Alerte écologique et silence radical


Il y a quelque chose d’insaisissable dans les nouveaux mouvements de contestation écologique qui rassemblent de jeunes militants dans les « zones à défendre » de Notre-Dame-des-Landes ou de Sivens : mélange d’esquive et de confrontation, de prise de responsabilité et de refus de la représentation, de mobilisation engagée et de rejet de la politique. Ces luttes de microrésistance, qui ne se réclament plus d’une politique alternative structurée, se multiplient pourtant en France comme à l’étranger1. Elles témoignent d’un souci du monde naturel qui donne à réfléchir. Pourquoi de jeunes militants déploient-ils autant d’énergie pour quelques hectares de zones humides ? Pourquoi un projet de barrage à l’intérêt essentiellement local devient-il une affaire nationale ?

Les pouvoirs publics n’ont pas bien mesuré la montée des tensions qui a conduit à la mort brutale et inacceptable de Rémi Fraisse, provoquée par une grenade offensive, dans la nuit du 25 au 26 octobre 2014 au Testet. Une émotion légitime a accompagné la disparition de ce jeune botaniste. La froideur du discours gouvernemental a porté à son comble l’impression d’un dialogue de sourds générationnel. Du côté des occupants anti-barrage, on se méfie de la parole politique, on privilégie l’action, sans horizon général. Du côté officiel, on se cache derrière le respect des procédures : une enquête d’utilité publique, un vote presque unanime du conseil général, l’action des forces de l’ordre. Tout cela est formellement exact mais ne justifie pas un passage en force et ne clôt pas le débat. Pourquoi un précédent barrage, celui de Fourogue, construit dans les mêmes conditions en 1998 pour le conseil général du Tarn, a-t-il été déclaré illégal par la cour administrative d’appel de Bordeaux en 1999 ? Pourquoi les avis négatifs des scientifiques consultés sont-ils ignorés ? Pourquoi le ministre de l’Intérieur assure-t-il avoir envoyé des « instructions de prudence » alors que la gendarmerie dit avoir reçu du préfet des « consignes de fermeté » ?

On ne peut se satisfaire d’un usage de la consultation publique réduite à un jeu de procédures facilement manipulables. Pas plus qu’on ne peut délégitimer la parole des contestataires de la Zad en considérant que celle des élus est la seule à être démocratique. La France a du mal à se défaire d’une tradition de confrontation sociale par la violence, comme on l’a encore vu en septembre dernier, à Morlaix, quand des manifestants protestant contre la baisse des prix de certains produits agricoles ont incendié le centre des impôts et la mutualité sociale agricole. Des actions qui méritaient un « coup de chapeau », selon le représentant local de la Fnsea. Comment accepter le double standard moral qui exempte des professions bien représentées de leurs actes de violence et qui traite comme des irresponsables les jeunes harnachés dans des arbres promis à l’abattage ? Le coût exorbitant pour l’État (au minimum un milliard d’euros) du recul sur la taxe poids-lourds (écotaxe), après la vandalisation de plusieurs portiques autoroutiers, montre que le poids électoral des contestataires reste déterminant dans les arbitrages gouvernementaux.

Comment surmonter cette confrontation qui vire à l’affrontement ? Une transaction politique ne suffit pas. Les risques environnementaux ne se prêtent pas à un marchandage professionnel. Et la soutenabilité économique de long terme pèse dramatiquement peu dans les arbitrages immédiats, par défaut d’anticipation, ou d’imagination. Au-delà de ce projet de barrage, c’est la ­réorientation d’un modèle d’aménagement et même de développement qui est en cause. Mais entre des projets locaux et des risques globaux, quel est le discours adéquat de l’alerte écologique ?

Deux précurseurs se sont éteints en novembre dernier : Serge Moscovici, qui avait mené un travail théorique sur l’histoire humaine de la nature tout en accompagnant les débuts de l’écologie politique ; le grand mathématicien Alexandre Grothendieck, qui avait choisi le retrait, le silence et la solitude (dans les Pyrénées…) après un tournant écologique radical… Laquelle de ces deux voix inspirera les zadistes de demain ?

  • 1.

    Pour un regard d’ensemble, voir Géraud Guibert, « La contestation des grands projets d’infrastructures », Esprit, octobre 2013.