. Les États européens, poussés à éteindre le feu menaçant de la panique bancaire en 2008-2009, ont ainsi propagé l’inquiétude sur leur propre dette : la solution de la veille est devenue la menace du lendemain. Mais il ne suffit pas d’en appeler à un sursaut politique pour s’émanciper des experts et requalifier une action souveraine. On n’échappe pas aux contraintes de l’économie par la rhétorique de la volonté, sauf à se contenter du magistère du verbe et de la tour d’ivoire des idées pures.
Une revue, qui, avec ses lecteurs, s’ancre dans les multiples dimensions de la société, a justement vocation à faire descendre les idées du monde spéculatif vers une pensée en situation.
Née en 1932, la revue Esprit s’est développée au seuil d’une décennie consciente d’un ébranlement intellectuel et moral, symbolisé par le krach de 1929. Dans un style de manifeste, « Refaire la Renaissance », l’analyse cadrait large et diagnostiquait une « crise de civilisation ». Pourtant, dès le premier numéro, une rubrique, incongrue pour une revue de jeunes philosophes, est consacrée à l’économie. C’est qu’il faut, explique Emmanuel Mounier, se prémunir contre la guerre des idéologies, dont il pressent la périlleuse montée en puissance, par la patiente description du réel. Esprit : le titre de la revue n’est pas un vœu d’idéalisme mais un manifeste contre l’utilitarisme et le matérialisme. Parler de l’économie, pour Mounier, présente le mérite d’ancrer la réflexion dans un terrain précis, pour refroidir les esprits affolés de mots d’ordre et d’idéologies meurtrières.
Quatre-vingts ans après, la crise, encore… Mais parler de « crise », n’est-ce pas un piège lexical qui bride la pensée ? Au contraire, il s’agit de prolonger l’étonnement devant la déroute des certitudes et des évidences, au-delà de l’économie. Une revue n’est pas une forme éditoriale figée, c’est un style de pensée indissociable d’un sentiment historique, le style d’une pensée qui se reconnaît bousculée par les aléas des événements. Rétive par sa forme à l’esprit de système, elle procède dans un travail collectif, par approches successives. Mais avec quels projets à venir ?
Les instruments qui ont créé l’impasse actuelle ne donneront pas les solutions pour s’en sortir. La « destruction créatrice » de notre régime de croissance ne peut plus faire abstraction de notre appartenance à un monde fini. Les effets mondiaux de la démographie, de l’exploitation intense des ressources naturelles, des dégâts environnementaux, des échanges accélérés, des nouvelles formes de culture… ne sont pas des représentations monnayables.
La paresse à reconnaître la réalité de ces nouveaux défis alimente un scepticisme politique dangereux. Les explications rétrospectives qui naturalisent les injustices confortent le sentiment de dépossession démocratique : des forces impersonnelles sont à l’œuvre, qui ont déjà choisi pour nous. Supercherie, dès lors, de la délibération, des confrontations d’idées… Une imagination transformatrice doit aussi répondre à cette peur de l’impuissance collective, redonner prise sur les événements. La démocratie n’est pas un jeu d’apparence, elle est un avenir, le seul où donner de la voix n’est pas une soupape dérisoire de l’impuissance.