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Dans le même numéro

Éditorial : La crise ? Quelle crise ? ou comment en sortir si l'on n'y est pas entré ?

par

Esprit

juin 2009

#Divers

Voilà un mot qu’il faudrait bannir, mais il est là, obsédant. Un mot de trop, insupportable à force de répétitions, un mot qui se suffit à lui-même et veut dire tout et son contraire. À lire la Une des magazines, la crise participe d’une dépression réelle pour ceux qui en paient les conséquences sociales, d’une inquiétude croissante pour des institutions comme l’hôpital ou l’université qui renâclent devant des réformes à la hussarde… et vivent mal les maladresses d’un président qui affirme à l’emporte-pièce qu’un directeur (d’hôpital par exemple) ne doit quand même pas être un despote ! Quelle chance qu’il pense cela ! Nous voilà rassurés sur la démocratie française.

Mais, parallèlement, les mêmes magazines, de droite, de gauche ou d’ailleurs, titrent inlassablement, en cette fin d’année scolaire, sur les diplômes performants alors qu’on est entré en « récession » économique, le taux de croissance n’ayant pas augmenté deux trimestres de suite. Dans le domaine de la formation, rien ne change, les professions économiques, le management, le commerce et la finance se portent toujours bien. La crise a conforté ces métiers et professions toujours privilégiés. L’université de Dauphine, ce fleuron de l’enseignement supérieur créé en 1968, annonce qu’elle va se déplacer à La Défense et que les départements de formation à la finance vont redémarrer dès que la confiance sera rétablie.

Mais alors ! Qu’y a-t-il de vraiment changé depuis la faillite de Lehman Brothers le 19 septembre 2008 ? Même si les acquis du G20 sont indubitables sur le plan de la régulation financière, on a le sentiment qu’on n’a pas le choix et qu’il faudrait que cela reparte de plus belle (plus de crédit, plus de dette…). On veut sortir de la crise alors même qu’on n’y est peut-être pas vraiment entré. Les ouvrages n’ont pas manqué, d’économie, de morale… mais on n’est pas entré mentalement dans la crise. On annonce un contrôle accru des marchés financiers, on veut les moraliser, mais a-t-on sérieusement pris en considération le débat opposant les économistes pour qui les produits toxiques sont responsables de la conflagration du marché financier (en raison de leurs asymétries et de leur absence de transparence), et ceux pour qui le marché financier est à l’origine de la panique en raison même de sa nature spécifique (caractère mimétique, décloisonnement…).

Il faut aller plus loin : alors même que les polémiques relatives à l’évaluation sont au cœur de la révision des politiques publiques comme de la tourmente universitaire, la prépondérance de l’analyse économique, dans les sciences humaines par exemple, est manifeste. Faut-il alors s’étonner que les interrogations sur le modèle économique ne donnent lieu qu’à des réflexions marginales ? La crise nous a sonnés, mais a-t-elle changé « notre vision du monde » ? Le paradigme de l’homo oeconomicus (un seul but : l’intérêt égoïste ; une seule méthode : l’optimisation ; un étalon de valeur : la valeur marchande) est-il vraiment intouchable, inébranlable ? Mais n’est-ce pas lui, croit-on, qui doit d’abord retrouver confiance pour que l’on s’en sorte ?

Oublions l’économie et regardons du côté des impératifs environnementaux et écologiques en tous genres (réchauffement, biodiversité, pollution des écosystèmes). On a assisté au désastre politique de décembre 2008 (la décision franco-allemande de réduire de 10 % les engagements européens liés au « paquet climat ») alors même que l’on sait que la menace écologique ne concerne plus les générations futures mais déjà nous-mêmes. Pourtant le coup de massue de septembre 2008, la prise de conscience des « illimitations » incontrôlables, des outrances en tous genres, de la confusion du virtuel et du réel, de l’idéologie invisible du risque sans risque… auraient dû nous ramener sur terre, nous contraindre à renouer avec le sens des limites, de la mesure, de la prudence au sens fort (phronesis). Car « la fin de la géographie », selon l’expression de Paul Virilio, est notre lot commun. Si nous vivons tous désormais dans « une seule et même Terre finie », la dé-territorialisation galopante devrait conduire à re-territorialiser.

La Terre est finie ! Mais tout recommence par ailleurs puisque l’histoire prolifère plus que jamais… et non sans violence. Que cela nous plaise ou non, on est passé du G8 au G20, et sur le plan culturel le Monde se décline désormais au pluriel, et bien au-delà de vingt pays ! Il n’y a plus de centre du Monde, de valeur de la valeur, d’étalon-or en histoire. Voilà la Révolution en cours. Le Monde est partagé mais il va mal. Voilà qui est insupportable à certains… Mais de cette mondialisation historique, le gage de changements effectifs, on ne parle pas beaucoup plus que des « dessous et dessus » de la crise. Comme s’il ne fallait pas prendre le risque d’une confrontation avec ce qui change… et se satisfaire du mot « crise ».