La vie politique n'est pas un fait divers. Face à la privatisation de la présidentielle


Face à la privatisation de la présidentielle

La descente aux enfers de Dominique Strauss-Kahn a touché la société française en plein cœur. Chacun y va de son scénario impudique ou de son interprétation sauvage, chacun règle ses comptes avec lui-même, avec les médias et avec on ne sait pas trop qui ! Chacun découvre surtout, et brutalement, que le plus privé du privé et le plus public du public interfèrent… Mais « l’historien de l’immédiat », susceptible de faire comprendre pourquoi la France et les Français ont été touchés à ce point, n’a pas encore écrit la première ligne du commentaire qu’on attend de lui. Et pour cause, la politique n’est pas un fait divers : ni un fait d’exception, ni un fait parmi d’autres.

Pour comprendre les effets de cet uppercut prolongé, il faut rappeler que le public et le privé ne peuvent se confondre qu’aux dépens de la sphère publique et donc de l’intérêt général. Reste que la privatisation des affaires politiques, désormais rampante et insatiable, n’est pas survenue par hasard. Conjoncturellement, nous vivons dans une France troublée par la présidence de Nicolas Sarkozy qui a exacerbé la parole présidentielle au point de l’user (de l’aveu même du président) tout en entretenant un climat de « pipolisation » dont Dominique Strauss-Kahn est de facto un dommage collatéral. Celui-ci, quoi qu’il en soit du fait divers lui-même, a été pris dans le cyclone de cette privatisation accélérée par le président qu’il voulait détrôner. Mais cette aspiration privée de la vie publique n’est pas qu’une affaire de personne, tout n’est pas de la faute d’un président impulsif et imprévisible auquel Jacques Chirac s’en prend un peu tardivement. La privatisation est aussi l’affaire d’une mondialisation qui, ne se résumant pas à la seule ouverture de l’économie, cultive l’entre-soi, les regroupements affinitaires aux dépens de la solidarité et du partage des risques. Cela indigne : il n’y a plus grand-chose de politique dans la vie publique quand la priorité est de défaire l’État social et de préconiser la seule sécurité face à la délinquance et à l’immigration. Mais la gauche elle-même se fait rare et peu inventive quand elle ne connaît que la régulation d’un côté ou cède à l’idée d’une démondialisation de l’autre… alors qu’on est à peine entré mentalement dans ladite mondialisation.

Or, les années Sarkozy ont fait toucher le fin fond de la « privatisation » politique alors que nous ne connaissons pas d’autre agenda politique que celui de la présidentielle. Rien ne présume que « la série judiciaire » Strauss-Kahn qui sera relancée le 18 juillet ne pèse pas lourdement sur « la série présidentielle ». On l’aura cherché. Les polémiques incestueuses sur le rôle des médias ou du journalisme politique prêtent à sourire. Alors qu’il faudrait mettre entre parenthèses la série judiciaire, les tenants d’un journalisme politique offensif en appellent à une plongée accrue dans la vie privée des politiques. Alors qu’on vit au seul rythme d’une présidentielle terriblement privatisée, on voudrait la privatiser un peu plus : en ce sens les mœurs journalistiques et politiques se renforcent mutuellement. L’erreur est redoutable ! Plutôt que de renverser la vapeur, on bat sa coulpe : dans un univers public surprivatisé il faut en appeler à la responsabilité des politiques et des gens de médias, réinventer le journalisme politique en le rendant plus politique et en se démarquant de la privatisation de la présidentielle. Cela signifie qu’il faut déprivatiser notre vision de la vie politique, lui redonner son caractère délibératif et public, et multiplier des enquêtes en tous genres qui ne doivent pas porter sur la seule vie privée.

On a touché le fond du privé, peut-être faut-il alors changer nos représentations ! Cela passe par deux exigences : ne pas vivre à la seule aune de la présidentielle (mais est-ce possible en France sans crime de lèse-majesté au gaullisme ?) et ne pas souscrire à l’idée que le désir de transparence (jamais atteint par principe sinon par la force) permettra d’éviter les rumeurs. Entre le privé et le public, seul le droit, qui n’est pas intangible puisqu’il suit les mœurs, fournit des règles à respecter aux journalistes comme aux politiques qui ne peuvent se contenter d’en référer à de vagues déontologies formelles. L’alternative n’est pas entre « tout privé » et « tout public », le secret ou la transparence totale : ce sont les mœurs (au sens de la sittlichkeit hégélienne, qui se démarque de l’État comme de l’individu) des gens de la « représentation » (politiques et journalistes) qu’il faut changer. Autrement rumeur et faux procès l’emporteront. Bref, si un fait divers en apprend beaucoup sur la politique, il est temps de ne plus faire de la politique un fait divers parmi d’autres.