La volonté française et la règle allemande : l'impossible alchimie de l'Europe


Un pays centralisé comme la France et un pays fédéral comme l’Allemagne peuvent-ils s’entendre sur le fonctionnement d’une union à l’échelle de l’Europe? S’ils animent de fait la création institutionnelle qui s’invente dans la crise de l’euro, ils gardent des conceptions très différentes de l’idée fédérale. Peut-être créent-ils un « fédéralisme par inadvertance » en inventant, par le contrôle budgétaire des États, un passage insensible à une nouvelle étape européenne. Mais un tel processus sans ratification démocratique directe butera sur un défaut de représentation du pouvoir.

Le gouvernement des hommes, dans l’histoire politique centralisatrice à la française, dépend beaucoup d’une représentation de l’action volontaire : c’est l’impulsion d’un centre qui organise l’action politique. Comme l’a montré Claude Lefort, une telle vision du pouvoir se paie d’une difficulté à penser la division et le conflit : privilège de l’exécutif, crainte de la diversité sociale, absorption de la politique dans l’action de l’État. Pour se prémunir des dérives autoritaires, l’Allemagne de l’après-guerre a cherché un mode de gouvernement d’une autre nature. L’action politique y est orientée et contenue par la double norme de la règle constitutionnelle (c’est le patriotisme constitutionnel cher à Jürgen Habermas) et d’un État garant des règles de l’économie de marché. Michel Foucault a souligné l’importance de cet encadrement du libéralisme de marché par un ordre juridique (« ordo-libéralisme ») dans la conception allemande de la construction de l’Europe : des règles politiques visant à garantir la concurrence économique, une banque centrale indépendante et une politique budgétaire équilibrée.

Cependant, si la France plaide souvent pour la décision politique et l’Allemagne pour le respect des textes, chaque pays improvise et s’accommode de la situation en fonction de ses intérêts du moment. C’est conjointement que Jacques Chirac et Gerhard Schröder ont sacrifié le pacte de stabilité de l’euro en 2003 pour échapper aux sanctions prévues par les traités fondateurs de la monnaie européenne. Bref, la France a autant favorisé la gouvernance par les règles, en particulier quand elle y voyait une occasion de renforcer l’engagement européen de l’Allemagne en cours de réunification, que l’Allemagne est susceptible de faire preuve de volontarisme politique, quand c’est conforme à son intérêt…

Mais, alors que l’Europe pouvait apparaître comme une chance de jouer de ces cultures politiques nationales et de les rapprocher au profit d’un nouveau mode de gouvernement plus équilibré et plus efficace, on assiste aujourd’hui à l’impasse de chaque modèle. Le volontarisme à la française, surjoué caricaturalement par Nicolas Sarkozy, n’emporte pas l’adhésion des autres pays européens et ne parvient guère à rassurer les marchés. Mais la retenue politique, une prudence qui frôle parfois l’indécision chez Angela Merkel, n’a pas davantage réussi à brider la crise de l’euro.

Alors que se succèdent les signes de défiance vis-à-vis des choix européens, ni le régime de la décision, ni celui de la procédure, ni même la coopération, plus intense que jamais ces derniers mois, de ces deux modalités, ne parviennent à inspirer la confiance. Cette double impasse du jacobinisme et de l’ordo-libéralisme est d’autant plus inquiétante que l’intergouvernementalité du Conseil (où se retrouvent les chefs d’État et de gouvernement) était censée suppléer le déficit démocratique des institutions proprement européennes – la Commission et le Parlement – dont la discrétion est éclatante depuis le début de la crise. Fait nouveau, c’est aujourd’hui à l’Est et chez les nouveaux entrants, comme en témoigne le discours de Berlin de Radek Sikorski, ministre polonais des Affaires étrangères, que l’on s’inquiète de la faiblesse européenne, risque stratégique pour l’avenir des pays membres. Si l’Europe ne s’invente que dos au mur, l’heure est bien arrivée…