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Dans le même numéro

Éditorial : Après la deuxième guerre du Liban

par

Esprit

Le Liban, sempiternel victime de ses guerres intestines ou pris en otage par des pressions extérieures contradictoires (Israël, Syrie, Iran) ! Face à ces deux approches, il faut admettre que le pays du Cèdre – meurtri durant l’été par une deuxième guerre du Liban intervenant quinze ans après une première guerre de quinze ans (1975-1990) – est une « caisse de résonance » régionale et internationale. De fait, le Liban porte le fardeau d’une évolution historique marquée par les épisodes sanglants du conflit israélo-palestinien, mais aussi par la montée en puissance de l’Iran, l’affaiblissement diplomatique du régime syrien, sans parler des inconséquences américaines qui ont exacerbé en Irak les fibres communautaires et religieuses.

Dans ce contexte, le Hezbollah n’est-il qu’une milice instrumentalisée de l’extérieur ou son désarmement annoncé sera-t-il à l’origine d’un État libanais autonome ? Pour une partie de l’opinion libanaise, notamment les partisans du printemps libanais de 2005, et plus largement de l’opinion arabe et musulmane, le Hezbollah, bras armé du chiisme libanais, plus proche d’un mouvement de guérilla que du terrorisme sacrificiel de la deuxième intifada, l’a emporté contre l’armée israélienne alors que les Palestiniens du Fatah et du Hamas ont échoué. Pour le pouvoir de Téhéran et la foule du Caire, sunnites et chiites, Arabes et Persans réunis, le Hezbollah symbolise la victoire contre l’Occident, Israël et l’Amérique de Bush. À l’inverse, le Hezbollah, dont la démilitarisation est réclamée par la résolution 1559, est pour d’autres le suppôt de l’Iran et de la Syrie, et il se comporte comme un mouvement terroriste à éradiquer comme les pays de l’« axe du mal ».

Cette double focalisation sur le Hezbollah empêche cependant de saisir la leçon majeure de la deuxième guerre du Liban : les limites dramatiques de l’unilatéralisme. Du côté israélien, cette stratégie a échoué tant à Gaza que vis-à-vis du Hamas de sorte que le retrait de la Cisjordanie est aujourd’hui différé. Se retirer de Gaza (2005), comme auparavant du Liban-sud (2000), exigeait de responsabiliser les acteurs concernés (l’autorité palestinienne puis le gouvernement élu du Hamas d’un côté, l’État libanais de l’autre). Or, des décisions de retrait unilatérales et non concertées, indissociables de la volonté de bunkérisation d’Israël que symbolise le Mur, ont renforcé le rôle des militaires aux dépens des politiques.

Comment l’État israélien peut-il encore refuser d’impliquer Palestiniens et Libanais sans lesquels une dynamique de pacification régionale ne pourra prendre forme ? Israël contribue à la déstabilisation quand il refuse, non sans l’aval doctrinal de la guerre d’exception américaine contre le terrorisme, d’entrer dans une négociation avec les acteurs régionaux. Si le militaire ne laisse pas la place à des perspectives politiques, le « chaos » se substituera à l’équilibre nucléaire de la guerre froide après le rêve momentané d’un ordre juridique mondial.

Mais la volonté de renoncer à une stratégie unilatérale, l’urgence de miser sur la négociation politique valent aussi pour la communauté chiite libanaise qui, au nom de la résistance victorieuse du Hezbollah, joue sur les deux tableaux du militaire et du politique par le biais du mouvement Amal dont le responsable, Nabih Berri, est président de l’Assemblée. Les propos du leader du Hezbollah, Hassan Nasrallah, qui oscille entre des regrets pour avoir suscité cette violence guerrière et des attaques en règle contre le gouvernement libanais, traduisent bien cette ambiguïté.

Qu’on le veuille ou non, du déploiement de l’armée libanaise à la frontière sud (résolution 1701) dépendra dans les prochaines semaines l’avenir de l’État libanais. Le Liban multiconfessionnel vat-il éclater ou fait-il nation ? Beaucoup d’historiens le pensent tout en reconnaissant que le Liban est fragilisé par l’absence d’un État crédible. Mouvement national, distinct en cela d’un réseau terroriste déterritorialisé comme Al-Qaida, le Hezbollah, dont l’avenir ne peut passer que par le désarmement, sera porteur d’une donne inédite, bonne ou mauvaise, pour le Liban. Confronté aux dégâts de l’unilatéralisme et aux limites du multilatéralisme (les tergiversations de la France concernant son rôle au sein de la Finul en témoignent), l’avenir du Liban passe par la « constitution » d’un État libanais digne de ce nom. Telle demeure la revendication des animateurs du printemps de Beyrouth qui cherchent à dépasser les ambiguïtés du Pacte de 1943. Ni seulement otage des ennemis de l’extérieur (Israël, l’Occident américain, ou l’Iran, la Syrie selon les opinions), ni seulement dévoré de l’intérieur par des conflits surannés, le Liban doit vivre par lui-même et trouver sa place à l’échelle régionale. Mais lui laissera-ton le temps d’inventer une paix politique et désarmée ? La survie du Liban préfigure l’avenir de la région.