Géométries variables
Éditorial
Le paysage politique français est de nouveau plongé dans un brouillard dont seul le RN émerge comme un bloc bien identifié. À la manière du Parti communiste autrefois, il prétend jouer un rôle d’ordonnateur des discours et des équilibres politiques, comptant pour cela sur des compagnons de route influents.
Il était prévu de longue date que l’examen du projet de loi de finances pour 2025, commencé en séance publique à l’Assemblée nationale le 21 octobre dernier, serait la première épreuve du réel pour le nouveau gouvernement. Avec la nomination de Michel Barnier à la mi-septembre s’est en effet refermée cette étrange période de temps suspendu qui a succédé, la liesse populaire des Jeux olympiques aidant, à la fièvre de la dissolution et des élections législatives anticipées. Avec le retour aux affaires courantes, une vie politique plus « normale » aurait pu reprendre son cours. Difficile de faire plus concret que les arbitrages budgétaires pour illustrer les choix politiques d’un gouvernement ; cette fois pourtant, ceux qui espéraient y voir plus clair dans la ligne de celui-ci risquent d’en être pour leurs frais.
La personnalité de Michel Barnier, qui évoque spontanément la politique d’avant le brouillage des repères gauche-droite, tout comme son expérience de commissaire européen et de négociateur du Brexit auraient plutôt de quoi rassurer. Le calme et l’autorité dont il semble faire preuve devant les dissensions vite apparues entre des ministres issus de différents groupes de la droite et du centre signalent qu’il entend bien rester le pivot de cet assemblage hétéroclite. Mais en dehors de ce rôle prépondérant que lui confère sa fonction de Premier ministre, dans une situation théorique de cohabitation qui plus est, de quel courant bien identifié, de quelles forces politiques Michel Barnier est-il aujourd’hui le représentant ? Dans une Assemblée nationale morcelée à l’extrême, alors que la droite dont il est issu se trouve écartelée entre la désormais minorité présidentielle et le Rassemblement national, sur quels soutiens peut-il compter ?
Passé le moment de clarification – brutal – du printemps dernier, où des masques sont tombés du côté d’une droite prête à adopter le langage et les obsessions de l’extrême droite, tandis que se constituait un front républicain auquel une majorité de Français ont apporté leur suffrage, le paysage politique est de nouveau plongé dans le brouillard. Quel est aujourd’hui le projet politique de la gauche, ou plutôt, sur quel projet d’avenir les gauches, dans leur diversité, pourraient-elles s’accorder, tant que La France insoumise persiste à faire le choix du clivage et de l’obstruction ? Et au-delà, mis à part Édouard Philippe, qui a déclaré ses intentions de se porter candidat à la prochaine élection présidentielle, quel homme ou femme entend prendre la tête de quel mouvement, en adoptant quelle ligne idéologique ? Bien loin de la responsabilité devant le temps long, de l’expression nécessaire de convictions et d’engagements, la classe politique dans son ensemble navigue à vue, prisonnière du court terme.
La classe politique dans son ensemble navigue à vue, prisonnière du court terme.
Dans ce climat d’indécision persistante, alors que les sujets de préoccupation ou d’inquiétude très concrets se multiplient, du logement à la santé mentale en passant par l’éducation, l’inflation ou l’énergie, le seul bloc politique bien identifié est désormais celui du Rassemblement national. Préservé des dissensions ou des rivalités internes, pour l’heure du moins, ce dernier s’arroge encore le luxe de se prononcer très peu sur le fond. Il endosse plus volontiers le rôle d’arbitre, qui le dispense de s’expliquer sur ses incohérences (pourtant notables lorsqu’il présente un « contre-budget » d’austérité, centré sur des économies dans les dépenses publiques, bien loin de sa fibre prétendument sociale). Mais si le Rassemblement national se targue désormais d’être le premier parti de France, il ne peut prétendre en même temps à une place de surplomb, comptant les points depuis les gradins tandis que d’autres s’abîment dans la mêlée. La responsabilité du Premier ministre et de son gouvernement, ici aussi, est largement engagée. Alors que des inondations spectaculaires se sont produites dans toute la France, rappelant à qui l’aurait oubliée l’urgence de lutter contre le changement climatique, la priorité était-elle vraiment de se rendre à la frontière franco-italienne pour afficher une fermeté accrue en matière d’immigration ?
Voici deux décennies maintenant que le Rassemblement national impose, lentement mais sûrement, ses thèmes de prédilection dans le débat public. Y compris lorsqu’on ne partage pas son diagnostic vicié sur les maux de la société française, c’est encore sur son terrain qu’il faudrait lui répondre. À la manière du Parti communiste autrefois, qui s’était constitué, sans être au gouvernement, en référence incontournable, comptant pour cela sur des compagnons de route influents sans être nécessairement encartés, il prétend jouer un rôle d’ordonnateur des discours et des équilibres politiques, exerçant son magistère depuis une position d’extériorité. On ne peut accepter cette configuration. Puisque le printemps dernier a emporté avec lui les promesses non tenues d’une politique technocratique « ni de gauche, ni de droite », il faut au contraire saisir cette chance d’ouverture. Forts de la recomposition politique dont la dissolution de l’Assemblée nationale a accéléré les échéances, il faut refuser les jeux de dupes et continuer de chercher, devant les défis bien réels auxquels nous sommes confrontés, d’autres perspectives.
Esprit