Les mineurs radicalisés
Une étude des phénomènes de radicalisation chez les mineurs identifie des parcours de vie marqués par de multiples ruptures et un fort besoin d’identité. La radicalisation fait office de palliatif : en exposant les blessures morales au grand jour, elle prétend leur apporter une réponse là où les structures sociales ne l’ont pas fait.
Une recherche-action menée entre 2019 et 2021 pour l’École nationale de protection judiciaire de la jeunesse auprès de professionnels souligne que 70 % des situations de « radicalisation » des mineurs se caractérisent par des phénomènes d’indifférenciation entre les parents et les enfants, qui produisent des troubles anxieux ou dépressifs1. En outre, les entretiens avec les jeunes mettent en lumière des parcours de vie marqués par de multiples ruptures, dont des blessures morales. Le processus de radicalisation correspond ainsi à l’activation de ces souffrances en engagement (violent ou non).
Blessures morales
L’analyse des écrits professionnels de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) pour des faits ou des suspicions de radicalisation permet de faire ressortir plusieurs points. Tout d’abord, la quasi-totalité des cas est associée à la radicalisation djihadiste, et l’échantillon recueilli donne à voir un rapport des proportions des sexes équilibré. L’origine des mesures est variable : 35 % font suite à des actes condamnés par le Code pénal (apologie du terrorisme ou de crimes, velléité de départ/retour de zones de conflit, association de malfaiteurs terroriste), 18 % ont émergé au cours d’une mesure de suivi de délinquance sans lien avec la radicalisation, 25 % suspectent l’environnement familial du mineur d’être radicalisé et 22 % font suite à un signalement (de la famille ou de l’Éducation nationale)2.
Au-delà de la prégnance des approches psychanalytiques dans les savoirs mobilisés par les psychologues de la PJJ, les résultats de la recherche-action soulignent également la centralité des besoins d’identité dans les problématiques de prévention de la radicalisation adolescente. La « bonne » autorité parentale qui se dessine en creux des écrits comprend la capacité à instaurer un cadre sécurisant et protecteur, ainsi que celle de nourrir chez l’enfant l’estime de soi, son besoin d’exploration et d’expérimentation. Néanmoins, un encadrement trop rigide de type autoritaire ou, au contraire, l’absence d’encadrement produisent des logiques de dépendances. L’emprise, quand elle existe, s’inscrit dans la continuité d’une dynamique familiale et reproduit l’exclusivité de la relation parents-enfant, et donc l’isolement du mineur.
Les écrits font ressortir une pluralité de ruptures, qui entraînent des blessures morales : abandon, séparation des parents, décès d’un membre de la famille, maladies ou, plus simplement, émigration des parents, déménagement, départ d’un membre de la famille auquel on était attaché. C’est dans cet ensemble que l’on peut inclure les expériences d’héritage familial refusé comme facteur de risque3. En famille comme à l’école, les mineurs suivis ont été victimes de différentes formes de violence et d’intolérance de la part des autres enfants, mais aussi des adultes. Ces blessures morales n’ont pas reçu de réponses « justes » de la part des figures d’autorité. Le sujet va alors prendre des « contre-mesures » pour faire reconnaître ses blessures. Refuser de participer à une minute de silence, ou tenir des propos en public tels que « Je ne suis pas Charlie » ou « Ils l’ont bien cherché », doit-il alors être considéré par les professionnels comme un signe de radicalisation ou comme une provocation ?
Engagement moral
Les récits des jeunes informent sur les dimensions éthiques des processus de reconfiguration qu’ont engagés les mineurs à la suite de ruptures. Ces événements ont ébranlé l’ordonnancement d’un monde que les jeunes pensaient juste a priori, faisant surgir un sentiment d’absurde qui s’exprime par des angoisses, un désespoir et un fort sentiment de solitude. Ils ont perdu confiance dans les autorités morales (parents, famille, mais également autorités publiques), qui n’ont pas été en mesure d’apporter des réponses à leurs questionnements.
Ils nourrissent ensuite leur indignation par la constitution d’un savoir des injustices du monde. Ce processus est marqué par la constitution de relations affectives avec de nouvelles figures d’autorité morale, qui peuvent avoir le même âge qu’eux et qui se distinguent par leur capacité à reconnaître leurs souffrances. Ces figures d’autorité suscitent un désir d’imitation dans la mesure où l’engagement moral qu’elles pratiquent est associé à une forme de sérénité et d’épanouissement. Elles paraissent d’autant plus crédibles qu’elles incarnent, dans leur comportement extérieur, des vertus (la solidarité, par exemple). Ce processus permet de transformer les souffrances subies en engagement pour le « bien » et offrir au sujet la possibilité d’être « heureux » et « juste ».
L’autorité présente une discipline de l’empathie dans laquelle les émotions suscitées par le spectacle des injustices produisent une intention vertueuse. Le moteur de la radicalisation adolescente est donc l’empathie. Le jeune tombe sous le coup de la loi lorsqu’il devient violent, en acte ou en discours. Or la violence émerge lorsque le travail de subjectivation éthique mené à partir de l’empathie s’exprime par la rage, car elle permet au malheur de devenir actif4.
