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Dans le même numéro

La communication et l'opinion : un échange de reflets ?

par

Esprit

C’est par un désastre climatique sans précédent que commence le roman d’anticipation politique de Gabriel Tarde (1843-1904), Fragment d’histoire future (1896). « Le public s’inquiétait peu de la chose, comme tout ce qui est graduel. » Cette catastrophe n’est pas un réchauffement de l’atmosphère mais un refroidissement. Celui-ci contraint les survivants à chercher refuge sous la terre, auprès de la chaleur interne de la planète, et même à recréer une civilisation nouvelle. Inversant radicalement l’utopie de l’ailleurs, de l’au-delà, ou de l’élévation babélienne, c’est dans le for intérieur que Gabriel Tarde situe la libération : « Il ne faut plus dire : là-haut ! Mais : en bas ! Là, en bas, bien bas, c’est l’Éden promis, le lieu de la délivrance et de la béatitude ; là, et là seulement, il y a encore des conquêtes et des découvertes sans nombre à réaliser. »

Sous terre, délivrée des maladies (le froid extrême ayant purifié l’atmosphère), des besoins du travail (les réserves congelées fournissant la nourriture), des rivalités politiques (après un ultime conflit qui voit les « cités artistes » l’emporter sur les « cités ouvrières »), l’humanité peut enfin se consacrer à la « vie esthétique ». C’est alors que l’auteur de l’Opinion et la foule peut développer ses thèses sur la sociologie de l’imitation. Pour Tarde, en effet, la vie sociale ne repose pas sur l’économie ni sur les contraintes fonctionnelles : l’utilité, l’envie, la convoitise ne sont plus les passions motrices de notre société de production et de consommation. « C’est l’initiative individuelle, l’invention et la création qui font le nouveau lien social. Ce n’est plus sur l’échange des services, c’est sur l’échange des admirations ou des critiques, des jugements favorables ou sévères, que la société repose. Au régime anarchique des convoitises a succédé le gouvernement autocratique de l’opinion, devenu omnipotent. » L’ironie de cette utopie est qu’elle n’en aboutit pas moins à une tyrannie de l’opinion. La hiérarchie sociale disparaît dans cette forme de vie esthétique mais l’« harmonie sociale » qui lui succède conduit à des formes d’« unanimité des esprits » d’un genre nouveau. Tarde résume sa doctrine d’un mot : « La société, nous le savons maintenant, consiste dans un échange de reflets. »

On ne peut s’empêcher de penser à cette superbe description de l’échange des reflets en considérant les évolutions du monde de la communication quand tout est objet de comparaison : « En nous abreuvant de quantités comparatives, le sondage nous affranchit ainsi du fardeau de la vérité [ …], écrit ainsi Jean-Claude Guillebaud. Grâce au sondage, les différentes évocations de la vérité ne sont plus que des approximations vaporeuses, des répartitions problématiques entre points de vue, mathématiquement évaluées et médiatiquement accommodées1. » Certes, le sondage n’est qu’un « reflet » de l’opinion, mais quand il tient lieu de point de repères pour orienter cette même opinion sur tous les sujets, la contagion du mimétisme nous enferme dans le virtuel.

L’univers virtuel, précisément, présente plusieurs analogies avec « l’histoire future » de Gabriel Tarde. Le numérique lève une triple barrière : il permet à chacun de produire (de la musique, des photos, des films …) avec des outils accessibles, il offre un support de diffusion et il ouvre un nouvel espace de prescription non professionnelle. En annulant les coûts de reproduction des objets (textes, sons, images) transférés sur supports numériques, le réseau internet les a transformés en objets que les économistes de la culture appellent « non-rivaux », c’est-à-dire que l’usage d’un de ces biens (l’écoute d’une musique, par exemple) ne prive aucun autre consommateur de l’accès à ce bien. Ainsi le partage d’une admiration peut fonder une sociabilité d’où l’envie et la convoitise ont disparu du fait de la reproductibilité sans limite et gratuite des œuvres. C’est même sur la base d’une affinité pour une même œuvre que peut se constituer un réseau de sociabilité en ligne.

Ce type d’échange ne pose pas seulement un problème économique de financement de la création et de la diffusion. Il doit aussi conduire à nous interroger sur la possibilité de maintenir des formes de prescription quand la logique du nombre peut facilement l’emporter. Ce système d’échange ne privilégie-t-il pas aussi la simple extension de logique de l’opinion : j’y adhère parce que l’« unanimité des esprits » m’y incite ? L’utopie d’une contagion de l’imitation est ouverte : si la vie esthétique rêvée par Tarde, qui reposait sur le jugement et l’admiration, reste évocatrice, le mimétisme des reflets peut aussi s’imposer et l’utopie se retourner en une nouvelle « tyrannie de l’opinion ».

  • 1.

    Jean-Claude Guillebaud, « La (fausse) pensée du nombre », Le Nouvel Observateur, supplément « Téléobs », 14 juin 2007, p. 74.