Des faits pas si divers
Éditorial
Les récents faits divers sur des agressions aux abords des établissements scolaires ont fait l’objet d’un traitement médiatique inquiétant, où ces actualités viennent confirmer un récit qui leur préexiste : celui d’une violence croissante de la jeunesse, de préférence immigrée et musulmane.
Le sujet des violences entre jeunes a de nouveau été au cœur de l’actualité nationale des dernières semaines. Des passages à tabac aux abords des établissements scolaires aux agressions au couteau, ces épisodes souvent tragiques ont tourné en boucle sur les plateaux des chaînes d’information en continu. Si l’on y ajoute le temps d’antenne consacré à la découverte du corps d’un enfant disparu ou à la réapparition mystérieuse d’un criminel présumé en fuite, on est tenté de conclure que le « fait divers » est plus que jamais au cœur de l’économie médiatique, télévisuelle en particulier.
Pourtant, tous ces « faits » ne se valent pas. À côté des épisodes insolites et des histoires à sensation, un autre type d’actualité s’est imposé ces dernières décennies : des événements qui, au contraire, parce qu’ils se suivent et se ressemblent, viennent confirmer un récit qui leur préexiste. Comme celui d’une violence endémique et croissante de la jeunesse, de préférence immigrée et musulmane. Ces événements – qui n’en sont pas vraiment puisque leur signification est donnée d’emblée – sont sélectionnés précisément pour leur vertu illustrative ; parce qu’« on estime qu’il[s] correspond[ent] à une évolution de notre société, et à un phénomène plus large, au sein de notre société », comme l’explicitait le directeur adjoint de la rédaction de France Info, au micro de la médiatrice de Radio France1.
Cette attention portée à la réalité sociale, à travers le fait divers, n’est pas en soi problématique. Elle a même une vertu démocratique, quand elle met en lumière un dysfonctionnement des institutions (on pense à l’affaire Dutroux en Belgique) ou suscite une prise de conscience sociale : le meurtre d’Ilan Halimi alerte sur l’antisémitisme, celui d’Alexia Daval pointe les violences faites aux femmes. En revanche, la mise en scène quasi sérielle d’événements dont on considère a priori qu’ils relèvent d’une même réalité, en ignorant leur singularité, produit de dangereux effets de saturation et d’instrumentalisation du débat public. On se souvient du rôle joué par l’hypermédiatisation de l’agression d’un retraité quelques jours avant le premier tour de l’élection présidentielle de 2002. Plus près de nous, le meurtre à l’arme blanche d’un adolescent à Crépol suscitait le diagnostic politique d’« ensauvagement » de la société, au service d’un discours sécuritaire toujours plus dur.
La mise en scène quasi sérielle d’événements dont on considère a priori qu’ils relèvent d’une même réalité, en ignorant leur singularité, produit de dangereux effets de saturation et d’instrumentalisation du débat public.
Né dans les pages de la presse populaire non politique, au voisinage du roman-feuilleton dont il reprend les codes, le fait divers est un type de discours journalistique, dont la presse écrite a développé toute une culture. Les rédactions se sont dotées de chartes qui encadrent leur traitement – de la rigueur dans l’exposé des faits à la sobriété dans l’évocation des détails, en passant par l’absence de prise de position du journaliste. Bien plus récente est l’arrivée du fait divers dans les journaux télévisés, longtemps sujets à un contrôle du pouvoir politique qui se méfiait du caractère supposément criminogène de ces actualités. Depuis les années 1980 au contraire, on assiste à une montée en puissance continue du fait divers dans la hiérarchie de l’information, sans lien avec l’évolution des statistiques de la criminalité, qui restent globalement stables2. Dans le régime de l’information en continu, le commentaire prend rapidement le pas sur l’exposé des faits, qui ne permet pas de meubler des heures d’antenne. Effet encore décuplé par les réseaux sociaux, qui fonctionnent comme une chambre d’écho pour de courtes séquences télévisuelles, décontextualisées, qui deviennent virales. Car s’il est une caractéristique historique constante du fait divers, c’est bien sa capacité à « faire vendre ». Pour des rédactions fragilisées par les transformations de l’industrie médiatique, comme pour des groupes de presse dont les dirigeants poursuivent explicitement des fins idéologiques et politiques, il est le produit d’appel idéal. D’insolite, il devient tristement prévisible et univoque. À l’heure où on apprend que des proches de Victor Orbán sont intervenus dans le rachat d’Euronews, la vigilance s’impose. Il est temps de défendre une culture éditoriale capable de faire primer d’autres enjeux que la rentabilité financière et de redonner leurs dimensions multiples, personnelles et sociales, aux drames de la vie.
Esprit
- 1. Entretien avec Florent Guyotat, « Le traitement éditorial des faits-divers sur franceinfo », franceinfo.fr, 27 mai 2023.
- 2. Claire Sécail a montré qu’entre 1985 et 2002, la place des faits divers est passée de 3 à 18 % du temps des journaux télévisés. Voir Claire Sécail, « L’essor du fait divers criminel à la télévision française (1950-2010) », L’information psychiatrique, vol. 88, no 1, 2012, p. 51-59. Voir également son intervention dans l’émission « Le temps du débat », sur France Culture le 13 février 2021, sur le thème « Le fait divers fait-il diversion ? ».