Les démons de l’Amérique
La pièce de théâtre Angels in America, écrite par Tony Kushner en 1991, sur les années sida à New York, raconte l’échec de la révolution conservatrice, qui n’aura été que néolibérale. Mais le retour de Donald Trump pourrait lui assurer un succès différé.
Les États-Unis ont toujours eu l’art de se mettre en scène dans des œuvres épiques qui mêlent destins collectifs, itinéraires singuliers et angoisses sur la vocation d’une nation en quête d’identité. La pièce de théâtre Angels in America, écrite par Tony Kushner en 1991, participe de ce genre. Elle représente un maelström de destinées qui s’entrechoquent à la faveur d’une double déflagration : l’apparition du sida au mitan des années 1980 et le choc causé par la mise en œuvre de la révolution conservatrice reaganienne. Le choix du lieu n’est pas indifférent : c’est à New York que la maladie sexuellement transmissible a fait son apparition sur la côte est ; c’est dans cette ville aussi que la révolution conservatrice a suscité le plus de résistances. Véritable « Babylone moderne » aux yeux des néo-évangélistes, New York a été perçue par eux comme l’endroit où devaient se payer cash des décennies de progressisme sociétal et d’oubli des valeurs puritaines.
Angels in America rassemble, autour du deuil et de désirs inavoués, des mormons puritains mais homosexuels, des juifs démocrates hantés par la culpabilité et des militants de la cause afro-américaine confrontés à la remise en cause de leurs droits. Ces vies n’avaient aucune chance de se rencontrer, sinon à la faveur ironique d’une maladie qui ne fait pas de différence entre les races et les options politiques. Parmi elles, on trouve la figure bien réelle de Roy Cohn, un avocat dévoué à la cause reaganienne, particulièrement cynique et arrogant. Officiellement hostile à la cause gay, Cohn est lui-même homosexuel. Il contracte le sida, qu’il maquillera en cancer du foie tout en obtenant de la first lady (Nancy Reagan) le privilège d’être traité sous AZT alors même que le médicament, finalement sans effet, était soumis à un protocole de recherche.
Chaque personnage d’Angels in America est affublé d’un ange qui, selon les cas, le soutient ou le hante. L’ange persécuteur de Ray Cohn est celui d’Ethel Rosenberg qu’en 1951, alors qu’il travaillait pour le sénateur Joseph MacCarthy, l’avocat avait envoyé sur la chaise électrique pour espionnage en faveur de l’Union soviétique. Aux États-Unis, le religieux assure le lien entre l’intime et le politique. C’est à travers le spectre d’Ethel Rosenberg que Roy Cohn est confronté aux mensonges dont sa vie est tissée, tant sur le plan public que privé. À la faveur d’une maladie qui aura raison de ses espérances de pouvoir, la militante des années 1940 fait retour dans les cauchemars de l’avocat au moment même où son idéologie réactionnaire aurait dû triompher.
La pièce n’évoque pas une circonstance qui prendra sa signification bien plus tard. Roy Cohn a été le conseiller juridique de Donald Trump de 1976 jusqu’à sa mort en 1986. Les deux hommes se sont connus alors que l’entreprise immobilière de la famille Trump faisait l’objet de poursuites pour discriminations raciales. Indifférent au droit, mais expert dans les moyens de le contourner, Cohn parviendra à sortir les Trump de cette mauvaise passe.
Les deux hommes étaient faits pour se rencontrer. Maintenus à la marge de l’univers progressiste de la côte est, ils étaient animés par une immense soif de revanche contre les élites démocrates. Tout était bon pour satisfaire leur ressentiment, à commencer par une indifférence totale à l’égard de la vérité. Dans un entretien donné à Newsweek en 1979, le futur président des États-Unis dira tout ce qu’il doit à son conseil en matière de violence cynique : « Si vous avez besoin de quelqu’un qui peut devenir brutal contre vos opposants, faîtes appel à Roy. »
Angels in America raconte l’échec de la révolution conservatrice, cette première révolte de l’homme blanc contre les droits accordés aux minorités. Avec les mobilisations des Afro-Américains, les ravages du sida ont retardé le programme reaganien de remise en cause des progrès démocratiques, arrachés de longue lutte au cours des Trente Glorieuses. Dans une scène épique de la mini-série inspirée par la pièce de théâtre, Roy Cohn (joué par Al Pacino) affronte, dans sa chambre d’hôpital, un infirmer noir qui devient drag queen à la nuit tombée. Déjà harcelé par son ange et diminué par la maladie, Cohn en est réduit à ânonner, dans un rictus, We Shall Overcome devant un soignant qui lui survivra et en lequel s’incarnent les promesses américaines en matière de progressisme.
La révolution conservatrice des années 1980 n’aura finalement été qu’une révolution néolibérale. Devant la compassion pour les homosexuels suscitée par le sida et les réactions d’une démocratie américaine qui n’était pas encore prête pour le grand saut réactionnaire, le programme idéologique de Roy Cohn a dû être abandonné. Comme se sont éteintes ses ambitions personnelles dans une chambre d’hôpital, où il est mort seul et abandonné par tous.
La révolution conservatrice des années 1980 n’aura finalement été qu’une révolution néolibérale.
Par tous, vraiment ? Donald Trump dont la fidélité n’est pas la première des qualités, n’a jamais renié sa dette à l’égard de l’avocat. L’une des toutes premières mesures qu’il a déléguée à Elon Musk est l’abolition de l’aide américaine à la lutte mondiale contre le sida. Si cette mesure a été provisoirement suspendue, tout indique que les États-Unis s’acheminent cette fois-ci pour de bon vers une contre-révolution morale aux effets telluriques.
Dans la pièce de Kushner, ce pays était sauvé in extremis par les anges de personnages foudroyés par la maladie et qui rappelaient le fond compassionnel de la démocratie américaine. Pendant quelques décennies, les réactionnaires américains ont dû limiter leurs ambitions à un « conservatisme compassionnel » mal défini, mais qui devait masquer le cynisme sans limite qui avait si mal réussi à Roy Cohn. Cette parenthèse ambiguë s’achève sous nos yeux. Abandonnée par ses anges, l’Amérique jette par-dessus bord toute vocation démocratique et prend la direction d’une « révolution » dont il est à craindre qu’elle ne soit pas seulement « conservatrice ». C’est désormais le spectre de Roy Cohn qu’il va falloir affronter.