De la discrimination négative dans les banlieues
Dans un pays qui adore les anniversaires et les lieux de mémoire, on pouvait s’attendre au pire dans le cas des émeutes urbaines de novembre 2005. Comme le retour sur « les banlieues » devait nécessairement se traduire pour les médias, plus voraces que jamais, par des images de violence et d’incendie, c’est la mise à feu et à sac d’un bus à Marseille, l’une des villes considérées comme calmes et préservées l’an dernier, qui a retenu toute l’attention. L’horreur, l’acharnement meurtrier là où il ne s’est quasiment rien passé l’an dernier. Comprenne qui pourra ! Pour le reste, on a eu un constat d’échec ponctué par la description de parcours de la réussite. Cela ne va pas beaucoup mieux mais quelques-uns s’en sortent mieux car ils en veulent ! Quant aux débats politiques, ils se font plus discrets, et Nicolas Sarkozy, qui a mis un bémol sur la discrimination positive, se focalise sur les questions de sécurité et de sanction. Et la promesse faite par beaucoup de rayer le mot banlieue du vocabulaire (il n’y a pas une banlieue mais « des » banlieues et autant de récits urbains à mettre en forme) est une ambition malheureusement restée lettre morte.
Dans ce contexte, aussi inquiétant qu’attristant, l’analyse très descriptive que propose le sociologue Robert Castel dans la dernière livraison de la principale revue historique, Annales, qui ne craint pas ici de se pencher sur l’actualité, mérite qu’on s’y attarde. De même qu’il parlait de désaffiliation à propos de la question sociale, refusant par là l’idée d’une coupure radicale entre exclus et inclus, il parle à propos des banlieues de « discrimination négative », soulignant ainsi que les problèmes de la marge ne sont pas dissociables de ceux du centre. Bref, de même que l’architecte Henri Gaudin parle de jeunes « embarrés » (un terme de varape qui évoque celui qui est bloqué contre un rocher, et qui fait écho aux « barres » des cités), de gamins qui ne sont ni dans le privé ni dans le public (immobilisés au seuil de leur immeuble), le sociologue met bien en scène une situation spatiale spécifique où l’on n’est ni dedans, ni dehors. Non pas rejetée au dehors dans un ghetto, mais tenue à distance par le centre, cette population subit selon lui un phénomène de « discrimination négative » que l’on peut saisir au moins dans trois domaines : l’école (les sauvageons sont le résultat des manquements de l’appareil scolaire), de l’emploi (des travailleurs sans travail), et la double relation difficile à la police et à la justice. Cette discrimination est à l’origine d’une frustration : celle des promesses de la République qui ne sont pas tenues.
Discutant les analyses en termes de ghetto, de marginalisation, d’immobilisation spatiale, de relégation, le sociologue s’interroge sur les raisons politiques de cette discrimination négative. Mais il s’inquiète également du discours ethnoracial dont ces discriminés sont l’objet. Paradoxalement, les républicains les plus orthodoxes s’arrêtent moins sur les conditions politiques de la discrimination négative qu’ils ne ramènent le problème des banlieues aux origines raciales et ethniques de ceux à qui la volonté de s’intégrer ferait défaut. Or, cette stigmatisation langagière favorise une ghettoïsation sur le plan des images et des représentations qui exacerbe la discrimination négative. Bref, le discours ethnoracialiste, entretenu par une partie de la presse et des intellectuels médiatiques (anciens gauchistes ou néorépublicains forcenés), risque de devenir une prophétie autoréalisatrice. Non, ce n’est pas encore le ghetto, mais à force de « s’imager » cette population avec les clichés américains du ghetto racial et ethnique, on va favoriser une ghettoïsation à l’américaine qui n’existe pas encore.
En comparant historiquement le mouvement des banlieues à celui des vagabonds (auquel on a répondu par la sanction) puis à celui des ouvriers (auquel on a répondu par la représentation politique et syndicale), Robert Castel laisse entendre que l’on s’apprête à répondre à ces violences inédites plus par la sanction que par la représentation politique. Quel présidentiable est intervenu jusqu’à maintenant sur les problèmes de la représentation territoriale ? Dès lors, si désireux soit-il de ne pas en rajouter sur l’existence de ghettos et l’exclusion, Robert Castel anticipe l’émergence de ghettos, l’une des « vitesses » urbaines chères à Jacques Donzelot (ghettoïsation, gentrification, périurbanisation). La question urbaine et la question sociale ne sont pas superposables, et l’avenir est plus incertain que jamais. Mais pourquoi nos présidentiables ne se pencheraient-ils pas sur cette discrimination négative alors que la discrimination positive aura nourri une rhétorique abstraite opposant modèles français et anglo-saxon ?