Radicalités variables
J’ai rencontré Luc, alors jeune majeur, en 2020, après sa condamnation à une peine de détention pour avoir préparé un attentat. Il explique ce que sa psychologue appelle ses « questionnements existentiels » en ces termes : « Je pense que c’est la solitude, enfin se sentir seul. C’est un sentiment parce que j’ai de la famille. Mais j’avais quand même l’impression que tout le monde était contre moi. J’avais des amis, surtout au collège, au lycée un peu moins. Après, j’avais un seul meilleur ami, mais on pense un peu les mêmes choses… Je ne sais pas de quoi c’est parti, la graine du mal-être, mais c’est allé vers la haine totale. J’avais l’impression que le monde entier était cruel et que j’étais le seul gentil. »
Pour Luc, un événement de rupture a été les moqueries répétées de ses camarades. Cela a aggravé un sentiment de solitude et renforcé la relation privilégiée qu’il entretenait avec son meilleur ami : « Je pense que tout part de l’identité. Surtout au début, pour moi, c’était une quête d’identité, se retrouver dans des gens, des icônes, avoir un modèle. Même si c’est un modèle négatif, c’est toujours un modèle. Moi, on va dire que j’ai choisi de mauvais modèles. Après, moi, je pense que c’est aussi vachement une histoire de mal-être. On essaie de se retrouver, de savoir qui on est, de savoir ce qu’on va faire. On est un peu perdu vis-à-vis de tout au final, on n’a pas de vrai but, pas de place dans la société. On n’arrive pas à se retrouver vraiment, je crois. » Comme le suggère le témoignage de Luc et d’autres, les jeunes suivis sont en quête d’exemples d’autorité morale à imiter afin de développer leur propre éthique.
« Le monde part en cacahuètes. La violence est un peu quotidienne, on ne voit que ça à la télé. Si on regarde la télé, on devient parano sur tout. Après, je pense que le monde a toujours été un peu comme ça. Des fois, je me dis : “J’espère que c’est la fin, comme ça toute cette merde est finie.” Les gens passent leur temps à se cracher sur la gueule. C’est violent dans les mots, mais ce n’est pas encore violent en acte. Après, est-ce que ça va devenir de la violence pure ? Je ne sais pas. C’est un peu regarder le monde s’éteindre. » Ce sentiment d’un monde qui arrive à sa fin est une dimension importante dans l’élaboration d’un esprit de sacrifice. Que ce soit les signes du jugement dernier et la bataille pour défendre le cœur de l’islam en Syrie dans la mouvance djihadiste, la fin d’une Europe blanche à l’extrême droite, la fin du capitalisme, voire la sixième extinction de masse pour d’autres jeunes, un même sentiment demeure, que Luc résume : le sentiment d’être spectateur passif et impuissant d’un monde qui s’écroule. Il leur semble que le reste de l’humanité préfère rester dans l’ignorance ou le déni.
Ce sentiment d’un monde qui arrive à sa fin est une dimension importante dans l’élaboration d’un esprit de sacrifice.
Selon Luc, la société française est dans une impasse collective. Pourtant, il se projette dans un modèle de société différente. Faute de pouvoir changer le monde, Luc, comme d’autres, envisage de prendre de la distance voire de rompre avec la société, en se retirant à la campagne, car « c’est plus calme, plus serein ». Si Luc est en rupture avec une société marquée par la division, les inégalités, l’individualisme et le consumérisme, il se projette dans une communauté plus sûre, de taille réduite, dont les membres sont choisis, fondée sur des valeurs d’égalité et de solidarité.
Les résultats de cette recherche-action suggèrent qu’il existe des mécanismes communs aux processus d’engagement qui ne sont pas réductibles à des approches psychologiques et individualisantes des acteurs. Les actes et propos de révolte participent d’un processus d’activation des souffrances subies par une colère qui peut verser dans la haine et la violence. Pour le sujet, ils visent à sortir de son statut de victime pour devenir acteur de ses propres souffrances dans un engagement. Qu’elle s’exprime par des provocations, des insultes ou des violences, la colère participe de la formation d’une image positive de soi, dans laquelle le sujet demande à être reconnu comme ayant des capacités éthiques (dignité). L’engagement peut mener tant à vivre en retrait de la société qu’à essayer de la transformer dans des actions violentes ou non. Ces résultats suggèrent que les idéologies radicales ne produisent pas mécaniquement des engagements violents. Elles sont un moyen de donner du sens à une expérience d’effondrement du monde vécu. Elles permettent de se reconstruire intérieurement, de réparer sa capacité d’agir sur le monde extérieur afin de s’y épanouir et essayer de le rendre un peu plus « juste ».
- 1. Les écrits professionnels qualifient la relation entre le mineur et les figures parentales de « fusionnelle » dans un tiers des cas, tandis que 37 % d’écrits décrivent des comportements « intrusifs » voire « autoritaires » de parents avec leur conjoint et leurs enfants. L’importante proportion de défaillances éducatives associées aux mères est à mettre en perspective avec la proportion de pères absents ou distants.
- 2. Ainsi, les deux tiers des mesures résultent de simples soupçons. Sur la sensibilité morale qui préside aux critères de signalement, voir Talal Asad, “Trying to understand French secularism”, dans Hent de Vries et Lawrence E. Sullivan (sous la dir. de), Political Theologies: Public Religions in a Post-Secular World, New York, Fordham University Press, 2006, p. 494-526 ; et Mayanthi L. Fernando, “Intimacy surveilled: Religion, sex, and secular cunning”, Signs, vol. 39, no 3, printemps 2014, p. 685-708.
- 3. Voir Laurent Bonelli et Fabien Carrié, La Fabrique de la radicalité. Une sociologie des jeunes djihadistes français, Paris, Seuil, 2018.
- 4. Voir Hannah Arendt, De la révolution [1963], trad. par Marie Berrane, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2013, p. 112-168.