L’écho du 7-Octobre
Éditorial
La stupeur causée par les attentats du 7 octobre autant que leurs conséquences vertigineuses, en font un évènement dont l’ébranlement se fait sentir sur de multiples plans. Mais le travail politique auquel un tel évènement appelle paraît frappé d’impossibilité.
Il y a un an, un samedi matin à l’aube, une vague de violence aveugle et inouïe déferlait sur Israël. Dans notre numéro de décembre 2023, consacré au « Proche-Orient déchiré », nous écrivions que ce qui s’est passé le 7 octobre 2023 est « un événement hybride – à la fois crime contre l’humanité et agression militaire ». Les représailles sur Gaza avaient déjà fait plusieurs milliers de morts, et nous ressentions l’immense difficulté à « penser [ces événements] ensemble, à les lier afin de les comprendre ». Depuis, la violence s’ajoute à la violence, les souffrances aux souffrances, et cette difficulté paraît s’être transformée en échec.
La déflagration du 7 octobre aura eu des conséquences à au moins trois niveaux. Celui des relations internationales d’abord, où l’embrasement régional, évoqué autant que redouté depuis des mois, menace plus que jamais. Aucune des tentatives d’obtenir un cessez-le-feu n’a abouti, et tous les cadres de négociations où aurait pu être évoqué un « après », qu’ils impliquent les États-Unis ou les États arabes de la région, ont échoué. Avec un cynisme effroyable, le Hamas comme le gouvernement israélien paraissent déterminés à prolonger le conflit, au mépris de leurs propres populations. Ce dernier s’étend maintenant au Liban, où l’objectif israélien de neutraliser le Hezbollah pourrait justifier un terrible engrenage. Quant à l’Iran, nul ne sait combien de temps il continuera d’éviter la confrontation directe qu’il a jusque-là esquivée.
À un niveau plus profond, c’est l’idée même d’ordre juridique, du droit comme système de normes sur lequel les démocraties ont voulu refonder un monde commun après 1945, qui est particulièrement malmenée. Sa fragilisation ne date pas du 7 octobre, mais l’asymétrie fondamentale de ce conflit, qui met aux prises un État démocratique et une organisation terroriste, abolit les unes après les autres toutes les distinctions que les démocraties sont tenues de respecter : entre le civil et le combattant, entre l’intérieur et l’extérieur, entre les ordres religieux et politique. L’indignation suscitée par la requête simultanée de mandats d’arrêt contre Benyamin Netanyahou, Yoav Gallant et trois responsables du Hamas venait de ce que cette décision de la Cour pénale internationale paraissait renvoyer dos à dos les parties au conflit, en les mettant sur le même plan. Une telle équivalence serait intenable, et doit être battue en brèche. Mais la tentation d’y céder ne peut que grandir, à mesure qu’une démocratie, au nom du fait qu’elle lutte contre des terroristes, renonce à toutes les règles qui devraient la distinguer de ceux qu’elle combat. La stupéfiante opération des bipeurs et talkies-walkies, sur le plan des méthodes comme des effets, n’évoque-t-elle pas un attentat ? Cette confusion des catégories « primitivise » la guerre ; elle fait le jeu de tous ceux qui, de la Syrie à l’Ukraine en passant par le Soudan, comptent désormais sur une impunité quasi totale, que les rappels indignés au respect du droit international ne parviennent plus à dissiper.
Le 7 octobre fut un événement archétypal, dans sa capacité à suspendre le sens et notre compréhension partagée du réel.
Mais la lézarde consécutive au choc court désormais plus loin. On sait la puissance d’écho très singulière que le conflit israélo-palestinien a dans les espaces publics européens, et français en particulier. Parce que la différence entre un fait et un événement réside dans la subjectivité qu’engage l’événement chez celles et ceux qu’il saisit, et que l’événement s’inscrit toujours dans un récit, dont il rompt provisoirement la trame, le 7 octobre fut un événement archétypal, dans sa capacité à suspendre le sens et notre compréhension partagée du réel. Mais le propre de l’événement est aussi d’être l’objet par excellence du travail politique qui, à partir des faits, en ouvre et déplie le sens1. Dans les sociétés plurielles, ce travail est d’autant plus nécessaire, et difficile, que leurs membres sont porteurs d’histoires et de subjectivités multiples, parfois blessées. Or le travail politique auquel appelle le 7 octobre paraît aujourd’hui frappé d’impossibilité.
L’expression « dialogue de sourds » est nettement en deçà du sentiment que suscite tout débat, ou tentative de débat, sur la question. La pose de « prérequis » à toute discussion – la reconnaissance du caractère terroriste des massacres du 7 octobre d’une part, la reconnaissance des crimes de guerre d’Israël d’autre part –, quand elle est possible, ne fait souvent que souligner l’extraordinaire difficulté de croisement des points de vue dont tout événement a besoin. Rabattre la signification du 7 octobre sur la seule histoire d’un antisémitisme millénaire ou la rabattre sur celle d’une interminable colonisation sont deux manières également problématiques de nier sa singularité comme événement et d’en empêcher la compréhension. Un espoir demeure néanmoins, même s’il paraît aujourd’hui incantatoire : la conviction que rien n’arrête l’histoire et que l’appropriation collective de ce qui leur arrive par les sociétés civiles se fraiera toujours un chemin, ici comme là-bas.
Esprit
- 1. Voir Carole Widmaier, « Qu’est-ce qu’un événement ? », Esprit, juin 2019.